Images de page
PDF

que je forme, je n'ai pas besoin d'autre aide que de mon esprit, fertile en ressources.

Mon unique crainte est de cesser de vivre avant que les chances de la guerre m'aient fourni l'occasion de punir les fils de Dhamdham,

qui attaquent mon honneur, tandis que je ne les outrage point; qui, loin de ma présence, jurent de verser mon sang.

Leur haine, au reste, ne doit point m'étonner, puisque j'ai arraché la vie à leur père, et l'ai rendu la proie des bêtes féroces et des vautours.

Zohayr, fils d'Abou-Solma. On regarde généralement Imroulcays, fils de Hodjr , Nâbigha Dhobyâni, et Zohayr, fils d'Abou-Solma, comme les trois plus grands poëtes arabes du temps du paganisme. Zohayr était Mozani, c'est-à-dire, de la tribu de Mozayna, collatérale des Benou-Témîm. Les Mozayna sont les enfants d'Amr, fils d'Odd, fils de Tâbikha, fils d'Elyâs, fils de Modhar. Ils sont ainsi appelés du nom de leur aïeule Mozayna, fille de Kelb, fils de Wabra, femme d'Odd et mère d'Amr ". Cette tribu, domiciliée dans le Hidjâz, ne fait point partie de celles auxquelles j'ai consacré ce livre; mais comme elle n'a pas joué de rôle important dans l'histoire de l'Arabie, et que, pour cette raison, je n'aurai pas occasion d'en parler ailleurs, si ce n'est d'une manière incidente, j'ai cru devoir placer ici la notice que mérite Zohayr, parce que ce poëte tenait aussi par les liens du sang aux Mourra de Dhobyân, qu'il a vécu dans le Nadjd parmi la race de Ghatafân, et que ses rapports avec plusieurs personnages illustres de la bran

[ocr errors]

che des Mourra, dont il a célébré les vertus dans sa moàllaca, sont presque les seuls détails que l'on connaisse sur sa vie. Abou-Solma, père de Zohayr, était fils de Rabîa, descendant de Mozayna par Hârith, Mâzin, Thàlaba, etc., et d'une femme d'entre les enfants de Mourra, fils d'Auf, fils de Sàd, fils de Dhobyân. Ayant eu quelque sujet de mécontentement contre les gens de sa tribu, les Mozayna, Abou-Solma les quitta, et vint avec sa famille s'établir chez ses oncles maternels les Mourra. Il se fixa ensuite chez les Benou-Abdallahibn-Ghatafân, voisins et parents des Mourra, dans le lieu nommé El-Hâdjiz, où sa postérité a continué de résider longtemps après l'islamisme'. Zohayr se livra de bonne heure et avec succès au culte de la poésie. Son grand-oncle Béchâma, fils de Ghadîr..., fils de Mourra, frère de la mère de son père Abou-Solma, l'aimait beaucoup , le retenait toujours près de lui, et goûtait fort ses vers. Béchâma était poëte lui-même, riche, et très-considéré parmi les Benou-Ghatafân, qui n'entreprenaient rien sans le consulter. Il n'avait point d'enfants. Se sentant près de mourir, il fit le partage de ce qui lui appartenait entre les gens de sa maison et les fils de ses frères. Zohayr lui dit : « Ne me donnerez-vous pas « quelque chose ? — Je te laisse, lui répondit Bé« châma, la plus belle portion de mon héritage, mon « talent pour la poésie. — Mais, reprit Zohayr, le « talent poétique est un bien que je possède déjà en

Legs fait à Zohayr par son grand-oncle Béchâma.

1 Aghāni, II, 346, 349 v°.

[ocr errors]

propre. — Crois-tu donc, dit Béchâma, que tu le « tiens des Mozayna ?Non, cela ne peut être. Toute « l'Arabie sait que le génie poétique est un apanage « de ma famille, et particulièrement de moi ; et c'est « de moi qu'il a passé à toi. » Béchâma ajouta cependant à son testament un legs en faveur de son petit-neveu Zohayr ". La moàllaca de Zohayr a été composée à l'occasion, # # # - posée de la paix qui termina la guerre de Dâhis, et en l'hon-† neur des médiateurs qui travaillèrent à conclure cette # • m paix. Les personnages auxquels il adresse spécialement ses éloges sont, suivant l'opinion de l'auteur de l'Aghâni * et de Zauzéni, Hârith, fils d'Auf, et Harim, fils de Sinân 3. Outre sa moàllaca, Zohayr a fait un grand nombre † m envers Zohayr. de cacîda à la louange de Harim, dè son père Sinân, de ses frères et de toute sa famille 4. Les bienfaits dont Harim comblait le poëte, et les vers que la reconnaissance inspirait à Zohayr, ont rendu proverbiale chez les Arabes la libéralité de Harim. Harim avait juré non-seulement d'accorder à Zohayr toutes ses demandes, quelles qu'elles pussent être, et de lui faire des cadeaux toutes les fois qu'il serait loué dans ses vers, mais encore de lui donner

