LE MARQUIS DE VILLEMER C'était fête l'autre soir à l'Odéon: on allait jouer une pièce de madame Sand. Pour que la fête fût complète, à l'intérêt littéraire se joignait l'attrait du danger; les dévots amis de la pleurnicheuse Sibylle se préparaient, disait-on, à punir les méfaits de mademoiselle La Quintinie; une inquisition au petit pied voulait faire un auto-da-fé d'un nouveau genre, et, ne pouvant brûler l'auteur en place publique, se donnerait du moins la joie de siffler stupidement son œuvre sans l'entendre; comme on pensait bien que la jeunesse des écoles ne laisserait pas un parti qui compte peu d'adeptes dans son sein, remporter sans peine une si triste victoire, on s'attendait à voir se renouveler les soirées fameuses de Germanicus et d'Hernani. Aussi la foule était-elle grande non-seulement dans la salle, mais encore sur la place du théâtre et même dans les rues voisines. Un étranger qui aurait traversé ce soir-là ces quartiers d'ordinaire si paisibles aurait cru que les Parisiens célébraient une fête publique ou préparaient une émeute. Il n'y a eu pourtant ni sifflets ni combat. Les adversaires de l'auteur se sentant trop faibles pour espérer la victoire, avaient, au dernier moment, renoncé à la lutte; ses amis, restés maîtres du champ de bataille, ont, le premier soir, acclamé à vingt reprises le triomphateur et sont revenus le lendemain célébrer leur succès en chantant pendant les entr'actes un Te Deum emprunté au missel de Béranger. La nouvelle comédie de l'auteur de François le Champi, de Claudie, du Pressoir, et du Mariage de Victorine, n'avait pas besoin de ces circonstances exceptionnellement favorables, pour obtenir un grand et légitime succès. La plupart des écrivains et des artistes n'ont dans leur vie qu'une seule conception de leur art, qu'un seul type idéal sur lequel ils modèlent toutes leurs œuvres; après la période d'apprentissage où ils expriment d'une façon de jour en jour moins incomplète cette idée type qu'ils portent en eux, ils arrivent à l'apogée de leur talent et créent pendant quelques années un certain nombre d'ouvrages supérieurs, puis le moule dans lequel ils coulent leurs pensées s'use, les vives arêtes s'émoussent, les contours s'amollissent, ils n'en peuvent plus tirer que des répétitions deplus en plus faibles des œuvres auxquelles ils ont dû leur gloire. Quelques rares génies ont seuls fait exception à cette loi; Raphaël et Beethoven ont chacun par deux fois renouvelé leur conception de la beauté. Comme ces artistes immortels, madame Sand a eu trois manières : elle débute par une série d'œuvres grandioses, mais troublées, violentes, où la passion est aussi désordonnée que l'art est parfait. Puis vient une période de repos et de sérénité pendant laquelle elle fait succéder à ces scènes haletantes et désordonnées de la vie mondaine, les peintures enchanteresses de la vie rustique idéalisée par sa poétique imagination. Enfin, quand la paix des champs a ramené le calme dans son esprit et le repos dans son cœur, elle rentre paisible et souriante dans les riches demeures des heureux du monde : désormais elle les observe avec plus de loisir et les peint avec des touches plus justes; ses héros vivent toujours dans le monde poétique qu'elle a créé, mais plus près des frontières du monde réel; leurs passions sont encore profondes, mais elles les entraînent plus rarement au delà des barrières que leur impose la société. Le marquis de Villemer est dans cette troisième manière de George Sand ce que la Mare au Diable est dans la seconde, ou Valentine dans la première, c'est-à-dire l'œuvre la plus parfaite, celle qui réalise le plus complètement l'idéal conçu par l'artiste à chacune de ces époques de sa vie. Il n'est personne dans le public lettré qui n'ait lu, et peut-être même relu plusieurs fois, ce merveilleux roman. Qui ne se rappelle cette charmante marquise, si bonne, et en même temps si invinciblement attachée aux idées étroites de sa caste? Qui a oublié le fils aîné de la marquise, le duc d'Aléria, ce viveur séduisant, ce prodigue irrésistible, dont les vices élégants valent mieux que toutes les plates vertus des sots? Tant qu'il est loin, on gémit de ses folies, on se désole des ruines qu'il a causées. Il paraît : aussitôt il semble que le soleil pénètre dans le vieux et triste hôtel de sa mère; la bonne marquise remplace par un sourire et un baiser le sermon longuement préparé dans la solitude; le mélancolique Urbain lui-même ne peut résister à cette contagion de gaieté, d'esprit et de belle humeur, et la jeune fille qui venait apporter ses millions en dot au vertueux marquis, s'éprend du duc mauvais sujet au premier regard qu'elle jette sur lui. Mademoiselle de Saint-Geneix, la pauvre lectrice de Ta marquise, et le sage Urbain nous charment moins : ils ont trop de vertus et trop peu de grâce et de jeunesse. Et pourtant on s'intéresse bientôt à leurs amours; on se laisse entraîner à ce grand courant de passion noble et de poésie. Nous craignions fort, il faut l'avouer, que ces personnages aimés ne perdissent beaucoup à descendre sur les planches d'un théâtre. Il n'en a rien été. La marquise et le duc, nos amis de prédilection, restent sur la scène aussi charmants que dans le livre; le duc prend même plus de relief, plus de vie, plus de réalité. Il est à lui seul et la gaieté et l'esprit, et l'âme même de la pièce. S'il n'était pas là, son frère n'aurait pas un instant l'occasion de sourire et de dérider son front plissé par des soucis auxquels nous nous intéressons peu; peut-être nous semblerait-il alors un peu plus revêche et plus grognon qu'il n'est nécessaire à un héros vertueux. Mais dès que nous commençons à nous fatiguer des rebuffades du frère cadet, l'aîné arrive et ramène la joie. La comédie suit assez fidèlement le roman. Le premier acte est consacré à l'exposition des caractères et du sujet. La marquise reçoit la visite de mademoiselle Caroline de Saint-Geneix, qui, recommandée par une amie de couvent, vient lui offrir ses services, facilement acceptés après un court interrogatoire. Restée seule, la jeune fille se trouve en présence du duc, qui vient, au bout d'une longue absence, rendre visite à sa mère. La sage Caroline elle-même ne peut résister au charme, et subit comme tout le monde, au moins pour un instant, la fascination de ce charmant esprit; quant au duc, il est enthousiasmé devoir si avantageusement remplacée l'ancienne lectrice de sa mère, la laide et revêche Artémise. Cette scène et la suivante, entre le duc et son frère Urbain, comptent parmi les plus charmantes de la pièce. Madame Sand y déploie des qualités plus rares dans ses autres ouvrages que l'éloquence et la passion : je veux dire la gaieté et l'esprit. Son dialogue, que nous avions rarement vu s'assouplir aux nécessités de l'action, prend en même temps une allure beaucoup plus scénique; et je ne vois pas, pour ma part, ce qu'elle aurait pu gagner dans ce premier acte à la collaboration de l'auteur dramatique le plus rompu aux habiletés du métier.
