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CHAPITRE II

LE HOCTBXS5T LIBÉRAL DAKS LES ÉGLISES PROTESTANTES § 1. L'Allemagne

N° 1. Les Amis protestants

Nous quittons le domaine de la pensée pour celui des faits. Le spectacle des choses humaines est parfois décourageant; on croirait qu'il y a un abime entre la réalité et l'idéal. Mais qu'importe! Les erreurs et les déceptions sont inévitables dans les œuvres des hommes. Rappelons-nous les commencements du christianisme. 'Quand on lit l'histoire sans le prisme de la foi, on se demande comment du chaos de tant d'opinions, de tant de préjugés, de tant d'erreurs, a pu sortir une religion puissante qui a gouverné les âmes pendant des siècles. Nous ne parlons pas des sectes répudiées par l'Église comme hérétiques. Dans le sein même de la chrétienté orthodoxe, que d'égarements, que de croyances superstitieuses! On peut dire sans exagération que les chrétiens primitifs vécurent d'illusions. Tous, à commencer par les apôtres, croyaient à la fin prochaine du monde; tous attendaient une nouvelle terre, de nouveaux cieux. C'est cette croyance à un royaume de Dieu sur la terre renouvelée, bien plus que les prophéties et les miracles de Jésus-Christ, qui attira et séduisit les masses. Que dis-je? les masses! Les esprits les plus élevés, les disciples qui avaient vu le maître, qui s'étaient nourris de sa parole et de sa vie, croyaient au retour du Christ et à un règne de mille ans. Saint Jean était millénaire. Certes, s'il y a une folie in

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croyable, c'est le millénarisme. Les chrétiens se guérirent de cette folie, mais ce fut pour embrasser des folies nouvelles. Ceux qui avaient la prétention de pratiquer la perfection évangélique, inaugurèrent les extravagances du monachisme. D'autres introduisirent dans la religion chrétienne les subtilités de l'esprit grec. De là un luxe de dogmes, les uns plus absurdes que les autres : Dieu un en trois personnes divines, le Verbe s'incarnant dans le sein d'une Vierge, le Christ-Dieu, tout ensemble et homme, ayant deux natures, deux volontés! Si l'on faisait un recueil des aberrations religieuses et des niaiseries théologiques, qui ont leur principe dans le christianisme des premiers siècles, on se croirait dans une maison d'aliénés.

En vérité, les orthodoxes ont mauvaise grâce de reprocher aux libéraux leurs divisions, leurs incertitudes, leurs inconséquences, leurs égarements mêmes. Quand on a cru au millénarisme, quand on croit encore au péché originel, ou à l'immaculée conception de la sainte Vierge, on devrait être plus modeste et se dire que le monde est livré aux disputes des hommes, et que c'est grâce à l'appui de Dieu que de ce tourbillon d'erreurs naît une foi, une religion qui, quelque imparfaite qu'elle soit, suffit pour guider l'humanité dans la rude voie de son développement. Ne nous effrayons donc pas des inconséquences, des défaillances mêmes et des chutes que nous rencontrons dans le mouvement libéral. Pourvu que nous y trouvions des instincts et des sentiments que la raison avoue, nous pourrons hardiment nous y appuyer, dans notre marche vers l'avenir. C'est à peine si au dix-neuvième siècle on aperçoit l'aurore de la religion future; nous pouvons cependant être sûrs qu'elle apparaîtra un jour aux hommes comme un soleil radieux, et qu'elle les éclairera et les échauffera d'un nouveau rayon de la vérité éternelle.

