la beauté de leur réalité! » Précisément à l'endroit où une tempête met en péril dans le roman les jours du chevalier de Saint-Preux, Byron et son ami en essuyèrent une qui faillit, malgré leur barque à quille, leur être fatale par suite de l'impéritie du batelier. Byron pensait bien s'en tirer étant excellent nageur, mais Shelley qui n'avait aucune notion de natation ou de navigation (ce qui devait causer sa perte quelques années plus tard), assurait qu'il se laisserait couler avec la barque sans faire le moindre geste pour se sauver, tant il avait la vie en dégoût. L'événement ne mit pas sa résolution à l'épreuve et, à la grande surprise des riverains, ils abordèrent sains et saufs, mais terriblement mouillés. Byron visita à l'extrémité du lac le célèbre château de Chillon et écrivit ensuite le Prisonnier de Chillon en deux jours à Ouchy où la pluie le retenait (26-27 juin 1816).
Au cours d'une autre promenade, une vergue tomba sur la jambe du poète; il en éprouva une si vive douleur qu'il s'évanouit, ce qui ne lui était arrivé qu'une fois auparavant. Il en fut ensuite un peu confus, mais trouva curieuses les sensations qu'il avait ressenties. « Ce fut d'abord, dit-il, un vertige grisâtre, puis le néant, en revenant à la vie, un oubli absolu de tout, ce qui aurait été fort agréable si la mémoire ne m'était ensuite revenue. »
Shelley s'était tellement attaché à Byron qui le payait de retour, que le médecin Polidori en prit ombrage. Il provoqua en duel Shelley que son système philosophique éloignait de ce genre de réparation et qui n'accueillit sa demande que par des rires. Byron en fit autant et l'affaire s'arrangea. Au surplus, Polidori s'était rendu insupportable. Quand il fut parti (le 16 septembre 1816), Byron respira; il s'écria, en regardant un beau paysage : « Quelle chance que Polidori ne soit pas là. »
Mais Polidori le rejoignit à Milan où il lui causa de nouveaux ennuis.
CLAIRE CLAIRMONT. MADAME DE STAËL, i- L'OBERLAND.
Ans sa villa de Diodati, Byron menait la vie régulière à
laquelle il revenait toujours dès que les circonstances ne
J—* l'en détournaient plus. Sa frugalité restait incroyable. Le matin une tartine avec une petite tasse de thé, un déjeuner composé de légumes et de deux bouteilles d'eau de Seltz coupées d'un peu de vin de Graves, le soir une tasse de thé vert sans sucre ni lait. Il ne prenait pas de viande sous le prétexte que d'en manger le rendait « sauvage. » Quand la faim le tourmentait, il chiquait du tabac ou fumait des cigares. « Je n'ai jamais mené une vie aussi rangée, écrivaitr-il. Cela ne me vaut aucune considération, au contraire; il n'est pas d'histoire absurde qu'on n'invente contre moi. On me lance des regards obliques, on me considère comme un monstre. » Mais aussi quelle incroyable méprise que celle de Lord Byron qui quitte Londres à cause de la pruderie qui y règne pour aller à Genève où le rigorisme était plus intransigeant encore! Bien plus avisé fut Henri Heine qui vint d'Allemagne à Paris.
Byron était un objet de curiosité. On faisait l'impossible pour le voir; d'aucuns avaient établi des télescopes pour l'épier! Avaient-ils tout à fait tort?
