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description' trop vraie, ceux qui devaient retourner en Espagne... On n'a jamais su par quelles affreuses tortures des femmes étaient arrivées à la mort!... à la mort quelles devaient regarder comme un bien désirable!... Des malades sans forces, sans armes, massacrés dans leurs charrettes... des enfans égorgés avec un raffinement de barbarie, que les Cannibales les plus féroces de l'Amérique ne connaissent peut-être pas... ils ne voulaient aucun prisonnier... le colonel Lafitte', ayant onze BLESSURES, fut pourtant épargné par eux!... ils l'emmenèrent dans la montagne, lorsque, après s'être soûlés de carnage, ils eurent teint en rouge, et en rouge de sang, les eaux si claires de l'Eva...

Sur cette route si étroite, bordée par une rivière et par des rochers à pic, s'était donc engagé tout le convoi sans ordre et sans suite, et il occupait , conime on peut en juger par ce que j'ai dit , une longueur de plus d'une lieue, car il у

avait déjà DES GENS du convoi arrivés à Salinas, et qui même y déjeûnaient, lorsque les premiers cris de mort se firent entendre...

Il y avait un fort détachement de prisonniers

Colouel de dragons... Sa bravoure imposa sans doute à ces hommes qui n'étaient pas féroces par nature, et dont les passions soulevées faisaient seules toute la violence.

espagnols confié aux soins du chef du convoi... ils furent délivrés... encore des ennemis de plus...

Le récit de ce malheur nous avait été fait assez imparfaitement. Le général Caffarelli nous en donna le détail avec vérité, et il eut raison... