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marges et dans les interlignes avec beaucoup de délicatesse, de façon à ne pas enlever au manuscrit le caractère d'un livre de luxe. On souligna par de petits traits rouges ou par des points presque imperceptibles les syllabes, les mots et les phrases qui étaient à supprimer ou à modifier, et les leçons qu'on y substitua furent écrites en caractères d'une extrème finesse. Ces modifications portent à peu près exclusivement sur la traduction des deux livres du De Inventione (fol. 13-85 du ms.). Les principales seront relevées dans les extraits que nous allons publier. Il suffit d'en signaler ici un seul exemple.

Jean d'Antioche a rendu comme il suit un passage du chapitre xiv du livre I du De Inventione, dont il convient de reproduire le texte en regard de la traduction :

Nam non ut quidque dicendum primum, ita primum animadvertendum videtur : ideo quod illa quæ prima dicuntur, si vehementer velis congruere et cohærere cum causa, ex eis ducas oportet quæ post dicenda sunt. Quare quum judicatio et ea quæ ad judicationem oportet inveniri argumenta, diligenter erunt artificio reperta, cura et cogitatione pertractata; tum denique ordinandæ sunt ceteræ partes orationis. Hæ partes sex esse omnino nobis videntur : exordium...

Non pas que l'on doie en tel manière avertir et aparcevoir ce qui est premièrement dit, come quant qui est a dire après; mais por ce que, se les choses que sont dites premièrement ne se contiegnent mie covenablement aveuques la cause, ou qu'eles soient dites randonousement, pregnient afaitement et atemprance de cestes choses que puis après sont a dire. Les argumens qui covient trover meismement a la judicacion seront trovez dilizaument par artefice, et seront atraitez par cure et par pencée. Et por ce que l'argumentacion si est l'euvre et le despliement de l'argument, si ordenerons de ses parties. Les parties donques de l'argumentacion sont cestes. qui vienent après, et sont vi sans plus, si com il nos est avis +. Li exordium, ce est a dire comencement... (1).

Le correcteur a trouvé cette traduction peu satisfaisante. Il a prévenu que tout le passage était à réformer : « D'isi (depuis les mots Non pas) jusques a la cros tele †, qui est de coste l'ele d'açur (la croix tracée à côté de l'initiale bleue

() Fol. 20 du ms.

des mots Li exordium), covient amender. » Voici la rédaction qu'il proposait de substituer aux phrases condamnées :

Car ne senble si estre primèrement a conssire ce que l'en doit primèrement dire, ensi com il primèrement doit estre dit; et se les choses qui sont avant dites volés foirt engluer et ajoster a la cause, il convera que de celes qui seront primèrement dite[s] amenés celes qui seront a dire, por laquel chose, lorsque la judicacion et les argumens, le[s]que[1]s apartenent a trover a judicacion, seront trovés par diligent artifice et traités en l'apensement et en evre, adont doit l'en ordener les autres parties de l'araisonement, lesquels nos resenblent estre vi†.

Nous ignorons quel fut le sort du manuscrit de la Rhétorique depuis la fin du XIIe siècle jusqu'au milieu du xvo. Il tomba alors entre les mains d'un véritable bibliophile, Antoine de Chourse, chambellan de Louis XI, qui fit peindre ses armes et son chiffre sur les marges de la première page du traité de Cicéron. Au siècle suivant, il échut au connétable Anne de Montmorency. Le duc d'Aumale l'a recueilli dans la succession des Condé. Nous allons en reproduire d'assez longs extraits, en regard desquels nous mettrons le texte latin correspondant. Nous donnerons en entier les deux chapitres préliminaires et l'épilogue, qui sont des compositions originales de Jean d'Antioche.

Ce qui, dans notre édition, est imprimé en caractères italiques est exponctué

dans le manuscrit.

(Fol. 1.) CI COMENSE LE PROLOGUE QUE MAISTRE JOHAN D'ANTHIOCHE FIST. — I.

[I.] Ci comense rettorique de Marc Tulles Cyceron, laquel maistre Johan d'Anthioche translata de latin en romans a la requeste de frère Guillaume, frère de l'ospital de Saint Johan de Jherusalem, l'an de l'incarnation M. et CCC. LXXXII | (1). II.

Ci devise dou material comensement de l'art et de l'ofice et de la fin et des parties.
Ci devise les matières esqueles l'art se tornoie. — III.
Ci devise briément les v pars de l'art. v.

