si peu de se rendre à cette invitation , que son oncle dut envoyer un prélat pour l'amener à sa cour. Là il reçut des bénéfices considérables, fut nommé, l'an 1456, archevêque de Valence et cardinal, et peu après vice-chancelier de l'Eglise romaine. Secrètement, il continuait ses relations avec Vannozie; publiquement, il faisait le prélat pieux, fréquentait les églises et les hôpitaux, était libéral envers les pauvres, et s'acquit une renommée généralement trèsfavorable '.
Son oncle, il est probable, s'applaudissait de son choix; il lui fit même quitter le nom de son père, Lenzuoli, pour prendre le nom de sa mère, Borgia, qui était celui du Pape. Les circonstances favoriseront singulièrement le népotisme de Calixte III. Son neveu Rodrigue Lenzuoli, dit Borgia, deviendra pape sous le nom d'Alexandre VI, mais pour faire monter avec lui sur le trône de saint Pierre le déshonneur de ses vices devenus publics , mais pour imprimer à son nom adoptif une tache indélébile que ne pourront jamais couvrir bien des Borgia vertueux et accomplis, mais pour faire de ce nom comme un écho à jamais funeste, qui, jusqu'à la fin du monde, provoquera le gémissement du chrétien fidèle, avec le ricanement infernal de l'hérétique et de l'impie. Puissent tous les Papes, les cardinaux, les évêques et les prêtres profiter de cette implacable leçon!
A la mort de Calixte III, le Saint-Siége ne vaqua que douze jours. Il se trouvait à Rome dix-huit cardinaux; entrés au conclave, ils dressèrent quelques articles pour faire jurer à celui d'entre eux qui serait élu Pape. En voici les principaux: Le Pape futur ne transférera point la cour de Rome d'une province à l'autre sans le consentement des cardinaux. Il n'en fera point de nouveaux, à la prière de quelque prince que ce soit, sans le consentement des autres cardinaux, donné en consistoire ; et, en leur création, il observera l'ordonnance du concile de Constance, tant sur leur nombre que sur leur qualité. Il pourvoira chaque cardinal de cent florins de la chambre apostolique par mois, jusqu'à ce qu'il ait d'ailleurs quatre mille florins de revenus, et maintiendra tous les cardinaux dans la possession des bénéfices, même incompatibles, qu'ils ont en titre ou en commende. Il ne donnera aucune provision d'églises cathédrales ou d'abbayes, soit en titre ou en commende, sinon en consistoire et du consentement de la plus grande partie des cardinaux, si ce n'est des bénéfices qu'il conférera aux cardinaux mêmes. Il ne permettra d'insérer dans aucune bulle la clause, du consentement
de nos frères, qu'il ne l'ait effectivement demandé et obtenu. Il n'accordera à aucun prince ou prélat la faculté de présenter ou nommer à aucune prélature ou bénéfice^ sinon du consentement exprès des cardinaux. Il ne fera aucune inféodation ou autres aliénations des terres de l'Eglise, que du consentement par écrit des cardinaux. Il ne s'emparera point de leurs biens ou de ceux des prélats à leur mort, mais il les en laissera disposer à leur volonté. Il ne mettra point de nouveaux impôts et n'augmentera point les anciens. Les cardinaux s'assembleront tous les ans pour voir si le Pape observe ces articles, et, s'il y manque, ils l'en admonesteront jusqu'à trois fois. En ce conclave, on pensa élire d'abord le cardinal de Rouen, Guillaume d'Estouteville; les Italiens s'y opposèrent, craignant qu'il ne ramenât en France la cour de Rome : ce qu'ils regardaient comme la ruine de l'Italie. Et certes, ils n'avaient pas tort; le séjour des Papes dans Avignon, suivi du long schisme d'Occident, était une leçon assez parlante. D'ailleurs, tant que le clergé de France conservera sur l'autorité du Pontife romain certaines idées nationales qui ne sont pas celles de l'Eglise romaine, convient-il qu'un cardinal ou un évêque français devienne encore Pape? On élut donc le cardinal de Sienne , .Enéas Sylvius, qui prit le nom de Pie II. Comme nous avons déjà vu, il était né à Corsigni, territoire de Sienne, de la noble maison de Piccolomini. Son prédécesseur l'avait fait cardinal-prêtre du titre de Sainte-Sabine. Il se fraya le chemin au souverain pontificat par sa science, son éloquence, son habileté et sa prudence à manier les affaires, qualités où il excellait pardessus tous ceux de son temps. Son élection eut lieu le dix-neuf août 1458, et son couronnement le trois de septembre. Toute la ville de Rome en témoigna une joie extrême, qui se communiqua de proche en proche à toute la chrétienté. Sous les Papes précédents, il avait travaillé avec zèle à faire entre les princes chrétiens une sincère et sainte alliance contre le Turc, pour la défense de l'humanité chrétienne. Continuant dans ce zèle, comme Pape, il forma le dessein d'une assemblée générale où l'on traiterait des moyens de l'entreprise et de l'exécution de cette importante affaire. Il désigna la ville de Mantoue pour le lieu du congrès, et en fixa l'époque au premier juin 1459, laissant ainsi neuf mois d'intervalle pour s'y préparer. Il invita tous les potentats de l'Europe à s'y trouver en personne, ou du moins à y envoyer leurs ambassadeurs. Il pressa instamment le roi de France, Charles VII, comme pouvant y attirer les autres par son exemple. Il y invita aussi en particulier l'empereur Frédéric et les électeurs de l'empire,
Mathias Corvin, roi de Hongrie, fils du célèbre Huniade, et Georges Podiebrad, prétendant au trône de Bohême , à qui le Pape donna le titre de roi, et qui sut bien s'en prévaloir. Pour apaiser les troubles de l'Italie, Pie II se persuada que le moyen le plus sûr était de donner l'investiture du royaume de Naples à Ferdinand , fils naturel du roi Alphonse d'Aragon, qui l'en avait déclaré l'héritier. En conséquence, il envoya le cardinal Latino des Ursins pour en faire la cérémonie. Les conditions furent à peu près semblables à celles dela première concession faite à Charles d'Anjou, frère de saint Louis. Néanmoins, sur les protestations du roi René d'Anjou et de Jean, son fils , il voulut qu'on insérât dans l'acte de l'investiture, que c'était sans préjudice du droit d'autrui '.
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L'année suivante 1439, le Pape, accompagné de six cardinaux , partit de Rome le vingt-un de janvier pour se rendre à Mantoue. Il fit son voyage à petites journées, s'arrêtant dans les villes, plus ou moins, suivant le besoin des affaires. Le vingt-deux février, il célébra la Chaire de saint Pierre à Corsigni, lieu de sa naissance, qu'il érigea en ville épiscopale et appela de son nom de Papc,Pienza. Le vingt-quatre, il vint à Sienne, où il séjourna jusqu'au vingttrois d'avril. Comme il en avait été évêque, il travailla beaucoup à la pacifier, en réconciliant le peuple avec la noblesse; il en érigea le siége en archevêché, et y mit en sa place, pour premier archevêque, Antoine Piccolomini, son parent, de l'ordre des Camaldules. La bulle d'érection est du dix-neuvième d'avril. Le Pape, étant à Sienne, apprit qu'en quelques lieux d'Allemagne l'usage de porter le Saint-Sacrement à découvert, même au jour de la fête, avait été interrompu, et que le cardinal-légat, Nicolas de Cusa, autorisait cette interruption. Sur quoi le Pape, à la demande des marquis de Brandebourg, approuva l'usage de le porter à découvert, sans aucun voile, comme propre à augmenter la dévotion des fidèles. La bulle est du dernier jour de mars -.
Ce fut encore à Sienne que Pie II apprit qu'en Angleterre l'évêque de Chicheslcr semait diverses erreurs. Il s'appelait Réginald, était docteur de l'université d'Oxford, et passait pour grand théologien. Il fut premièrement évêque de Saint-Asaph, puis transféré à Chichester. Les principales erreurs dont on l'accusait étaient: qu'on n'était pas obligé de s'en tenir aux décisions de l'Eglise romaine; que l'Eglise même universelle peut errer dans ce qui est «le la foi, et avait erré souvent; qu'il n'est pas nécessaire de croire que le corps de Jésus-Christ soit réellement dans l'eucharistie.-Sur
« Raynald, 1458. - • Ibid., 1459, n. 27.
