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vait que le troupeau diminuait, Louis se rappelait que la porte de l'étable n'avait pas. la veille été fermée, il se souvenait même d'avoir, la nuit, entendu un bruit extraordinaire, et assurait que les voleurs avaient profité de leur négligence. Tout cela était fort peu vraisemblable; car les voleurs ne sont pas ordinairement si modérés, ils ne se contentent pas d'une pioche, d'un sarcloir, de deux moutons: ils enlèveraient plutôt tout le troupeau ; mais Baptiste Jacquart, craignant de trouver le coupable dans son fils, ne voulait rien approfondir et se faisait à luimême illusion. Ainsi, l'amour aveugle des pères et mères pour leurs enfans leur est plus fatal que la plus excessive rigueur; il tolère ou même favorise 1* paresse; la paresse mène au cabaret, fait contracter l'habitude du jeu, et le jeu et les cabarets conduisent au vol.

Remarquez encore que les enfans qui ont été gâtés, comme on dit, sont précisément ceux qui aiment le moins leurs parens; et si vous en doutez, la conduite de Louis vous le prouvera clairement. Son père, qui était déjà vieux et qui avait toujours mené une vie laborieuse, soit dans les camps, soit à la ferme, fut obligé de suspendre ses travaux par suite des vives douleurs que lui faisait éprouver une ancienne blessure reçue à l'épaule droite ; cette blessure se rouvrit, la plaie s'enflamma, fit des progrès, et le força même à garder le lit. i Maintenant, disaitil à son fils, que je suis dans l'impossibilité de travailler, tâche de me remplacer, et si tu n'as pas le courage de travailler toi-même, veille au moins sur les ouvriers, fais en sorte que chacun s'acquitte de sa besogne et gagne bien l'argent qu'il me faudra compter » *

Durant quelques jours, Louis suivit ces conseils; mais bientôt il se lassa, et au lieu d'exercer la moindre surveillance, il trouva beaucoup plus commode et plus agréable de profiter de ce que son père ne voyait rien, pour piller la maison et vendre tout ce qu'il pouvait emporter. Ayant pleine liberté de mal faire, il trouvait encore que l'existence de son père était un obstacle qui contrariait ses projets et l'empêchait de satisfaire ses passions. « Que je serais heureux, pensait-il, si je pouvais vendre la ferme et avoir les poches pleines d'or et d'argent! <>S'il n'osait pas lui donner la mort, il la lui souhaitait de bon cœur et ne faisait rien de cequi pouvait prolonger ses jours. Il évitait de lui porter les soins que réclamait son état ; et quand le matin on l'envoyait à la ville chercher les drogues qu'avait prescrites le médecin. il n'en revenait que le soir, espérant que ce long retard le mettrait plus tôt en possession de l'héritage qu'il convoitait. Un jour qu'assis devant une table à la porte d'un cabaret, il passait son temps à jouer aux cartes et à boire avec un mauvais sujet comme lui : « Eh bien! lui dit un autre de ses Camarades qui vint à passer, comment va ton père ?—Mon père ! ne m'en parle pas, répondit Louis, je n'ai jamais vu personne qui eût la vie plus dure; il a juré demefaire damner, il ne veut pas mourir. » Parole atroce et qu'on n'aurait peut-être pas rencontrée dans la bouche du scélérat le plus endurci.

A peine venait-il de le perdre, ce père esclave de ses volontés, à peine son cadavre venait-il d'être recouvert de terre, que Louis parla de vendre la ferme. « Je ne auis pas né, disait-il à sa mère, pour être laboureur, le travail des champs est trop fatigant pour moi, tout autre état me conviendrait davantage. Allons à la ville, formons-y un petit éla

iment, prenons une boutique

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d'épicier.- enfin de ce que tu voudras, nous gagnerons toujours assez pour vivre, et je ne serai plus comme ici isolé, ne connaissant de la vie que ses peines sans jamais en goûler les plaisirs. » Vainement sa mère lui représenta que vendre la ferme pour embrasser un autre état, c'était quitter le certain pour l'incertain, et s'exposer à perdre tout ce qu'ils possédaient: il fallut obéir. «A. mon âge, répondait-il, on a droit de faire sa volonté; je veux ma part d'héritage, donne-la-moi, si t» le peux, sans vendre la ferme, et je ne te tourmenterai plus.»

La ferme fut donc mise en vente; et comme Louis avait hâte d'en finir, elle fut abandonnée au premier acquéreur qui se présenta, et cédée bien audessous de sa valeur. Le lendemain, le fils, la fille et la mère se rendirent à Chartres.