Lorsque Byron parle de la régularité de sa vie, il convient de ne pas lui accorder complète créance, car il avait alors une liaison, plutôt subie que voulue ou même consentie avec Jane Mary Glairmont, qui se faisait appeler Clara ou plutôt Claire.' Claire avait des flots de cheveux noirs, des yeux noirs, une
bouche sensuelle, une fine silhouette et un air dégagé et engageant. Très libre de pensées et d'allures, elle dédaignait le mariage et ne pouvait s'empêcher « de jeter dessus un caillou toutes les fois que l'occasion s'en présentait. »
![[graphic]](http://books.google.fr/books?id=TCoPAAAAQAAJ&hl=fr&ie=ISO-8859-1&output=text&pg=PA107&img=1&zoom=3&hl=fr&q=related:UOM39015049634622&cds=1&sig=ACfU3U0Xzenunn1pc0lOGA6B96NMEHKNtw&edge=0&edge=stretch&ci=33,581,64,76)
Les relations de Claire avec Lord Byron avaient commencé, dans le courant de l'année 1814 par l'envoi qu'elle lui fit de lettres anonymes puis pseudonymes. Byron en recevait quantité, mais il distingua celles-ci et y répondit quand Claire lui en eut donné le moyen. Une visite suivit dont le prétexte fut un engagement au théâtre de Drury La ne. Puis Claire sollicita des conseils littéraires. Les réponses que Byron lui adressa montrent de l'impatience, de l'agacement Claire ignorait l'art d'être concise, mais elle devint bientôt précise et pressante. Dans sa huitième lettre, elle s'exprime en ces termes : « Je ne m'attends pas à vous voir amoureux de moi ; je ne suis pas digne de votre amour. Cependant, à ma grande surprise, à ma joie plus grande encore, vous avez trahi des sentiments que je croyais éteints dans votre cœur. » Evidemment la passion de tourner d'agréables phrases l'avait emporté chez Byron sur la prudence.
Vaincu sans être touché, Byron consentit au cours de l'année 1815, après son mariage, à accéder aux vœux de Claire, mais il garda à son égard l'attitude revêche qu'il avait eue au commencement et dont il ne se départit jamais.
Claire avait quitté Londres avec Shelley dans la pensée de retrouver Byron à Genève. Elle en repartit peu après en septembre (1816) enceinte d'une fille qui naquit le 12 janvier suivant.
Voici en quels termes Byron parle à sa sœur de cette affaire. « Une fille un peu folle, malgré tout ce que j'ai pu dire ou faire, est venue ici (à Genève) et j'ai eu grand mal à la décider de s'en retourner. Ma chérie, je n'ai pas pu faire autrement, je te l'assure; j'ai agi de mon mieux et maintenant c'est fini. Je n'avais pas d'amour pour elle, il ne m'en reste plus pour personne mais je ne pouvais vraiment pas jouer les Joseph avec une femme qui avait fait tant de chemin pour me déphilosophiser. »
Cela doit être vrai et Byron ne cherchait pas à ménager sa sœur. Que de fois ne lui a-t-il pas dévoilé, sans ambages, ses autres amours!
En juillet (1816), Byron alla faire visite à Mme de Staël qui
se trouvait à Coppct. Byron l'avait déclarée assommante en Angleterre, peut-être parce que, comme il le disait, « chez elle, elle est fort aimable, tandis que chez les autres, on souhaite qu'elle s'en aille et qu'elle soit chez elle. » Mais, au fond, son commerce ne lui déplaisait pas et il le recherchait. Mme de Staël avait récemment critiqué Byron avec des paroles amères, mais il avait uni dans un sonnet son nom à celui de Voltaire, Rousseau et Gibbon, cela suffît pour le rendre à ses yeux le plus aimable des hommes et le plus admirable des poètes.
Elle l'entreprit sur sa femme, ignorant apparemment ce qu'il y avait d'irréconciliable dans leur mésintelligence et lui représenta' qu'on ne saurait braver indéfiniment l'opinion publique; à quoi le poète lui répondit par la citation d'un passage de Corinne où elle soutenait qu'un homme peut ne s'en pas soucier, tandis qu'une femme doit s'y soumettre. Elle se tira de cette difficulté en disant que c'était là paroles de roman et dont il ne fallait pas tenir compte dans la vie. Byron n'y contredit pas apparemment car il devait répliquer plus tard à quelqu'un qui le mettait en contradiction avec lui-même qu'il fallait croire ce qu'il disait et non ce qu'il écrivait. Byron se laissa convaincre et chargea un ami de tenter une réconciliation. La réponse fut ce qu'elle ne pouvait manquer d'être. Cependant Byron n'en voulut pas à Mme de Staël de son échec, mais il en ressentit une nouvelle amertume envers sa femme qui se traduisit par plusieurs écrits : Le premier acte de Manfred; Lignes écrites en apprenant que Lady Byron était malade....
