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COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES

VAUBAN

LA

DIME ROYALE

PARIS

LIBRAIRIE DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
2, RUE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL, 2

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NOTICE SUR VAUBAN

Vers l'an 1649, il y avait au prieuré de Saint-Jean, à Semur, petite ville de la Bourgogne, un beau garçon dont les bons bourgeois parlaient beaucoup le soir, à la veillée. Ce beau garçon s'appelait Leprêtre de Vauban. Il était fils d'un gentilhomme du petit bourg de Saint-Léger-de-Foucheret, près de Saulieu. Ce gentilhomme, de petite noblesse, comme on disait alors, n'avait laissé à sa veuve, en mourant, que de nombreux créanciers. La terre de Vauban fut mise en séquestre; et le jeune Sébastien fut élevé par M. de Fontaines, prieur de Saint-Jean, à Semur.

Quelle éducation reçut-il de son bienfaiteur? Fort incomplète et telle qu'on la donnait alors. Lecture, calcul, un peu de géométrie, furent le seul bagage scientifique du jeune Vauban, qui devait laisser un si grand nom comme ingénieur militaire et comme économiste.

Mais son génie devait bientôt briser le cercle étroit où l'avaient enfermé le hasard et la fortune. Elevé dans toute la liberté qu'on laisse aux enfants du peuple, dont il partageait les jeux, on le voyait, avec ses jeunes camarades, creuser de petits fossés, élever des murailles et figurer

ainsi des forteresses et des siéges de villes. Ce curieux spectacle était un des amusements des habitants de Semur.

Mais ce genre de vie ne pouvait convenir à l'activité du jeune Vauban, entraîné d'ailleurs par la force irrésistible qui pousse les grands hommes vers l'accomplissement de leur œuvre. En 1651, à peine âgé de dix-sept ans (il était né en 1633), il prit congé du bon prieur, qui lui donna sa bénédiction et quelque argent, et alla s'enrôler dans l'armée du prince de Condé, alors en plein révolte contre la cour; il fut incorporé, comme officier, dans la compagnie d'Arcenay, et employé bientôt après aux fortifications de Clermont, en Lorraine, et il se fit remarquer en 1652, au siége de Machecoul, par son intrépidité héroïque.

L'année suivante, le jeune ingénieur tomba aux mains des troupes royales. Le cardinal Mazarin, au lieu de le traiter avec rigueur, lui proposa de quitter le service du prince de Condé pour celui de la France. Vauban accepta les offres du cardinal, et il fut pourvu, le 3 mai 1659 d'un brevet de lieutenant. Ón l'attacha au chevalier de Clerville, ingénieur distingué. Il obtint lui-même le titre d'ingénieur vers la fin de l'année 1656, et il remplit ses fonctions avec une distinction telle, qu'on le chargea successivement des siéges de Landrecies, de Condé, de Valenciennes, de Montmády, etc.

Pour suivre Vauban à tous les siéges, à toutes les batailles auxquels il prit une part glorieuse, il nous faudrait tracer l'historique de toutes les guerres de Louis XIV; nous dirons seulement qu'il construisit trente-trois places fortes nouvelles et qu'il travailla à plus de trois cents places anciennes ; le port de Dunkerque, les citadelles de Lille, de Metz, de Strasbourg, de Maubeuge, de Rochefort, furent les principaux chefs-d'œuvre de ce grand et sublime ingénieur.

Il fit aussi de grands travaux comme ingénieur civil, et on lui doit la création de plusieurs canaux, notamment ceux de Saint-Omer, de la Bruche et de Neuf-Brisach, Promu au maréchalat en 1703, il dirigea encore le siége de Brisach sous les ordres du duc de Bourgogne. Le grand homme de guerre s'effaçait ainsi devant le fils du roi! Ainsi le voulait la 101 feodale qui pesait sur la France du temps de Louis XIV.

Oui, la France subissait alors le joug de la féodalité, tout comme au temps des barons du moyen âge. Ce système de servitude consacrait, en quelque sorte, l'inégalité des char ges publiques; il y avait non-seulement la servitude des biens, mais encore celle des personnes.

Vauban, dans ses pérégrinations dans toutes les provinces de la France, où il fut appelé comme ingénieur, fit des études profondes sur les ressources du pays et sur les dilapidations gouvernementales. «Il interrogea, dit Fontenelle, les hommes de tous les rangs, de toutes les professions, de toutes les classes, sur la valeur et le rapport des terres, sur les divers modes de culture, sur le taux des salaires, sur la nature des subsistances servant à l'alimentation des paysans; il créait ainsi la statistique moderne; par ses conseils, les intendants de provinces firent le dénombrement de la population et recueillirent, dans leurs généralités, tous les documents et notions se rattachant au commerce et à l'agriculture.

Les priviléges en matière d'impôt, l'inégalité des charges publiques, attirèrent principalement l'attention de cet homme extraordinaire, qui trouva le moyen de mener de front avec ses travaux de fortifications l'étude de tout ce qui avait rapport à l'économie publique.

Dans les premières années du dix-huitième siècle, déjà vieux, criblé de blessures, couvert de gloire, il résuma, il condensa ses études économiques dans un livre qu'il intitula la Dime royale, qui parut pour la première fois, sans nom d'auteur, en 1707.

Dans ce livre admirable, Vauban proposait un impôt unique, destiné à remplacer tous les impôts; cette conception, malgré les changements considérables survenus dans la constitution de l'Etat depuis la Révolution française, est restée digne de l'étude des économistes modernes, qui y trouveront de rès-hautes et très-généreuses idées.

En effet, Vauban y défend avec une logique des plus fermes les droits du pauvre peuple contre les prétentions des nobles et des prêtres oisifs.

Rarement la cause des opprimés, de ceux qui souffrent, fut défendue avec plus de chaleur d'âme, de hardiesse et d'éloquence.

L'illustre réformater supprimait, d'un trait de sa vaillante plume, la Taille, les Aides, les Décimes du clergé, les Douanes provinciales, les Gabelles, etc., etc., en un mot, tous les impôts que le despotisme féodal avait accumulés sur les populations rurales.

Il supprimait, en même temps, l'odieux privilége qui per. mettait aux classes dites supérieures de ne pas contribuer aux charges de l'Etat.

Tous les citoyens devaient supporter les charges publiques en proportion de leurs revenus, sans distinction de haute ni de basse classe. Il établissait ainsi l'égalité de

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