11 n'en est pas de même de l'acte suivant où l'action languit et se traîne. Mais elle se relève avec un éclat et une vigueur extrême dès les premières mots du troisième acte: là, ce que nous pourrions regretter ce ne serait plus la langueur, mais, au contraire, l'excès de violence dans la scène où Urbain, croyant à tort que son frère songe à séduire mademoiselle de Saint-Geneix, l'accable de reproches aussi exagérés qu'injustes. Oh ! comme je comprends que mademoiselle de Xainirailles finisse par préférer cet aimable duc à son vertueux frèrel
. A part cette scène, tout l'acte est vraiment beau. Les progrès de la passion croissante qui attire l'un vers l'autre Urbain et Caroline, sans qu'aucun des deux veuille se l'avouer à soi-même, sont présentés d'une manière fine, délicate et juste, sans cesser.d'êU-e dramatique. A la dernière scène, Urbain, accablé par son désespoir, s'évanouit et tombe en gémissant; son frère, attiré par le bruit, appelle mademoiselle de Saint-Geneix à son secours: elle veillera auprès du malade tandis qu'il ira lui-même chercher au loin un médecin. La jeune fille laissée seule auprès de l'homme qu'elle aime et dont elle se croit méprisée, s'agenouille contre le canapé sur lequel il est étendu sans connaissance, et le rideau tombe au moment où elle penche sa tête avec anxiété sur la tête du malade. L'effet est très-beau. Quand le rideau se relève, Caroline est assise, travaillant à la lueur mourante de la lampe; Urbain, toujours couché à la même place, s'éveille enfin de cette espèce de léthargie. Le duc rentre sans médecin, mais il n'en a que faire maintenant; il sait le remède qui convient à son frère, et lui qui n'a peur de rien, il affronte le premier courroux de sa mère en lui révélant l'amour mutuel des deux jeunes gens et en la suppliant de consentir à leur union. Après plusieurs scènes simples et charmantes, à la fois émouvantes et spirituelles, la fière marquise se laisse vaincre et tout serait fiui si un méchant propos contre mademoiselle de Saint-Geneix ne venait tout remettre en question, jusqu'à ce que le malentendu s'explique; on arrive ainsi au dénoûment retardé mal à propos, selon nous, par ce dernier incident. Malgré les réserves que nous avons dû faire, le Marquis de Villemer est encore sous cette nouvelle forme, comme sous la première, une œuvre hors ligne où quelques défauts secondaires sont amplement rachetés par des qualités de premier ordre. C'est, à notre avis du moins, la meilleure des pièces de George Sand. Le public paraît en juger comme nous, et l'auteur voit revenir les beaux jours de François le Champi.
Ce qui contribuera à entretenir et à prolonger ce succès, c'est la façon très-remarquable dont cette belle comédie est exécutée. Les moindres rôles sont joués avec intelligence et conscience. Les rôles principaux pourraient difficilement être mieux remplis sur n'importe quelle scène. Mademoiselle Thuillier arrive à produire beaucoup d'effet dans le personnage de mademoiselle de Saint-Geneix, bien qu'il lui faille partout, excepté dans une scène du dernier acte, comprimer son amour et le faire deviner au spectateur, sans qu'aucun des personnages puisse seulement la soupçonner. M. Ribes, qui rend difficilement les sentiments tendres et doux, est très-bon quand il faut lancer les mots amers, les tirades âpres et violentes qu'Urbain a sans cesse à la bouche. Mademoiselle Ramelli représente la marquise avec beaucoup d'élégance et de distinction. Quant à M. Berton, il est merveilleux dans le charmant personnage du duc d'Aléria. Il est impossible d'être plus aimable, d'avoir une gaieté plus distinguée, d'éviter plus constamment le débraillé du Bohême en montrant les libres allures du viveur élégant. Malgré le merveilleux talent dont il a récemment fait preuve au Vaudeville, ce nouveau rôle étendra singulièrement sa réputation. Souhaitons à l'auteur du Marquis de Villemer de trouver pour sa prochaine pièce d'aussi heureuses inspirations et d'aussi habiles interprètes.
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