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cet avis, le Pape manda à l'archevêque de Cantorbéri d'assembler son concile et de déposer cet évêque. Il se rétracta publiquement, et ses livres furent brûlés en sa présence. Mais sa rétractation ne fut pas sincère, et il mourut peu de temps après. A Sienne encore, le Pape reçut les ambassadeurs des peuples de Silésie, qui faisaient des plaintes contre Podiebrad, roi de Bohême. L'année précédente, ce prince avait renoncé aux erreurs des H ussites, mais on prétendait que ce n'était pas sincèrement. Pie II envoya dans le pays deux nonces qui procurèrent la paix entre Podiebrad et les Silésiens; il commit de plus un prélat pour administrer l'église de Prague. Mais l'ambitieux Roquesane, que déjà longtemps nous avons appris à connaître, et qui prétendait devenir archevêque, parvint de nouveau à brouiller les choses. De Sienne, le Pape se rendit à Florence, où il fut reçu magnifiquement par Cosme de Médicis , et assista aux funérailles de saint Antonin. De Florence, il vint à Bologne, puis à Ferrare, et enfin à Mantoue, où il arriva le vingt-septième de mai. Il y reçut une ambassade de Thomas Paléologue, prince grec , frère du dernier empereur de Constantinople et seigneur de la Morée ou du Péloponèse, où il faisait la guerre aux Turcs, ainsi qu'à son propre frère, Démétrius; car celui-ci avait fait alliance avec les Turcs, et donné sa propre fille en mariage à Mahomet II. C'est ainsi que les princes grecs aidaient les Turcs à les ruiner les uns par les autres. Il y a plus : un autre Paléologue, devenu apostat, commandait la flotte musulmane et faisait aux chrétiens tous les maux qu'il pouvait. Le Pape ne put envoyer au prince Thomas d'autre secours que trois cents hommes, mais il lui en promit de plus considérables de la part des princes d'Occident*.
Pie II vit également arriver à Mantoue les ambassadeurs de Chypre, de Rhodes et de Lesbos, d'Albanie, de l'Epire, de la Bosnie et de tous les confins de l'Illyrie, qui venaient demander du secours. Le premier de juin, il fit l'ouverture de l'assemblée par une messe solennelle, après laquelle l'évèque de Coron, puis le Pape lui-même, prêchèrent sur la défense de la chrétienté contre les Turcs. Pie II parla plusieurs fois sur le même sujet, et toujours avec tant de force et d'onction, qu'il tirait les larmes des yeux de toute l'assemblée. On y convint de la nécessité de la guerre sainte, qui fut résolue, aussi bien que les mesures à prendre et les troupes à employer pour l'exécution, le Pape levant toutes les difficultés qu'on lui opposait,
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offrant tout oe qui était à lui ou qui dépendait de lui, se chargeant de tout le poids qu'on voulait lui imposer dans l'expédition, et assurant qu'il était prêt à donner sa vie pour le succès de l'entreprise '.
Pendant que tout se disposait à Mantoue selon les désirs du chef de la chrétienté, tout se brouillait dans les provinces; au lieu de se préparer à la guerre contre l'ennemi commun, elles se préparaient à la guerre les unes contre les autres. L'Allemagne, qui avait plus d'intérêt et plus de facilité qu'aucune autre à s'opposer aux progrès de l'infidèle, tournait ses armes, partie contre elle-même, partie contre la Hongrie, qui avait le plus besoin d'être secourue contre l'ennemi de tous. L'Angleterre était divisée en deux factions fratricides. L'Aragon, aidé de la France, portait la guerre en Catalogne , à laquelle le reste de l'Espagne préparait du secours. L'Italie même devenait le théâtre d'une guerre intestine. Jean, fils de René d'Anjou, ayant pénétré dans le royaume de Naples, une partie de la population se déclara pour lui contre l'autre, qui tenait pour le roi Ferdinand, son adversaire. Ce qui intéressait encore plus particulièrement le Pape, c'est que tout était en trouble dans l'Orabrie, le Picentin, la Sabine, à Viterbe, dans d'autres terres du Saint-Siége, et à Rome même, par les séditions qu'y excitaient certains factieux *.
Pie II fut donc obligé de quitter Mantoue, et de laisser imparfaite , à son grand regret, sa négociation pour la guerre sainte, résolu néanmoins de la reprendre aussitôt qu'il aurait rétabli l'ordre dans ses états, et qu'il aurait porté les princes chrétiens, du moins les mieux intentionnés, à le seconder, suivant le plan et les engagements pris dans l'assemblée. Au lieu de seconder les Papes dans leurs efforts pour défendre la chrétienté contre les Turcs, nous avons vu des gens en appeler du Pape au futur concile œcuménique : moyen commode pour tous les brouillons de se moquer de l'autorité existante, par respect pour une autre qui n'existe pas. Pie II condamna cette témérité par une décrétale, dont voici les termes:
« Pie, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, pour mémoire perpétuelle. Il s'est glissé de nos jours un abus détestable et inconnu dans les temps anciens, qui est que certains esprits rebelles, afin d'éviter la punition de leurs délits, et non dans le désir d'un jugement plus sain, ont l'audace d'appeler au futur concile des
'PU II, epist. 397. — ' Platina in Pium II.
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