Images de page
PDF
ePub

et si dans ce moment il y avait un poste, il n'était pas des nôtres.

Le fait est, que dans la disposition d'esprit où j'étais le matin en voyant ce beau temps, ce beau fleuve, ce pays si riche et si fertile, cette cam. pagne parlant d'abondance et de paix, et ne rappelant aucun danger, le fait est que j'avais mis en oubli bien plus qu'en mépris, car je ne veux pas

du tout me faire ici plus brave que je n'étais, mais j'avais oublié pour quelques momens qu'il y eût des brigands en Espagne, et que surtout les brigands me guettaient depuis un an pour me prendre. J'étais donc descendue pour faire ma promenade sans prendre aucune précaution, et dans ce moment nous étions sous la seule garde de la providence; ce qui n'est pas

tout-àfait assez en Espagne.

Lorsque j'eus dit cela à madame Thomières, l'excellente femme ne me fit pas un reproche; seulement elle me dit avec sa douce voix:

- Allons-nous-en...

C'était bien ce qu'il y avait de mieux à faire, mais nos chevaux ayant été menés excessivement vite, ne pouvaient évidemment fournir une autre course dans cet instant... et puis ensuite... en regardant autour de moi je ne vis que les belles eaux du fleuve, le ciel bleu, les masses verdoyan.

tes du bois qui était en face de nous... et je mis en oubli de nouveau les brigands et les dangers.

Allons, allons, dis-je à madame Thomières, ne démentons pas notre réputation de vaillance... continuons notre promenade.

- Je le veux bien, me dit-elle, mais le ciel sera tout aussi beau sur notre tête en retournant de ce côté.

Et elle me montrait la ville.',

Dans ce moment mon piqueur s'approcha de moi, et me dit à voix basse :

- Madame veut-elle regarder derrière elle?

Madame regarda, et ce que madame vit ne fut pas de nature à la tranquilliser. C'était un homme à cheval qui venait, au moment même, de sortir du bois ; il était sur la lisière, et paraissait. attentif... Madame Thomières avait de très bons yeux.

- Chère Agathe, lui dis-je, il n'est plus heure de rire; regardez bien cet homme, n'a-t-il pas la plume rouge ?... n'a-t-il pas la veste brune?...

Mais tandis que je parlais, un second homme était venu joindre le premier... puis un troisième... puis un quatrième, enfin un cinquième vint compléter le groupe... Il fallait partir... Je rassemblai bien ma bête, et lui appliquant fortement un coup de cravache, je l'excitai de

toute ma puissance; madame Thomières me suivit ; elle montait parfaitement à cheval, et je n'avais pas peur pour elle.

Madame, me dit mon piqueur, ils nous suivent!...

Je tournai la tête, et je vis en effet le groupe d'hommes qui s'avançait sur nous et gagnait du terrain...

-En avant, Agathe! lui çriai-jetout essoufflée, car la rapidité de la course me coupait la voix...

Dans ce moment je sentis que mon cheval faiblissait.., et que son galop n'était plus aussi rapide. Je tournai encore la tête, et cette fois je crus apercevoir que l'un des hommes me faisait signe d'arrêter. Je suis fâchée pour lui qu'il m'ait jugée assez bète pour croire que je lui obéirais... et comme on peut le penser, je n'en courus que plus vite... ils ne gagnaient plus de terrain, mais nous avions encore assez de distance à franchir, lorsque tout-à-coup je vis ma calèche s'ébranler de sa place, et venir au-devant de moi endeçà du pont... Je fis faire un dernier effort à la Biche, , et je joignis la calèche dont le valet de pied tenait la portière ouverte; je m'y élançai, madame Thomières me suivit , . mon cocher fouetta ses chevaux , qui, frais et reposés, et n'ayant qu'une voiture légère à trainer, partirent

comme l'éclair... Les deux piqueurs suivirent tenant en laisse nos deux chevaux, qui eux-mêmes, n'ayant plus personne à porter , coururent comme s'ils avaient eu aussi peur des brigands.

Quant à ceux-ci, car c'étaient bien eux, ils avançaient, et en vérité ils avançaient bien. Cependant nous pouvions nous rire d'eux, lorsque l'un des paloniers de la calèche vint à casser. Je n'oublierai jamais l'effet que me fit le

que me fit le craquement du bois et l'imprécation du cocher... nous allions sur la terre, et le bruit m'en parvint tout entier... Dire comment cela ne nous empêcha pas d'arriver au pont, je n'en sais rien ; le fait est que nous y arrivâmes : le poste était sorti, et tout prêt à recevoir les brigands; mais lorsque ceuxci me virent à l'abri , ils ne tentèrent même plus de courir après moi, et ils tournèrent bride aussitôt vers le petit bois dans lequel ils rentrèrent; et nous, plus mortes que vives, nous remontâmes dans notre nid d'aigle, remerciant Dieu qui m'avait vraiment bien préservée dans cette occasion-là.

Ce qui m'arriva quelques jours après en est bien une preuve. Le général Clausel me proposa une promenade dans la

campagne, laquelle on prit cette fois quelque précaution: le temps était beau, et nous sortimes...

mais pour

que c'est ?

Nous avions déjà fait près de deux lieues , et nous nous disposions à rentrer, lorsque le général Clausel, s'arrêtant tout-à-coup au milieu de son discours, me dit avec cet air sérieusement doux et spirituel qu'il a :

Madame la duchesse, savez-vous qu'il est une chose qui m'étonne fort?

Mais il en est par ici un bon nombre qui peuvent y donner matière; qu'est-ce

C'est que vous ne soyez pas tombée depuis que j'ai l'honneur de monter à cheval avec vous. Toutes les fois que je suis l'écuyer d'une femme, toujours elle tombe... Nous nous mimes à rire.

Ne riez pas, nous dit-il toujours fort sérieusement, car c'est sans doute mon influence; puisque, dans ce nombre de chutes , il y en a un grand nombre de faites par des femmes qui montaient à cheval

presque

mieux

que

moi... J'ai déjà dit que ce jour-là le temps était admirable, le soleil se couchait; et comme il se couchait derrière nous, il éclairait sans nous gêner toute cette belle campagne de Toro, et les eaux du fleuve étincelaient comme si elles eussent roulé des paillettes d'or; nous cheminions tranquillement au pas, et dans ce balancement qui est si doux après une course rapide, tout-à

« PrécédentContinuer »