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car le rapport du général ennemi porte sa perte à cinq mille hommes; la nôtre est, dit-on, de huit mille hommes hors de combat, et six mille prisonniers. La perte de notre artillerie et le résultat de l'affaire, qui est une défaite complète, tel est le rapport particulier qui parvint à Genève comme une nouvelle confidentielle , le même jour où le Moniteur publiait la bataille de Salamanque, car nous ne l'avons jamais nommée que la bataille de Salamanque , tandis que les Anglais ne la nomment que la bataille des Arapiles.

Mais à mesure que les lettres particulières arrivaient, nous apprenions de nouveaux malheurs. Presque tous les officiers supérieurs avaient été blessés ou tués : c'était un vrai carnage. Mais le plus important dans la balance des destins de l'empereur, c'est que cette bataille fut d'un poids immense dans la cause de Joseph. Tous ceux qui connaissent l'Espagne, et qui avaient conservé des relations intimes avec le pays, savent comme moi que les cortès étaient déterminés à faire leur soumission à Joseph si les Arapiles avaient vu notre victoire au lieu de notre défaite. Quelle immense différence !... quelle différence surtout dans la balance de l'Europe!... Qui peut dire ce qui serait arrivé ?... Mon Dieu !

ne pensons plus à ce qui aurait pu être; il y a de quoi perdre la raison. La maréchale ne songea plus à son voyage

de Suisse, comme on peut bien le penser. Elle fit tous ses préparatifs pour aller à Bayonne sur-lechamp... La duchesse de Raguse est une de ces personnes qui peuvent faire des fautes, mais dont le premier mouvement sera toujours noble et beau... Elle est bien née, comme dit Brantôme. Aussi , dans cette circonstance, ne fit-elle pas de capitulation avec elle-même pour éviter un voyage pénible, long, et n'ayant rien de doux dans sa perspective , puisque le maréchal et elle ne vivaient déjà plus très bien ensemble... Elle partit de Genève emportant tous mes voeux , et bien accablée de tristesse, en portant ses yeux plus loin, me disait-elle!... Hélas! hélas !... pauvre femme, elle souffrait non seulement du présent, mais de l'avenir.

CHAPITRE XII.

La Reine d'Espagne. – M. Balincourt-Conspiration contre

Joséphine. — Je refuse d'y prendre part. - Persécution contre les femmes. · Exil de madame Récamier. - Je vais la visiter à Lyon.

Intérieur. Romance de Boïeldieu. -- Correspondance de Russie. - Le grenadier de la vieille garde au berceau. La vierge della Sedia — Funestes présages.

La reine d'Espagne fut accablée de cette nouvelle de la perte de la bataille. J'eus l'honneur de la voir à mon retour de Genève, elle était désolée, c'est une personne bien rare et bien parfaite que je vénère autant que je l'aime.

Sa cour était bier peu nombreuse à Aix, elle n'avait avec elle que madame de... et M. de Balincourt son chambellan. M. de Balincourt est un de ces hommes dont on est fière d'être l'amie, et dont tout homme s'honorera toujours de mériter l'estime, car il est lui-même un des hommes

les plus remplis d'honneur que je connaisse. Il était jeune alors, mais malgré ses vingt-six ans il avait un jugement parfait, était bien placé dans le monde, où sa naissance et sa fortune le mettaient au premier rang, quand lui-même ne s'y serait pas

maintenu

par sa propre impulsion. Son caractère était doux, conciliant, et on devait lui en savoir d'autant plus de gré, qu'il était d'une force extraordinaire et porté par sa nature à se mettre promptement en colère. Mais il s'était maîtrisé surtout depuis qu'il avait acquis dans les armes une habileté remarquable... Ces avantages qu'il ne pouvait méconnaître, lui imposaient, disait-il, l'obligation d'être plus circonspect qu'un autre; cela ne l'empêchait pas d'avoir quelquefois des affaires. Mais il en sortait toujours avec bonheur, et surtout avec honneur. Il en est une, celle des mousquetaires, dont je parlerai plus tard, qui fut pour lui un brevet de fermeté de caractère et de conduite honorable.

Sa figure et sa tournure étaient également charmantes. On peut dire qu'elles le sont, car je n'ai jamais vu d'exemple d'une personne

demeurant au même point sans changer d'une ligne, comme l'a fait M. de Balincourt... Il a des talens très remarquables, et peint à l'huile de manière

à faire un vrai cadeau à ceux à qui il vent bien donner ses ouvrages. Mais ce qu'il possède surtout, et qui lui conservera des amis, c'est une âme généreuse et hautement placée, un caur parfait, et des qualités comme toute mère pourrait en souhaiter à son fils le plus chéri.

L'impératrice Joséphine vint à Aix avant mon départ : j'eus l'honneur de diner chez elle avec madame Lallemand et mon fils. A cette époque, il y avait une conspiration pour lui faire quitter la France: on voulut m'y mettre moi-même à Aix; mais cela ne convenait ni à mon caractère, ni à ma façon d'être : je repoussai jusqu'aux moindres ouvertures, et je quittai Aix pour revenir en France le 28 septembre. On commençait déjà à être inquiet ; il arrivait des nouvelles de Russie qui contenaient des merveilles, et puis des lettres particulières qui disaient tout autre chose. On verra bientôt quel effet ces nouvelles diverses firent sur la nation.

A cette époque, les femmes avaient souvent les honneurs de la persécution : je devais les obtenir plus tard. Alors, c'était une personne à laquelle je tenais par beaucoup de liens, parce qu'ils étaient à la fois personnels, et relatifs par des

gens que j'aimais ; c'était madame Récamier;

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