Ne croyez pas cependant que Louis y allât dans l'intention d'y former un établissement. Tous les états déplaisent au paresseux; ce qu'il souhaitait, c'était de pouvoir se livrer plus facilement à ses goûts pour le jeu, l'ivrognerie, la débauche:et dans les villes ilest plus aisé que dans les campagnes de satisfaire ces sortes de passions; ce qu'il souhaitait encore, c'était, après avoir reçu l'argent qui provenait de la ferme, de pouvoir se l'approprier: et afin de rencontrer moins d'obstacle, il crut prudent d'éloigner sa mère de son pays, et de la séparer de tous les parens ou amis qui, par leurs bons conseils, auraient peut-être prévenu l'exécution de cet infâme projet.

Au lieu donc de chercher s'il y avait à Chartres quelque fonds d'épicerie ou de charcuterie à vendre, huit jours après y être arrivé, sans en souffler mot à personne, il alla retenir pour Paris une place àladiligence. «Unefois dans cette grande lille, pensail-il,si l'on exerce contre moi des poursuites, il ne

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sera pas facile de me mettre la main au collet. »

La diligence partait sur les onze heures du soir : à dix, il quitta la maison, emportant 17,500 fr. en portefeuille, plus 130 fr. en argent. Les premiers pas dans la carrière du crime ne se font jamais sans remords. En traversant à pas de loup la chambre où dormaient sa mère et sa sœur, il s'arrêla un moment à les considérer, approchant d'elles sa lumière. Sa figure alors était pâle, ses lèvres livides, sa main tremblante. Sans doute sa conscience lui reprochait déjà sa conduite barbare. Abandonner sa mère, une mère qui ne vous a fait que du bien, une mère sur le déclin de l'âge! l'abandonner dans une ville où elle n'a pas une seule connaissance qui s'intéresse à elle, et tout emporter en parlant, ne pas lui laisser seulement une pauvre pièce qui la fasse vivre au moins durant quelques jours! Si demain elle allait mourir de chagrin et de misère ? Louis tira de sa poche un écu de cent sous, le posa sur la table. La pièce rendit un léger bruit. Sa mère se réveilla. « Quiestlà?—C'estmoi,réponditLouis.—Eh! que faistu donc là à cette heure?—Rien, je sors, mais je vais rentrer dans un instant; je prends la clef, ainsi dors sans inquiétude ; dans une heureje serai de retour.»

Une heure plus tard il montait en voiture, et fuyait vers Paris.

Louis s'absentait souvent, et il lui était plusieurs fois arrivé de passer la nuit hors de la maison. Sa mère m sa sœur ne furent donc pas surprises de voir qu'il n'était pas rentré la veille. Le premier jour se passa même sans qu'elles conçussent le moindre soi pçon, ni la plus légère inquiétude. Mais le sur?n demain, lorsque la pièce laissée par remords sur la table eut été dépensée, et qu'elles ne trouvèrent plus un sou dans la maison. l'affreuse vérité leur apparut. Elles n'en purent douter : Louis était parti pour ne plus revenir; sans cela, pourquoi aurait-il emporté le portefeuille qui renfermait toute leur richesse ?

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Vous vous étés peut-être quelquefois trouvé près de gens auxquels on venait annoncer de fâcheuses nouvelles, de grands malheurs, vous aurez été témoins de leurs lamentations; et cependant je vous réponds que vous n'avez jamais rien vu d'aussi triste que l'état de cette pauvre mère délaissée dans ses vieux jours, c'est-à-dire quand elle avait le plus grand besoin d'un soutien, plongée dans la misère quand elle ne pouvait plus rien gagner; et pour comble de douleur, sa fille Louise l'accusait d'être l'auteur de , tous ces maux. « Je le vois bien, lui disait-elle, ma part de l'héritage de mon père vous faisait envie, vous aurez conseillé à Louis de tout emporter, vous proposant de l'aller rejoindre ensuite; mais je vous surveillerai, vous ne ferez pas un pas que je ne vous accompagne, et si vous le rejoignez, vous ne le rejoindrez pas seule. A cet injuste reproche elle faisait succéder de grossières injures, d'horribles imprécations. Assise dans un coin de la chambre, la veuve Jacquartne répondait mot; de grosses larmes, des larmes brûlantes s'échappaient de ses yeux.

La mauvaise conduite de son fils l'avait depuis long-temps singulièrement refroidie à son égard. Ce vol infâme lui fit perdre le peu d'amour qu'elle lui conservait encore; toutefois elle ne voulut jamais allerle dénoncer. «Quel avantage en relirerais-je ? disait-elle, on parviendra peut-être à l'arrêter, on me rendra l'argent qu'il m'emporte; mais cet argent ne viendra pas seul, il sera suivi du déshonneur. On' jugera mon fils, ou le condamnera, les galères seront son partage, et toutes les personnes qui me

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