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nérable député au Corps-Législatif du temps de l'empire.

Dans la pièce qui servait de salle à manger à la famille de province, il se trouvait une porte vitrée condamnée en apparence, et dont les carreaux étaient recouverts par un rideau de double mousseline, que chacun pouvait tirer de son côté: lorsque le député avait demandé où menait cette porte, le concierge avait répondu qu'elle conduisait chez madame, mais qu'elle était fermée, et que d'ailleurs il y avait deux verrous de ce côté qu'il fit même remarquer , et le député et sa femme n'y firent plus attention.

Mais tandis qu'ils soupaient, un bruit étrange sembla venir par cette porte... Ce bruit, d'abord lointain, s'éleva par degrés... Bientôt on distingua des gémissemens, des plaintes, des cris... Tout était confus ; mais la rumeur devint enfin plus vive, et tout-à-coup une dispute, un combat même violent, parut se livrer à peu

de distance. On n'entendait aucune parole distincte; mais l'accent, le diapason élevé des voix l'indiquaient assez... Bientôt le crescendo devint tellement violent, que la querelle semblait être dans la pièce voisine... Des porcelaines tombèrent... On appela au secours!... Puis tout-à-coup la porte vitrée fut presque brisée. En l'ouvrant , une

feinme échevelée, presque en chemise, se précipita dans la chambre, en s'écriant:

Sauvez-moi! sauvez-moi !... Tandis qu'un homme assez âgé, en robe de chambre, en bonnet de coton , et tenant à la main une paire de pincettes dont il paraissait avoir fortement corrigé la femme qui se lamentait et pleurait auprès de madame De..., arrivait en blasphémant, et le bras encore levé pour frapper... Le député se mit au-devant du personnage en bonnet de coton, avec tout le respect néanmoins qu'il pouvait apporter dans son opposition envers un grand-officier de l'empire; car il présumait bien qu'il en avait un devant les yeux... et il ne se trompait pas.

En se réveillant de sa colère au milieu d'un groupe étranger, dont pas une figure ne lui était même connue, le bonnet de coton eut un moment de honte, mais il fut court; et il leva de nouveau le bras pour ajouter une nouvelle zébrure à celles qui rayaient en noir sur blanc la chemise et le jupon de la pauvre affligée. Comme madame De.... et son mari croyaient encore que c'était le noble ménage, M. De.... retint le bras du maréchal, et sa femme emmena la battue zébrée dans sa chambre, en ayant soin de se mettre entre elle et les pincettes, car le vétéran espa

donnaitavec, comme s'il eût été devant l'ennemi. Mais à peine madame De.... fut-elle dans l'appartement de celle qu'elle prenait pour la patrone de céans, qu'elle fut au courant de l'affaire

par une femme de chambre vraie soubrette de comédie , une de ces fatimes qui feraient reconnaître leurs maîtresses entre mille.

- Eh bien! dit-elle en venant au coup de sonnette, le vieux singe a donc encore fait son sabbat? Ah! mon Dieu! quelle vie il nous fait mener, cet animal-là !... Si j'étais de madame !...

Et elle faisait un signe qui ne laissait pas de doute.., Madame De.... sut à l'instant à quoi s'en tenir, et son parti fut pris. Elle n'en dit pas un mot à cette femme, qui, du reste, en valeureuse amazone, savait fort bien affronter les coups de pincettes et même les coups de fusil, puisqu'onľa vue plus tard à l'armée braver de vrais périls. Ce jour-là elle en fut quitte 'pour quelques contusions, que madame De.... lui conseilla de baigner dans de l'eau d'arquebusade ; puis elle se retira, après avoir froidement échangé quelques paroles avec la dame battue. Elle trouva son mari en grande conversation avec le bonnet de coton, qui se retira après avoir profondément salué madame De.... Elle surprit étrangement le député en lui apprenant où ils étaient.

Mais leur parti fut arrêté tout aussitôt. Comme leur fille avait été renvoyée par eux dès l'entrée des combattans , elle ignorait totalement la chose, et ne devait jamais l'apprendre. Le lendemain ils sortirent dès huit heures du matin et furent arrêter un logement dans un hôtel garni , d'où ils envoyèrent chercher leurs effets. Le bonnet de coton fut très courroucé, mais le père et la mère de famille étaient trop intéressés à éloigner de pareilles scènes des yeux de leur fille, pour que la crainte de blesser un homme qu'ils n'avaient jamais vu pùt les arrêter.

La suite de cette anecdote est assez plaisante. Le député et sa famille demeurérent à Paris une partie de l'hiver. Comme ils étaient fort recommandés, ils allèrent dans le monde; et le moment des bals étant arrivé, madame De.... passa peu de jours sans y conduire sa fille. Se trouvant à une fête donnée par le ministre de la guerre, mademoiselle De.... dansa dans la même contredanse qu'une jeune personne charmante, dont la fraîcheur, les jolis traits, la tenue parfaite, tout en elle enfin attirait et plaisait. Mademoiselle De.... fut curieuse de savoir le nom de cette jeune fille si bien mise et si charmante, et elle le demanda à son danseur.

Comment, lui dit-il, vous ne la connaissez

pas ? C'est une des plus riches héritières de France, et son héritage de gloire est pour le moins aussi beau que celui d'or et de pierreries. C'est mademoiselle M......

En entendant ce nom par lui-même si fameux, mais

que des souvenirs particuliers lui rendaient encore plus remarquable, mademoiselle De.... fit plusieurs fois manquer la figure de la contredanse, par son attention soutenue à regarder mademoiselle M.......

Comme elle est jolie! dit mademoiselle De.... Elle ne ressemble pas du tout à sa mère. - Oh! la maréchale est bien plus grande.

Non, dit doucement mademoiselle De....; je la connais, et je vous réponds qu'elle est bien plus petite.

Tenez, jugez-en vous-même, lui dit son danseur avec qui elle avait cette discussion...

Et dirigeant son regard, il lui fit remarquer une grande femme encore belle et fraiche auprès de laquelle s'asseyait la gracieuse jeune fille aux noms glorieux...

Mais cette femme n'est pas la maréchale M...., dit avec impatience mademoiselle De....

Elle arrivait en ce moment auprès de sa mère, et lui dit à voix basse, car on lui avait recommandé de ne jamais parler de cette histoire,

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