III.

Ci devise les manières des constitucions esqueles tous plais sont entrepliez.
Ci dit coment Hermagoras est repris de ce qu'il fait

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parties en la general constitu

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(1) Le copiste a mis par erreur M. CCC. LXXXII, au lieu de M. CC. LXXXII, qui est la date véritable de cette traduction, comme porte le titre mis en tête de l'ouvrage, au folio 13 du ms.

(Fol. 1 v.) Ci dit de la complainte qui est la darraine partie de la conclusion. —

XXXVII.

[II.] Ci comense le segont livre de rettorique de Marc Tulles Cyceron. — XXXVIII. Ci devise assomméement ce qui fu dit au premier livre et dou traitement dou segont.

XXXIX.

Ici comense la provable constitucion de la judicial manière. — XL.

(Fol. 2 v°.) Ci comense la demoustrative, qui est une general manière de l'art. —

LXXV.

[III.] Ci comense le tierz livre qui est apelé Rettorique novele, que Ciceron fist a Herenni. LXXVI.

Ci dit quel est l'office dou rethorien, et queles i manières de causes il doit ressevoir.

LXXVII.

Ci devise v choses que le rethorien doit avoir, et les choses par lesqueles se peuent conquerre.

LXXVIII.

(Fol. 3.) Ci dit de l'assomptive et de toutes ses parties, qui est une partie de la juridicial.

LXXXXI.

Ci puis la constitucion est trovée, coment l'en la doit atraitier.

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[IV.] Ci comence le quart livre de rettorique, lequel traite de la judicial cause. —

LXXXXIII.

Ci comense la provable cause, et que doit faire l'aversaire et le desfendeour en lor narracion, et devise les vi parties de la raison de ceste constitucion. - LXXXXIIII.

Ci dit de la provable partie de la raison, qui est la première de vi. LXXXXV.

(Fol. 3 v.) Ci devise les vices de la proposicion et de la raison et de la confermance et de l'aornement et de la complexion.

CXVIII.

Ci comense la conclusion, (fol. 4) qui est la siseime partie d'araisonement.

CXIX.

[V.] Ci comense le sinqueime livre, qui demoustre la raison de celes choses trover qui apartienent a la deliberative et a la demoustrative. cxx.

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Ci comense la deliberative cause, et devise les partissemenz de lor guises.
Ci devise coment nos userons a confermer noz leus en la confermance et en la

CXXI.

repre

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CXXXI.

Ci comense la memoire, qui est la quarte partie de l'art. — CxxxI.

Ci devise coment l'artificiouse memoire est enformée, et premièrement des leus. —

CXXXII.

Ci devise la segonde manière, qui parfait l'artificiouse memoire, ce est de prendre les ymages.

CXXXIII.

[VI.] Ici comense le siseime livre de rettorique, qui traite de l'elocution, qui est la sinqueime partie de l'art. — cxxxIIII.

Ci comense la première partie de l'elocucion, qui est devisée en 1 manières generaus, qui sont apelées figures. — cxxxv.

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Ci devise la segonde partie que la profitable et parfaite elocucion doit tous diz avoir, (fol. 4 vjet des soes ш parties, la première est elegance.

--

CXXXVI.

(Fol. 5 v.) Ci devise le xviii aornement de sentences, qui est apelé briesté. CCII. Ci devise le disenovime aornement de sentences et le darrain, qui est apelé demos

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Ci devise le translateour 11 raisons por coi il tint l'ordre et le procès dou traitier que l'auctour porsiut.

--

CCV.

Ici parole de l'argumentacion de logique, por faire la conoistre a ceaus qui cele science ne peuent savoir. ccvI.

CCVI.

(Fol. 6 vo.) CI COMENSE LE PROLOGUE QUE MAISTRE JOHAN TRANSLATEOR DE RETTORIQUE

FIST.- I.

Tout bien très bon et toute grace parfaite s'en vient dou soverain père de clartez, verai Deu tout puissant, sires pardurable, sanz comensement et sanz fin, qui est un en sustance et trin en persones, creatour et maistre, faiseor de toutes choses visibles et nient visibles, qui toute riens mue et change et fait movoir, et il ne change ne se remue, qui a trestoutes ses creatures et ses faitures espant et alargist comunaument la resplendor de sa vertuouse bonté, et il de rien ne s'amenue n'en apetise. Quar il est la fontaine de toute bonté qui ne faut; a trestoutes choses done il estre, et les esmeut a lor propres ovraignes. Et selonc ce peut on dire qu'il est en toutes choses sanz nul remuement de leu.

