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les heures qu'on passe seule au milieu d'une belle contrée.

Notre retour fut ravissant. La princesse récita encore des vers. Je ne l'écoutai plus. J'étais assise au bord de la barque, livrée à une sorte d'enchantement qui ne peut être provoqué que par l'aspect d'un pays lui-même enchanteur. Aussi le retour me parut-il trop prompt. J'aurais voulu voguer toute la nuit sur ce lac si tranquille, aux flots d'azur, aux bords fleuris et ombragés, qui me présentait l'image d'une de ces délicieuses solitudes du Nouveau-Monde, dans lesquelles on oublie tout, même sa patrie.

J'étais alors très liée avec la duchesse de Raguse : nous nous étions donné rendez-vous à Genève, pour aller ensuite où nous voudrions. Notre projet était d'aller à Schinznack. Je reçus une lettre d'elle, par laquelle elle me prévenait qu'elle serait à Genève le 25 août, pour m'y attendre; elle devait descendre à Sécheron chez Dejean, là où descend et loge tout ce qui est élégant, et qui voyage en Suisse.

Je proposai à madame Doumerc de la mener dans ma calèche, où je n'étais qu'avec madame Lallemand; elle accepta. Aussitôt que mon voyage à Genève fut connu, tous mes amis voulurent y

venir. Je les y engageai, comme on pense bien, et nous partîmes pour Genève, le 23 août, pour y être pour la fête du lac.

C'était alors M. Capelle qui était préfet de Genève. J'étais un peu Genevoise à cette époque, parce que mon mari, comme grand-officier de l'empire, avait un collége électoral à vie à présider; c'était celui du Léman. Genève est une ville ravissante, en raison de ses alentours; rien n'est plus agréable et plus vivant, plus agreste en même temps. Genève est la ville où je voudrais me fixer, si je ne me retirais pas en Italie ou en Espagne. Ces trois lieux-là font le but de mes rêves. Quant à la France, elle n'y entre plus pour rien.

En arrivant à Sécheron, j'y trouvai notre excel. lent ami, M. Vanberchem. Il était chez lui; il habitait Genève, et m'en fit les honneurs d'une manière charmante; il était toujours à chercher comment il pourrait ajouter à l'agrément d'une heure. Il fut pour moi, pendant ce petit voyage, l'ami le plus aimable et le conducteur le plus soigneux.

La fête du lac étant terminée, toutes les fêtes particulières devaient encore être long-temps l'objet des rêves des jeunes filles et des garçons de Genève. Toutes les familles riches reçoivent

XIV,

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à cette époque, et comme les voyageurs abondent ordinairement à ce même temps de l'année, toute la ville était remplie de manière à n'y pas trouver un logement. M. le préfet me donna un fort beau dîner, et partant fort ennuyeux. J'y mangeai peu, et j'y bâillai beaucoup, quoique, certes, M. Capelle fût un homme aimable. Sans doute même il l'est beaucoup; mais son esprit est un peu trop de cet esprit hors de mode depuis cinquante ans. Il paraît aujourd'hui non seulement de mauvais goût, ce qui est le plus à redouter, mais il est provincial et maniéré. Je n'aime pas cet esprit-là, et pourtant c'est de l'esprit.

J'étais engagée chez M. Saladin, celui qui était violet ; il donnait un bal à sa maison de campagne. Je me promenais dans le jardin, qui est au bord du lac, et je regardais par intervalle dans le salon, où je voyais Auguste de Staël jouer des contredanses. J'étais non pas triste, mais accablée. Si jamais il y eut des pressentimens, celui de ce soir là-en était un bien sûrement. J'aimais encore la danse alors, et cependant pour rien au monde 'on ne m'aurait fait faire un pas. Tout-àcoup je vois des groupes se former; j'entends prononcer le nom de l'Espagne, du roi Joseph , de Marmont... Je demande... j'arrête deux hom

mes de ma connaissance qui passaient en parlant vivement. L'un allait me répondre, l'autre lui serra le bras en lui faisant signe, et ils s'éloignèrent. Alarmée au-delà de ce que je puis dire, je dis à M. Perregaux, qui était près de moi, que je voulais savoir ce qu'il y avait, et qu'il allât me chercher des nouvelles. Madame Lallemand, qui donnait le bras à M. de Rambuteau, vint me demander si je savais ce qu'il y avait... J'ignorais tout, et je tremblai un moment que les nouvelles ne vinssent du nord... Enfin mon beaufrère revint; je l'avais envoyé à la découverte; il était avec M. Perregaux. Celui-ci était pâle comme un mort.

-Il y a eu une désastreuse affaire en Espagne, me dit alors mon beau-frère. Le maréchal Mar. mont est dangereusement blessé, et s'approchant tout doucement de moi, il me dit... On prétend qu'il est tué.

- Ah! mon Dieu! m'écriai-je, que Junot en sera malheureux!

Junot et lui étaient camarades de collége, et tous deux s'aimaient tendrement comme deux frères. Jamais l'ombre d'une jalousie, d'un mauvais procédé ne s'était placée entre leurs deux coeurs. Aussi Junot aimait-il Marmont, et celui-ci le lui rendait bien, A peine cette nouvelle de są

mort m’eut-elle frappé l'oreille, que j'eus le coeur serré en pensant à Junot... Et la maréchale Marmont que j'attendais ce même soir... quelle nouvelle pour notre première parole!... Toutes ces pensées refoulèrent en moi, et me donnèrent un tel étouffement, que je fus obligée de quitter le bal de M. Saladin. Je revins à Sécheron.... M. Perregaux revint avec nous... Sa pauvre scur allãit être heureuse encore dans son affliction , de trouver des cæurs qui la comprendraient et partageraient sa peine. A cette époque, je l'aimais comme une soeur, et comme une sœur chérie.

Le premier moment fut affreux pour elle, néanmoins, quelques soins que nous missions pour lui épargner la rudesse du coup. On parlait diversement de l'affaire; on disait que le maréchal avait été tué; et comme sa blessure n'était pas une chose douteuse, la mort avait pu s'ensuivre, et ce n'était pas ce qu'il y avait encore de plus à redouter dans la foule des bruits qui se répandaient dans Genève, et que j'épargnais à la maréchale.

Cette fameuse bataille des Arapiles , livrée par Narmont à lord Wellington, est un des malheurs les plus terribles parmi tous ceux que

la guerre d'Espagne a vus s’amonceler pour nous écraser. Cette bataille fut désastreuse pour tous,

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