Recherche Images Maps Play YouTube Actualités Gmail Drive Plus »
Ma bibliothèque | Aide | Recherche Avancée de Livres | Historique Web | Connexion

Livres

  

secret n'en fût pas perdu; et le champ nouveau, celui des travaux politiques et philosophiques, trop décrié, au moins pour un temps, par la faute des révolutionnaires, pour qu'on ne s'en écartât point; d'où suit qu'il ne restait rien, rien que l'art d'imiter les imitateurs, c'est-à-dire le vide.

C'est contre quoi Chateaubriand protestait de tout son courage.

Il demandait qu'on arrêtât l'imitation indéfinie, que la France eût une littérature à elle et non d'emprunt, que puisqu'elle n'était point païenne, elle n'eût pas une poésiemythologique; que puisqu'elle était moderne, elle n'eût pas une littérature ancienne; que puisqu'elle existait, elle eût une littérature nationale. C'était réagir jusque par delà 1530.

Demandait-il autant que cela ? me dira-t-on. — Mais vraiment, non pas beaucoup moins. Remarquez d'abord ses omissions. Dans toute cette partie du Génie du Christianisme qui est ce qu'il appelle très bien une poétique chrétienne, il ne dit pas un mot de la « Renaissance ». Cela est bien significatif. Le mouvement d'esprits qui est pour tout classique, qui est pour tout historien de la littérature française, l'origine même de l'art classique en France, il évite d'en faire mention. C'est que là n'est point son objet. C'est ailleurs qu'il vise et qu'il tend. Il se montre constamment, avec une insistance un peu chagrine, énergiquement contraire à l'emploi de la mythologie: « Elle rapetisse la nature. C'est le christianisme qui, en chassant ces petites divinités des bois et des eaux, a seul rendu au poète la liberté de représenter les déserts dans leur majesté primitive ». — Désormais « libres de ce troupeau de dieux ridicules qui les bornaient de toutes parts, les bois se sont remplis d'une divinité immense.... » Même pensée en cent endroits.

Voilà qui est bien; mais qu'est-ce à dire ? Cette première démarche va très loin. Si la poésie classique i française a adopté la mythologie antique, ce n'est pas pour la mythologie seulement, c'est pour l'antiquité. C'est qu'elle a cru qu'il y avait deux choses, et si étrangères l'une à l'autre que ce serait un sacrilège de les unir: l'art d'une part, qui descend d'Homère, et qui a sa conception de l'homme, sa manière de voir le monde, sa religion, et que nous devons accepter, entretenir et transmettre avec sa religion, sa philosophie et sa morale; le vrai d'autre part, qui vient de Dieu, que nous derons mettre dans notre vie et dans nos actes, serrer et chérir dans nos cœurs, mais qui n'est pas matière d'art, et que nous déshonorerions en en faisant une tragédie ou une épopée. Tout le chant III de l'Art poétique est fondé sur cette distinction: « De la foi d'un chrétien les mystères terribles... »

D'où il suit que c'est parce qu'il est chrétien que Boileau ne veut pas de christianisme dans la littérature. Il pousse le scrupule chrétien jusqu'à ne parler, envers, que de Jupiter. Chateaubriand, parce que chrétien, repousse la mythologie de l'œuvre d'art. C'est donc qu'il abolit l'ancienne distinction, et, unissant l'art et la foi, le vrai et le beau, va demander un art chrétien.

C'est précisément ce qu'il fait; mais voilà tout l'esprit de la littérature classique heurté de front, et bouleversé. Poursuivons, comme ?\ussi bien il poursuit lui-même. S'il aime tant l'inspirati:chrétienne, il va la chercher et l'admirer, s'il peut, au moyen âge, puisque c'est l'époque de l'humanisé où le christianisme a été le plus cordialement adoré? Il n'y manque pas, et ne pouvant!

guère admirer la littérature de ce temps-là, peu connue au sien, il goûte et cherche à faire goûter la véritable poésie du moyen âge, qui est dans ses monuments. Mais voilà l'architecture gothique préférée à l'architecture grecque, et, encore, l'esprit classique français blessé en un endroit des plus sensibles.

Mais si l'inspiration chrétienne est si belle, l'antiquité grecque et latine vont déchoir dans l'esprit de notre critique? N'en doutez pas, et pour lui Virgile est beau, Homère est plus beau, mais le plus beau poème que les hommes aient jamais pu lire est la Bible. Voilà le dernier coup. Ce n'est pas seulement les classiques français qui ont tort, en vers français, d'être païens; c'est les classiques païens qui perdent à l'être; c'est l'antiquité classique, non pas méprisée, mais dépossédée de sa royauté, et rabaissée, non pas seulement en la personne de ses imitateurs, mais en elle-même. Que reste-t-il de l'esprit littéraire qui dérive de la Renaissance, et même de toute )a. littérature classique française?

