Recherche Images Maps Play YouTube Actualités Gmail Drive Plus »
Ma bibliothèque | Aide | Recherche Avancée de Livres | Historique Web | Connexion

Livres

  

finit-il pas par l'irrémédiable évanouissement des deux âmes dans le néant divin?

Tel est le sujet ou plutôt le trop sec argument de ce beau poème, un des plus audacieux à la fois et des plus suaves parmi les poèmes philosophiques.

[graphic]
[ocr errors]

En publiant une étude biographique sur l'auteur de Colomba, M. d'Haussonville a prouvé une fois de plus qu'il sait être équitable envers ceux-là même dont il ne partage ni les idées ni les sentiments. On sait que M. d'Haussonville n'a pas de souci plus grand que celui de la justice. Sa foi religieuse, ses convictions politiques, ses goûts littéraires le séparaient de Mérimée. Pourtant il n'a pu refuser sa sympathie à un esprit qui, tout en la déconcertant par une froideur apparente, la gagnait par une sorte de générosité cachée.

M. d'Haussonville sut reconnaître en Mérimée, non sans quelque respect, « une de ces natures qui, froissées par le contact de la vie, donnent à leur expérience la forme d'un cynisme un peu amer, et qui cachent profon

i. Prosper Mérimée, étude biographique et littéraire, par le comte d'Haussonville, de l'Académie française. Calmann Lévy, éditeur.

dément des ardeurs, parfois des conviction?, en tout cas des délicatesses dont ne se doute même pas la grossière honnêteté de ceux qu'ils scandalisent ».

11 faut dire que les lettres inédites publiées par M. d'Haussonville, dans cette étude, nous révèlent un Mérimée que les correspondances avec Panizzi et les deux Inconnues ne permettaient point de soupçonner, un Mérimée tendre, affectueux, fidèle et bon. Ces lettres — il y en a une vingtaine environ — sont écrites, les unes à une dame anglaise pleine de grâce et d'esprit, mistress Senior, la belle-fille de M. William Senior, quia laissé un recueil de souvenirs; les autres à « la fille d'un soldat deux fois illustre, et par le nom qu'il portait, et par le rang élevé qu'il avait atteint dans notre armée ». Mérimée se montre naturel, confiant, affectueux avec l'une et l'autre. On sait qu'il donnait volontiers sa confiance aux femmes. L'amitié, qu'il jugeait tout à fait chimérique entre hommes, ne lui semblait pas absolument impossible d'un homme à une femme. Il la tenait seulement pour difficile en ce cas, et même « diablement difficile, car le diable se mêle de la partie »; mais enfin il se flattait d'avoir eu deux amies.

L'âge aidant, il aima les femmes d'une amitié spirituelle tout à fait charmante. Un tel commerce est la dernière joie des voluptueux. Quoi que disent les théologiens, les âmes ont un sexe aussi bien que les corps. Mérimée le savait. Il eut de tout temps le goût et le sens de la femme. Son tort fut d'affecter parfois, à l'exemple de son maître Stendhal, l'immoralité systématique. Stendhal et Mérimée mettaient expressément certaines audaces, certaines violences au rang des devoirs les plus impérieux de l'honnête homme. Je voudrais au moins qu'on nous laissât libres et qu'il nous fût permis aussi d'être quelquefois respectueux. 11 n'y a guère de devoirs agréables, et les devoirs à rebours sont parfois plus pénibles que les autres. Mais cette brutalité n'était qu'une grimace. Mérimée cachait sa blessure. Il était touché au cœur, et il ne trahissait sa souffrance qu'en parlant de la passion des autres. C'est ainsi qu'il écrit un jour à mistress Senior:

Je crois qu'on n'est jamais malade de la poitrine eu Espagne, mais bien du cœur, viscère inconnu ou racorni au nord des Pyrénées. J'ai dans mes tablettes plusieurs cas lamentables de pareilles maladies, entre autres celui de deux personnes qui s'aimaient et qui sont mortes à huit jours d'intervalle. Ce qui vous surprendra beaucoup, c'est que ce n'était pas un mari et une femme, ou, pour mieux dire, c'était un mari marié à une autre femme et une femme mariée à îun autre mari. Ils avaient l'indignité de s'aimer malgré leur position; aussi ont-ils été bien punis. Espérons qu'ils rôtissent dans un endroit que je ne nommerai pas et qui est institué pour de si grands coupables.

Ne sentez-vous pas qu'il y a sous cette ironie une sympathie ardente? Mérimée fut toujours sincèrement convaincu de la légitimité des passions. Il ne leur demandait que d'être vraies et fortes. El cette conviction lui inspirait çà et là des maximes sur le mariage et sur la chasteté qui eussent scandalisé sans doute mistress Senior, si elle eût été moins honnête, car les honnêtes femmes ne se scandalisent pas aussi facilement que les autres. Mérimée lui disait:

On a imaginé de faire un sacrement de ce qui n'aurait jamais dû être qu'une convention sociale.

Voilà qui semble bien irrévérencieux. Mais tout est permis au doute philosophique. Comme l'a dit M. Berthelot, il n'y a plus de domaine interdit à la discussion. N'ai-je pas entendu, l'autre jour. un des plus grands philosophes de ce temps soutenir pareillement que le mariage était une forme transitoire et qu'on trouvera sans doute autre chose dans cinq ou six mille ans, au plus tard? Mérimée disait encore:

Je ne considère pas la chasteté comme la vertu la plus importante. Elle ne vaut pas assez pour qu'on la mette au-dessus de tout.

Cette fois, il cédait visiblement au plaisir de choquer un peu son estimable amie. Il ne faudrait pas répondre trop gravement à une boutade de ce genre. On pourrait seulement dire que ce sont les hommes qui ont attaché un si grand prix à la chasteté des femmes. Chaque Européen, il est vrai, ne tient guère pour son compte qu'à la chasteté d'une femme; à la chasteté de deux ou trois femmes au plus. Encore serait-il très fâché qu'elles

« PrécédentContinuer »