Le doute, l'indifférence, l'incrédulité, ont envahi le protestantisme aussi bien que l'Église de Rome. Il n'y a qu'une voix sur ce point. Un écrivain qui s'est rallié au mouvement du catholicisme allemand dit que ses compatriotes sont de la religion de Goethe et de Schiller; or Goethe était un païen et Schiller un rationaliste. Toute la littérature allemande est imbue d'un esprit antichrétien, si l'on entend par christianisme la religion orthodoxe avec ses articles de foi et son Église hors de laquelle il n'y a point de salut (1). Eh bien, les poètes sont les Pères de l'Église de nos voisins d'outre-Rhin. Gervinus le disait en 1845. Seize ans plus tard, Dôllinger, le professeur de Munich, reproduit ses paroles et dit qu'elles sont toujours vraies, qu'il y a toujours la même antipathie contre le christianisme, au moins parmi les classes lettrées; que sous ce rapport il n'y a point de différence entre les pays protestants et les pays catholiques. Ce n'est pas l'Église de Rome, ce n'est pas le catholicisme, c'est le christianisme traditionnel qui est attaqué, pour mieux dire, déserté (2) ! « Qu'est-ce que l'Église protestante », s'écrie un pasteur que l'Église officielle a exclu de son sein? «Une fiction.» On parle de vérités fondamentales et défaits essentiels, sans lesquels il n'y a point de christianisme. « Parlez donc, dit Uhlich, de ces faits et de ces vérités à des auditeurs protestants, ils vous diront : Est-ce là tout le christianisme? alors nous n'en voulons plus. S'ils n'ont pas la franchise de le dire, ils ne le pensent pas moins. Voilà pourquoi vos temples sont vides (3)! »

Pourquoi ces dissidents restent-ils dans le sein de l'Église? pourquoi n'en sortent-ils pas, pourquoi ne se réunissent-ils pas pour former le noyau d'une nouvelle société religieuse? C'est précisément l'indifférence qui les empêche de prendre ce parti, et parfois des considérations de famille ou des motifs politiques. Tout cela prouve qu'il n'y a plus de foi. Il s'est cependant trouvé des pasteurs et des laïques qui essayèrent de se constituer en dehors de l'Église officielle. On leur donnait le nom d'Amis protestants (4). En organisant des communautés libres, ils déclarèrent qu'ils ne voulaient plus rester membres d'une Église à laquelle ils n'appartenaient plus par leurs convictions (5). Les Amis protestants n'adoptèrent aucune profession de foi. C'est pour secouer les chaînes de l'orthodoxie qu'ils se séparèrent de l'Église établie; ils ne pouvaient songer à créer une orthodoxie nouvelle. On les appela par ironie Amis de la lumière. Ils pouvaient se glorifier de ce beau titre, car ce qu'ils demandaient, c'était la liberté, l'air, la lu

(1) Gervinus, die Mission (1er Dcutschkatholiken. Heidelberg, 18+5.

(2) nwlllnger, Kirchc und Kirchen, pag. 389.

(S) Uhllcli, dans Baur, Kirchengeschichte des neunzehnten Jahrhunderts, pag. 462.

(Il Pioleslanllsclie Frcunde, ou Lichtfreunde.

(li) A'flMl'0, Uoschichle der religiœsen Bewegung der neuem Zoit, t. II, pag. 228,

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mière; ils étouffaient dans les temples étroits du luthéranisme. Ceux qui se rallièrent autour des Amis protestants se réservaient une entère liberté de pensée et de foi. Écoutons leur manifeste:

« Nous ne croyons pas à une révélation immuable de la vérité absolue, mais bien à une révélation successive et progressive. Nous révérons la Bible et nous y cherchons notre nourriture spirituelle; mais nous n'admettons pas qu'elle soit une loi pour la foi. Bien moins encore nous soumettons-nous aux confessions et aux livres symboliques du protestantisme... Nous ne voulons point d'Église dans le sens traditionnel; nous entendons former une société sans autre lien que la liberté. Ne lit-on pas dans l'Écriture, dont on voudrait faire une chaîne, ces belles paroles: « Le Seigneur est l'Esprit, et là où souffle l'Esprit du Seigneur, là règne la liberté. » Nous nous confions en l'esprit de vérité et d'amour, de justice et de force, qui ouvre l'intelligence et conduit dans le royaume des cieux, c'est à dire de la vie véritable. C'est cet esprit qui a animé le Christ et tous les bienfaiteurs de l'humanité ; ils nous inspireront à leur tour, car ils vivent en nous et nous vivons en eux. C'est cet esprit qui est l'âme de nos communautés. En ce sens, la foi sauve, car elle nous donne la justice. « Ceux qu'anime l'Esprit de Dieu, dit l'Écriture, sont les enfants de Dieu. » Il va sans dire que, si la liberté la plus complète était admise dans le domaine de la foi, à plus forte raison, la liberté régnait dans le gouvernement des communautés libres. Elles réalisaient le vœu de Luther, que chaque fidèle fût prêtre : « L'Esprit inspirait tout homme, afin que tout homme contribuât au bien de tous (1). »

On voit que les Amis protestants n'entendaient point, dans l'origine, se séparer du christianisme; ils procèdent de la réforme et ils s'inspirent de l'Écriture. Ils auraient même voulu rester dans le sein de l'Église, comme branche du grand arbre, dans l'espérance d'entraîner les masses et l'Église elle-même. Et, en vérité, une Église pourrait se dire chrétienne, en acceptant la profession de foi d'Uhlicb, un des chefs du mouvement. Nous lui laissons la parole:

(1) Déclaration du 26 septembre 1846. [Kampe, Gescbichte der religicesen Bewegung der neuern Zeit, t. II, pag. 228,167.)

« Je me trouve imparfait. Malgré les dons qui distinguent l'homme parmi toutes les créatures, il sent combien il lui manque; mais il sent aussi le besoin d'arriver à la vérité, à la vertu, à la paix de la conscience.

« Quand je cherche à satisfaire ces aspirations, je suis toujours ramené au christianisme et à celui qui en est l'essence vivante, à Jésus-Christ.

« En Jésus-Christ, je reconnais le plus grand envoyé de Dieu, l'homme tel qu'il doit être, le Seigneur et le maître auquel mon âme peut s'abandonner en toute confiance.

« L'histoire de sa vie est, à mes yeux, certaine, en ce qui concerne les faits essentiels. J'ai foi en lui, à raison de la pureté de sa vie, de la vérité de son enseignement; enfin, j'ai l'expérience intime qu'en le suivant, en l'imitant, je procure mon salut et j'entre avec lui dans le royaume des cieux.

« Jésus-Christ m'a fait connaître que Dieu est mon père; je oherohe à l'adorer en esprit et en vérité, en disant comme mon maître : Que ta volonté soit faite et non la mienne.

« C'est encore le Christ qui m'a donné une règle de conduite pour toute ma vie, pour toutes mes relations, la loi de l'amour.

« Jo sais par le Christ que le but de mon existence est de me nunotillor; jo sens qu'il dépend de moi d'approcher incessamment <lo oo but, mais sans que je puisse jamais l'atteindre.

« Homme, je suis faillible; je vois le bien et je ne le fais pas. Main Hi le repentir suit ma faute, si je fais des efforts pour changer la mauvaise direction de ma volonté, Jésus-Christ me dit que Diou uio pardonnera mes péchés.

« U> Christ a promis à ses disciples que le Saint-Esprit serait avoo eux. Cette puissance divine agit dans toute la chrétienté. Moi aussi j'éprouve son influence. Quand je fais un effort sérieux pour m'élever a Dieu, je sens que Dieu m'aide.

« Jésus-Christ nous a annoncé un royaume de Dieu, qui s'ouvi'lru au delà de notre tombeau. Nous y trouverons un juge qui punit et qui récompense. Déjà sur cette terre, la justice divine

Htflt (1). »
Nous disons qu'un chrétien pourrait signer cette profession de

(|) VhliOk, lliikonnliiii-s (Leipzig, 18*6), pag.6.

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