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le docteur Luys glisse dans le cou de la jeune Esther et qui provoquent chez le sujet l'extase, le rire ou les larmes, mais qui semblent, ce qu'elles sont en effet, des fioles vides à tous les spectateurs insoumis à l'hypnose. Ce seul mot suggérer m'en dit Lien long sur les tendances de M. Charles Morice.

Voulez-vous, à ce propos, un exemple du style suggestif? Voici un sonnet sur Edgar Poe:

Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change
Le poète suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voix étrange

Eux comme un vil sursaut d'hydre ojant jadis l'ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange

Du sol et de la nue hostiles ô grief

Si notre idée avec ne sculpte un bas relief

Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne

Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur

Que ce granit du moins montre à jamais sa borne

Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur'

Il y a, dans ces quatorze vers non ponctués du maître de l'école une source abondante de sensations; ce sonnet est suggestif au premier chef; il affecte délicieusement les sujets sensibles..Mais il ne fait pas plus d'effet sur le lecteur éveillé que les flacons vides du docteur Luys. C'est l'art nouveau. Le malheur est que, lout le monde ne peut pas lire endormi.

M. Charles Morice reconnaît que dans les voies où elle s'engage, la poésie ne manquera pas de tourner le dos à la foule. Il estime cette séparation nécessaire et croit qu'il faut tirer chacun de son côté. « Le publie, dit-il, et les poètes ne suivent guère le même chemin. De lui à nous, l'écart s'accentue sans cesse; et, veuillez le remarquer, notre langue même, si nous la gardons pure, l'éloigne de nous, car il a peu à peu perverti l'instrument merveilleux et ne sait plus guère se repaître que des termes impropres et de métaphores mal faites, des choses sans nom. »

A la place de M. Charles Morice, j'en prendrais mon parti moins aisément. Il n'est pas bon pour un poète de vivre seul. Les poètes sont vains et tendres : ils ont besoin d'être admirés et aimés. Leur orgueil s'exaspère dans la solitude, et, quand on ne les écoute pas, ils chantent faux. Le dédain est très séant aux philosophes et aux savants; chez les artistes, il n'est qu'une grimace. Et pourquoi le poète ne se plairait-il pas à être écouté de beaucoup? Il parle au sentiment, et le senliment est plus répandu que l'intelligence.

Je sais bien qu'il n'y a pas de sentiments exquis sans une certaine culture intellectuelle. Il faut une préparation morale pour goûter la poésie. Mais les âmes ainsi préparées sont plus nombreuses qu'on ne croit; elles forment le public des poètes. Quand on est poète, on ne doit pas les dédaigner.

M. Charles Morice nous répondra que c'est le grand public qu'il méprise, la foule, le vulgaire profane. Il est certain qu'en art celui-là ne compte pas. Il nous ignore et nous l'ignorons. II a ses auteurs, qui travaillent pour lui dans la perfection. Il ne nous demande rien. Il ne fait point de mal, puisqu'il ne pense point. Est-il vrai qu'il « pervertisse l'instrument merveilleux »? Je crois bien qu'en effet il use la langue, puisqu'il s'en sert. Mais, après tout, il en a bien le droit : la langue est faite pour lui comme pour nous. J'ajouterai même qu'elle est faite par lui. Oui, « l'instrument merveilleux » est l'œuvre de la foule ignorante. Les lettrés y ont travaillé pour une assez petite part, et cette part n'est pas la meilleure. Voilà le grand point. La langue n'appartient pas en propre aux lettrés. Ce n'est pas un bien dont ils puissent user à leur guise. La langue est à tout le monde. L'artiste le plus savant est tenu de lui garJer son caractère national et populaire; il doit parler le langage public. S'il veut se tailler un idiome particulier dans l'idiome de ses concitoyens; s'il croit qu'il peut changer à son gré le sens et les rapports des mois, il sera puni de son orgueil et de son impiété : comme les ouvriers de Babel, ce mauvais artisan du parler maternel ne sera entendu de personne, et il ne sortira de ses lèvres qu'un inintelligible murmure.

Gardons-nous d'écrire trop bien. C'est la pire manière qu'il y ait d'écrire. Les langues sont des créations spontanées; elles sont l'œuvre des peuples. Il ne faut pas les employer avec trop de raffinement. Elles ont par ellesmêmes un goût robuste de terroir : on ne gagne rien à les musquer.

Il est mauvais aussi d'employer trop de termes anciens et d'affecter l'archaïsme.J'ai vu, il y a deux ans, M. Jean Moréas composer un lexique à son usage avec des termes tombés en désuétude depuis la reine Claude et la duchesse Marguerite. C'est écrire à plaisir dans une langue morte, quand il y a tant de joie à parler toute vive notre aimable langue française. Elle est si douce et si fraîche, si heureuse, si alerte! elle est si complaisante, quand on ne la violente pas! Je ne croirai jamais au succès d'une école littéraire qui exprime des pensées difficiles dans une langue obscure.

Ne tourmentons ni les phrases ni les pensées. Ne nous imaginons pas que les temps sont venus, que les vieilles littératures vont tomber en poudre au son des trompettes angéliques, et qu'il faut de nouveaux éblouissements à l'inquiet univers. Les formes d'art qu'on fabrique de toutes pièces dans les écoles sont généraleralement des machines compliquées et inutiles. Surtout ne proclamons pas trop haut l'excellence de nos procédés. Il n'y a d'art véritable que celui qui se cache.

Mi

GRAND SAINT ANTOINE

M. Henri Rivière vient de réunir en album les aquarelles de cette Tentation de saint Antoine dont il fit, cet hiver, au Chat-Noir, on s'en souvient, un spectacle fort goûté. Il y a un art chatnoiresque. Cet art est à la fois mystique et impie, ironique et triste, naïf et profond, jamais respectueux. Il est épique et narquois avec l'exact Caran d'Ache; il est suavement et mélancoliquement vicieux avec ce Willette qui est comme le fra Angelico des cabarets de nuit. Il est symbolique et naturaliste avec le très habile Henri Rivière. Pour moi, je suis émerveillé des quarante scènes de la Tentation. Elles sont d'une couleur vive, d'un goût hardi, d'un bel

1. La Tentation de saint Antoine, féerie à grand spectacle, en deux actes et quarante tableaux, par Henri Rivière. Pion et Nourrit, éditeurs.

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