Mais s'il a sa grace et sa vertu comunaument espanduez en toutes les choses qu'il a criées et faites, a la raisonable creature ou intellectuel en dona il especiaument de sa grace et de son bien a greignor perfection et a greignor largesse, car plus noble estre li dona, et d'entendement et de haute conoissance gloriousement l'enlumina, et sur toutes autres creatures que il fist li dona il dignité et seignorie en tant que toutes les autres creatures fussent ordenées a li et por li servir, et ce fu por la franchise d'arbitre qu'il li dona. Quar la raisonable creature soulement en est dame de sa volenté et a seignorie de faire ses ovraignes par franchise d'arbitre ou de jugement. Les autres creatures n'en euvrent pas par franc arbitre, mais par une force de nature s'esmeuvent eles a ovrer; et en tot leu cil

qui est franc doit sur- (fol. 7) monter celui qui est serf, et tous jors les sers doivent estre ordenez et atornez au servise des frans et doivent estre governez d'eaus.

Dex fist i raisonables creatures ou intellectuelz, l'une sanz cors, que nos apelons angel, et l'autre jointe a cors, ce est l'arme de l'ome, et l'une et l'autre aorna il de noble estre et de especial dignité d'entendement et de conoissance sur toutes les autres creatures, com est devisé dessus.

si

Mais ambe 1 defaillirent durement vers lui. Et ce lor pot avenir por la franchise de l'arbitre. Lor faute si fu declinement et forveance de lor droiturière volenté qu'eles devoient avoir vers lor creatour. Quar errour ou faute doit on entendre tous jors en droit la chose par qui l'ome euvre, si com l'en dit d'un menestral qui a erré et failli, quant il faut en sa art. La chose par qui la raisonable creature fait ce qu'ele fait, si est la volenté. La faute donques de la creature raisonable fu en ce qu'ele defailli en la droiture et en l'adressement de la volenté, laquel chose li peut encores avenir chascun jor par pechié. Cele très grant faute et pereillouse si avint en ambe 11 creatures raisonables, ce est en angel et en home, par la devant dite raison.

Mais le pechié des angels ne pooit avoir remède ne reconsiliement, car il ne se peuent repentir nc retraire de chose qu'il aient faite, por ce que lor nature n'est point muable ne convertible. Et por ce chayrent il de cel haut estat ou Dex les avoit mis, et perdirent dou tout le noble estre, la grant beauté et la grant dignité que il avoient et devindrent deables.

Autresi chay l'ome de son noble estre premerain, et fu degeté de cel haut estat de paradis ou il estoit, et perdi la perfection et l'enterine lumière de conoissance que Dex li avoit donée, et encorut double ignorance devers l'arme et devers le cors.

Mais (fol. 7 vo) por ce qu'il se peut encores repentir por la raison d'umanité qui est flexible et convertissable, et por ce que ce qu'il fist si li avint por l'atisement dou deable, Dex ne le forclost pas dou tout de sa grace et de sa misericorde. Mais porpensoit misericordiousement de radrecier le et de relever de celui dechéement.

Et por ce que cele lumière de conoissance et de savoir que le meisme home avoit perdue estoit mout (1) necessaire a sa lignée por vivre en ce monde, et por meaus veyr et reconoistre lor creatour et la voie de lor radressement, le soverain père des clartez, qui la li avoit donée premièrement et alargie, si la li vost emprès restituyr a sa lignée. Quar l'umaine creature seroit estre come beste et eust menée vie de beste se ne fust la clarté de science et de savoir.

Quant ce avint donques qu'il plot a la misericorde Nostre Seignor de restituyr a l'umain lignage la devant dite clarté, il resveilla le corage d'aucuns anciens sages, qui lor estoit mout enrudi et endormi par le pechié dou premier home, et les mist en desirer et en enquerre les causes et les raisons des choses visibles et nient visibles, puis lor comensa a

(1) Le mot mout (multum) est souvent écrit mout, et un très grand nombre de fois mľt, forme abrégée que nous avons cru devoir rendre par mout.

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