Il en resterait ce qui ne vient pas directement de l'antiquité et ne s'y rattache point, la littérature politique et philosophique, l'Essai sur les mœurs, le Contrat social, l ' Encyclopédie ; mais nous savons que c'est là (sauf exception pour Montesquieu) ce que Chateaubriand déteste de la haine la plus vigoureuse.

Il en resterait encore la morale, les vues sur l'homme, ce que l'on pourrait appeler la « littérature psychologique », si brillante en France, comme on sait, aux siècles classiques. Mais ici encore faisons attention, et sachons distinguer. La morale pénétrée de l'esprit chrétien, celle de Pascal et des Sermonnaires, il va sans dire qu'elle est non seulement acceptée de Chateaubriand, mais comblée de louanges par lui. Mais cette autre morale, car il y en a une autre dans les œuvres classiques, cette morale, legs encore de l'antiquité, plus stoïque que chrétienne, montrant l'homme très grand, très fort, allant très haut par ses propres forces, cette morale qui a souvent, et très heureusement inspiré Montaigne, et souvent Balzac, et presque constamment Corneille, et souvent Saint-Evremond, Racine, Boileau, Vauvenargues, remarquez que ceci encore, Chateaubriand l'écarte ou s'en défie.

Il remarque très judicieusement, et il pose en principe que le christianisme a eu pour principal effet de renouveler le fonds moral de l'homme. La moraleantique prescrivait à l'homme d'être vertueux par estime de soi. La morale chrétienne prescrirà l'homme de ne se point estimer, de se croire faible et chétif, de fonder sa foi et son espérance ailleurs qu'en lui ; si bien que la première vertu antique se ramène à être l'orgueil, qui est pour le chrétien le premier despéchés capitaux. Tout ce quiest morale antique, vertu stoïque, héros de Plutarque, dans la littérature classique française, pour Chateaubriand, est donc faux; et voilà encore une des sources de l'inspiration classique qui est dénoncée comme suspecte. De tout ce qui a été la matière même de la pensée littéraire et poétique en France depuis Ronsard, on voit qu'il n'est presque rien que Chateaubriand n'ébranle, n'attaque ou n'atteigne.

Ai-je besoin de dire qu'il n'y met pas cette rigueur que nous y mettons pour le résumer, ni surtout cette suite? Le Génie du Christianisme (et Dieu merci^' n'est rien moins qu'un ouvrage de dialectique serrée et pesante. C'est une série de digressions brillantes sur les sujets que nous venons d'indiquer et sur beaucoup d'autres; mais toutes les idées, si nouvelles et hardies, que nous venons d'énumérer y sont plus qu'en germe, à l'état soit de tendances, soit d'observations, soit de déclarations formelles.

Mais enfin notre dédaigneux novateur va-t-il être amené à dire que, faute d'esprit chrétien, il n'y a pas eu de grande littérature en France depuis 1550 jusqu'à lui? Il est bien loin, sinon par modestie, du moins par bon goût littéraire, d'avoir une idée pareille. D'abord il est bien entendu que les grands et sincères chrétiens qui se sont trouvés être des écrivains et consacrer leur plume à la défense de la foi, sont en dehors du débat. Il y a Bossuet, il y a Fénelon, il y a Pascal. De plus, les grands écrivains classiques se sont oubliés quelquefois à être chrétiens en littérature. Il y a Polyeucte; il y a Athalie, et par un retour piquant, voilà ces œuvres, contestées parla critique deleurtempsà cause de leur christianisme, qui sont replacées au plus haut sommet par Chateaubriand parce qu'elles sont chrétiennes. Ily a même Voltaire dans Alzire, et ailleurs, et c'est un divertissement pour Chateaubriand de le féliciter des belles choses que le christianisme lui a inspirées. —Enfin... Chateaubriand use ici d'un détour bien ingénieux.

Si les œuvrespoétiques du xviie siècle ont été si admirables, encore qu'elles ne fussent point chrétiennes, c'est qu'elles l'étaient sans le savoir, et, bon gré mal gré recevaient l'influence, indirecte mais puissante, de l'esprit chrétien. Tous ne voulez point être chrétien dans vos ouvrages, poètes français des siècles classiques, mais vous l'êtes en vos cœurs, et quelque effort qu'on y fasse. on ne sépare point son esprit de son âme, pour donner l'un à l'art et l'autre à la foi, l'une à la vérité et l'autre au beau. Du cœur au génie, quelque doctrine qui y

« PrécédentContinuer »