La pitié est réservée aux pitoyables,
Si tu étais de ce nombre, elle te serait accordée maintenant.
Tes nuits sont bannies du royaume du sommeil.
Oui, en vain on peut te flatter, tu sentiras
Une angoisse profonde qui ne guérira pas.
Tu as ensemencé ma douleur et tu récolteras
L'amère moisson d'une égale souffrance.
J'ai bien des ennemis mais pas un ne te vaut
Car contre les autres je pourrais me défendre
Et me venger ou en faire des amis,
Mais toi tranquillement implacable
Tu n'as rien à redouter....
Schlegel résidait chez Mme de Staël quand Byron y arriva. Il le surprit en lui déclarant qu'il s'apprêtait à réduire en poudre la
renommée de Molière. On sait sa haine de la France. Le soir il racontait des histoires de revenants qui amusaient mais troublaient les hôtes de Mme de Staël.
Rentré dans sa villa, Byron eut des visions. Un soir, il se prit la tête dans les mains et sortit en criant. On lui jeta beaucoup d'eau à la figure ce qui le remit; il dit alors qu'une des dames lui était apparue avec des yeux à la place des seins. Là-dessus, il fut convenu que chacun ferait un conte fantastique. Shelley et Claire ne purent s'en tirer. Byron esquissa un conte, le Vampire, qu'il envoya à Murray et qui parut avec l'épigraphe JEgri Somnia. Le docteur Polidori compléta cette ébauche et la donna, en 1819, comme entièrement de Byron. Quant à Mme Shelley, elle écrivit Frankenstein qui passa pour un chef-d'œuvre1.
Le 31 août (1816), Byron se rendit à Chamonix qu'on venait à peine de découvrir. Cette excursion donna lieu à un incident tragi-comique qui fait bien involontairement penser au voyage de M. Perrichon. Shelley, qui avait précédé Byron, n'avait pu résister au plaisir d'ajouter à une pensée d'une pieuse niaiserie qu'il trouva inscrite sur l'album des voyageurs quelques paroles en mauvais grec où il raillait son prédécesseur et se proclamait athée. Un troisième voyageur ajouta après ce dernier mot: Imbécile.
Byron, en feuilletant l'album, découvrit cet échange d'aménités, et, après avoir consulté Hobhouse, il effaça le tout, pas assez néanmoins pour que le poète Southey, son ennemi juré, ne pût, quand il passa par Chamonix quelque temps après, déchiffrer ces fâcheuses paroles2. De retour à Londres, il s'en fit une arme contre Byron que l'on ne pouvait cependant pas blâmer en cette affaire et ajouta de basses calomnies sur les relations communes du poète et de Shelley avec Claire et Marie Godwin dont il parlait comme si elles étaient sœurs 8.
1. Frankenstein ou Le Promélltée moderne, 1818. Les théâtres parisiens s'emparèrent de ce conte qui » consola tout un été les dames de l'absence de l'acteur Pottier ».
2. On a donné comme de Byron une pièce de vers assez longue relevée sur l'album des étrangers à Chamonix. Ces vers sont très faibles.
Voir, chapitre xxiv, la querelle entre les deux poètes.
3. Godwin s'était marié deux fois : de son premier mariage avec Mary Wollstonecraft il avait eu une fille ( 1797) qui épousa Shelley, comme il a été dit. En secondes
« PrécédentContinuer » |