[ocr errors]

3 Suivant Nowayri, ce sont Auf et Màkil (voy. précédemment, p. 5o1); mais le vers 18° de la moàllaca de Zohayr contredit ce sentiment, puisque le poëte y désigne les médiateurs, objets de ses éloges, comme issus de Ghayzh, fils de Mourra, et qu'Auf et Màkîl n'étaient point de cette famille, mais de celle de Thàlaba, fils de Sàd.

4 Aghâni, II, 347 v°.

un esclave mâle ou femelle, ou bien un cheval, cha-
que fois que Zohayr le saluerait. Zohayr était confus
de tous les dons qu'il recevait de Harim ; et, pour se
soustraire à cet excès de générosité, il avait coutume
de dire, lorsqu'il se présentait dans un cercle où
était Harim : « Je vous offre à tous le salut, excepté
« à Harim; et celui que j'excepte est le meilleur
« d'entre vous. »
Dans la suite, un fils de Harim ayant un jour ré-

cité une cacîda de Zohayr en l'honneur de sa famille
devant Omar, alors calife, Omar s'écria : « Il a dit
« de vous de bien belles choses! — Mais aussi, re-
« partit le fils de Harim, nous lui faisions de bien
« beaux présents. — Ce que vous lui donniez, ajouta
« Omar, a été détruit par le temps; ce qu'il vous a
« donné est impérissable ". »

Oumm-Aufa, que Zohayr nomme au commence

Zohayr. ment de sa moàllaca, était la première femme de ce poëte. Plusieurs enfants qu'il avait eus d'elle étant morts en bas âge, il avait pris une seconde épouse*, qui fut mère de ses deux fils Càb et Bodjayr. La jalousie ayant porté Oumm-Aufa à faire des querelles à son mari, Zohayr l'avait répudiée, et avait ensuite éprouvé d'amers regrets de s'être séparé d'elle *.

, †" A l'époque de la fin de la guerre de Dâhis, quand Zohayr composa sa moàllaca, il touchait à sa quatrevingtième année, comme l'indique le vers quaranteseptième de ce poëme. On prétend que, vers l'année 627 de J. C., âgé de près de cent ans, il rencontra Mahomet, qui dit en le voyant : « Mon Dieu, pré« serve-moi du démon qui inspire cet homme! » Zohayr mourut bientôt après, sans avoir prononcé un seul vers depuis cette prière de l'apôtre musulman '.

1 Aghani, II, 348 v°.

2 Son nom était Kebché, fille d'Ammâr, issue d'Adi, fils de Souhaym, de la tribu de Hanîfa (Aghani, III, 479).

3 Aghāni, II, 35o.

Ses deux fils Càb et Bodjayr, et son petit-fils Moudharrib, fils de Càb, furent des poëtes distingués *. Bodjayr et Càb se convertirent à l'islamisme en l'an 63o.

[ocr errors]

Sont-ce des traces du séjour d'Oumm-Aufa, ces restes muets d'un campement sur le sol pierreux de Darrâdj et de Motethallem ?

Oumm-Aufa a-t-elle habité, entre les deux Racma, cette demeure, dont les vestiges paraissent comme des stigmates nouvellement retouchés sur les chairs du bras ?

Là viennent errer tour à tour des troupes de gazelles blanches et de vaches sauvages aux grands yeux; les petits, sortant de leurs retraites, s'élancent en bondissant vers les mères.

Je me retrouve dans ces lieux, que je n'ai pas vus depuis vingt années. A peine puis-je les reconnaître. Enfin mes doutes se dissipent :

ces pierres noircies par le feu servaient de soutiens aux chaudières; cette rigole circulaire, non encore dégradée, qui ressemble à la forme d'un bassin, entourait la tente d'Oumm-Aufa.

1 Aghâni, II, 346. 2 Aghdni, II, 35ov°. Solma, sœur de Zohayr, avait aussi du talent pour la poésie; elle fut mère d'El-Khansâ, femme poëte qui a été nommée précédemment dans la notice sur Nâbigha, et dont il sera encore question plus loin.

« PrécédentContinuer »