paraît tout à fait étranger à la conspiration. C'est un de ses amis à qui il a confié la garde de son logement, qui le fait servir aux conciliabules, et malheureusement on n'a pu savoir le nom de cet homme.
— Mais comment faire alors? s'écria l'Excellence en se frappant le front d'un air désespéré.
— Je pense, répondit le comte deD"\ que le meilleur moyen est de faire arrêter secrètement le capitaine Edmond de Bourgerel, que l'on tiendra au plus rigoureux secret jusqu'à ce qu'il ait fait connaître ses complices.
— Je suis de votre avis, monsieur le comte , et je vais de suite donner des ordres en conséquence. >
L'Excellence, en effet, se plaça devant un bureau, puis elle écrivit une missive qu'elle fit porter à l'instant même, et un bon d'une somme assez rondelette que le comte de D'** s'empressa d'aller se faire payer.
Le lendemain, le pauvre Edmond de Bourgerel, qui conspirait en effet, mais seulement contre les règles de la poétique d'Aristote, fut happé dans la rue par une escouade nombreuse de porte-trique , commandée par l'illustrissime Passe-Partout, jeté dans un fiacre , conduit à la
préfecture de police et déposé dans une petite pièce obscure, où on le laissa plusieurs jours avant de venir l'interroger.
Le malheureux jeune homme ne savait à quoi attribuer son arrestation; il était bien loin de supposer que c'était parce qu'il avait réuni plusieurs de ses amis, afin de leur lire un drame qui, selon lui, devait damer le pion à tous ceux des grands faiseurs , qu'il se trouvait renfermé dans une tour obscure.
Il lui fut enfin permis de se défendre. Lorsqu'on lui fit connaître les motifs qui avaient provoqué son arrestation , ce qu'on fut forcé de faire, par l'excellente raison que, ne sachant rien , il ne pouvait rien dire , l'immense éclat de rire qu'il ne put retenir, malgré le chagrin qu'il éprouvait de se sentir détenu depuis si longtemps pour un aussi futile motif, déconcerta quelque peu son interrogateur, dont la stupéfaction fut portée à son comble lorsque Edmond lui eut fait connaître l'objet dont on s'était occupé à la réunion de la rue Fontaine-Saint-George.
Ce n'est pas sans peine que l'on se détermine à lâcher les fils au bout desquels on espérait pouvoir attacher un bon petit complot, susceptible de fournir la matière nécessaire à la confection d'une quantité raisonnable de rapports, actes d'accusation, réquisitoires et autres pièces d'éloquence; aussi il fallut qu'avant d'être mis en liberté , Edmond de Bourgerel fît entendre tous ses prétendus complices.
Lorsqu'il fut bien prouvé, démontré, avéré qu'il n'était coupable que d'un drame en cinq actes et onze tableaux, on le mit poliment dehors en lui demandant pardon de la liberté' grande, après toutefois lui avoir fait observer que si, au lieu de vouloir marcher sur les traces des Hugo et des Dumas, il s'était borné à étudier la théorie du service en campagne et le Traité des fortifications de Vauban, le malheur dont il se plaignait ne lui serait pas arrivé.
C'était lui dire en termes polis qu'il devait s'estimer très-heureux d'en être quitte à si bon marché. Edmond comprit parfaitement cela , et bien qu'il eût passé plus de deux mois en prison, dont un demi au plus rigoureux secret, il se tut et fil bien.
Son premier soin, en sortant de prison , fut de chercher Eugénie, car il savait quel était le inotif qui avait déterminé la malheureuse jeune fille à fuir de chez sa tante; mais toutes les démarches qu'il put faire, toutes celles que fit
Mmo de Saint-Preuil(à laquelle il avait cru devoir confier , en assumant sur sa tête une faute que les grands parents sont toujours disposés à pardonner lorsqu'on offre de la réparer, ce qui s'était passé pendant le voyage de Péronne), toutes ces démarches, disons-nous, avaient été inutiles; Mm8 de Saint-Preuil et Edmond de Bourgerel n'attendaient plus que de la bonté de Dieu le retour de celle qu'ils chérissaient tous deux à des titres différents, lorsque le jeune officier reçut du ministre de la guerre l'ordre de rejoindre son régiment.
Il ne partit qu'après avoir bien recommandé à Mm° de Saint-Preuil de lui écrire aussitôt que le hasard lui aurait fait retrouver Eugénie, lui promettant que son premier soin serait d'accourir à Paris, quand même il se verrait forcé de donner sa démission.
Tout ce que nous venons de raconter succinctement à nos lecteurs , Mmo de Saint-Preuil, qui déjà l'avait dit à Mmo de Neuville, le répéta à sa nièce avec infiniment plus de détails.
Nous n'essayerons pas de peindre la joie d'Eugénie de Mirbel, lorsque sa tante, après lui avoir accordé son pardon , lui eut donné l'assurance qu'elle pouvait encore espérer des jours
30 CHAPITRE XXIV. — UN COMPLOT, ETC.
heureux. Nous dirons seulement fjue la comtesse de Neuville et Laure de Beaumont étaient aussi heureuses que l'était leur amie, qui ne pouvait se lasser de les embrasser, et qui ne les quittait que pour retourner près de sa tante à laquelle le contentement paraissait avoir rendu la santé , et qui avait pris entre ses bras sa petite-nièce, à laquelle elle prodiguait les,.plus touchantes caresses.
Lucie et Laure devinèrent que la bonne Mme de Saint-Preuil et Eugénie de Mirbel devaient avoir beaucoup de choses à se dire; elles se retirèrent, heureuses d'avoir opéré un rapprochement dont le résultat devait être le bonheur de leur amie.
« PrécédentContinuer » |