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entièrement en ce moment, en lui parlant de cette façon : elle ne put que regarder le monsieur, et lui dire à demi-voix :

Monsieur, je vous dirai... que... je ne sais pas...

Hein ..., quoi? vous n'entendez pas ? Je vous demande, madame, si vous savez quand doit venir l'archichancelier ?

Ce fut bien une autre affaire... Ici madame de Fleurieu ne comprit pas plus que Madame, qui, plus stupéfaite cette fois

que

la première, regarda le monsieur brodé et ne put répondre une parole. Le monsieur brodé leva les épaules et s'en fut à la cheminée, posa ses pieds sur les chenets, les chauffa en sifflant toujours son air et marronnant par intervalles des mots qui ressemblaient aux imprécations d'un homme qui a faim. Madame de Fleurieu, qui commençait à trouver la scène un peu longue en raison de sa singularité, se leva en vraie dame de cour,

et s'avançant vers le monsieur brodé, elle lui dit avec cette majesté que nous lui avons tous connue quand elle se mettait à la première position pour une révérence:

Monsieur, voudriez-vous me dire où vous croyez être ?...

Le monsieur se retourna vers elle, mais assez

négligemment et laissant son pied sur le chenet:

Comment, madame, où je crois être ?... Je crois être chez S. A. S. l'arcbichancelier de l'em. pire... qui m'a fait l'honneur de m'inviter à diner, et que je suis fort étonné de ne pas voir ici; car l'heure est pour cinq heures et demie.

- Monsieur, répondit gravement madame de Fleurieu , vous n'êtes point chez M. l'archichancelier... vous êtes chez MADAME.

Chez Madame ?... Comment avez-vous dit, je vous prie ?...

Chez MADAME!
Et mais madame... madame, madame qui?

Chez MADAME-mère, monsieur, mère de Sa Majesté l'empereur et roi...

En entendant ces paroles sacramentelles, le monsieur se retourne, se précipite vers Madame en 's'écriant: Ah! Madame!... que je suis heureux! que je suis content... comment puis-je vous témoigner ma joie de faire la connaissance de la mère d'un homme à qui j'ai tant d'obligations ?

Et le monsieur , énonçant à la fin ses noms et qualités, déclare se nommer Desmousseaux, et être préfet de Toulouse, c'est-à-dire du département de la Haute-Garonne: Madame , qui était d'une extrême bonté, l'accueillit alors

comme devait l'être un fonctionnaire public qui paraissait si attaché à l'empereur ; mais , comme elle était une personne ponctuelle et de beaucoup d'ordre, et que six heures sonnaient en même temps à la pendule:

Monsieur, lui dit-elle fort gravement, je vous engage à vous hâter... L'archichancelier se met à table à cinq heures et demie, et il en est six ; je ne puis pas vous offrir de vous dédommager, car je dîne chez ma belle-fille... mais j'espère avoir le plaisir de vous revoir.

Le monsieur s'en alla après avoir recommencé dix fois les assurances de son bonheur d'avoir fait ainsi la connaissance de MADAME ; quant aux excuses, il n'en fallait pas parler , car il n'y songeait pas, et le mieux de l'affaire, c'est

que jamais il n'y a pensé depuis.

Mais l'aventure devait avoir un côté tristement sérieux pour lui. Lorsqu'il eut pris congé de MADAME et qu'il fut sorti de ses appartemens, il se mit en devoir de gagner le logis de l'archia chancelier; mais le cocher de sa voiture de remise, après l'avoir déposé sur le perron de MaDAME, qu'il n'avait pas reconnu pour ne pas être celui de l'archichancelier, parce que rien ne ressemble plus à un perron en pierre qu'un pera ron en pierre, s'en était allé sans s'inquiéter au

trement de son préfet... mais il pleuvait... il faisait du vent... de la boue... tout cela n'était rien encore en comparaison de l'orage qui attendait le préfet, lorsque enfin il arriva chez l'archichancelier, qui, bien que logé dans la même rue que MADAME, était encore assez loin d'elle pour que le pauvre préfet y arrivât mouillé, crotté, et par-dessus tout affamé; car il était six heures et demie : le prince archichancelier n'aimait pas qu'on se fit attendre, et, du reste, il n'attendait que des femmes, ou bien des hom. mes du premier rang.

J'ai promis de raconter une histoire arrivée au prince d’Ess.... ; je vais terminer ce chapitre avec elle.

On sait que le prince était fort économe“, pour ne pas dire un autre mot; cependant il se mé . lait à cet esprit d'avarice une volonté qui marche difficilement avec lui ; c'était celle de contenter en tout les goûts d'une femme qui s'était attachée à lui bien plus qu'il ne s'était attaché à elle. Pour faire tout aller ensemble le mieux possible, le prince avait acheté à cette femme une fort belle maison dans la rue de Lille, l'y avait établie dans le plus bel appartement, et souvent lui-même venait loger dans cette maison, lorsque l'envie lui en prenait; mais ils étaient loin de

tout occuper, et, je l'ai déjà dit, comme il était un homme d'ordre et d'économie, il songea que l'on pouvait louer la partie de l'hôtel qui était inhabitée, et il le dit au notaire qui lui avait vendu cet hôtel , et qui ne connaissait de ses affaires que son nom et la vente qu'il lui avait faite.

Le moment où il fit cette commurication au notaire était précisément celui où l'on ouvrait le Corps-Législatif: il vit le même jour un député qui venait pour la session, et avait avec lui sa femme et sa fille : celle-ci était une jeune et agréable personne parfaitement élevée; à peine le notaire eut-il nommé le maréchal, que le député, enchanté de la possibilité de voir fréquemment le prince d'Ess.... , puisqu'il deviendrait son locataire, conclut à l'heure même le marché, après avoir parcouru l'appartement avec le notaire, qui ne connaissait le prince que par sa réputation, et le sachant fort aváre, ne cherchait seulement

pas à s'expliquer l'exiguïté de son train.

Le jour même le député et sa famille s'installèrent dans la maison du prince; ils passèrent le reste de la journée à terminer leur établissement; et, lorsque vint le soir, ils se mirent à table pour souper, ainsi que devait le faire un vé

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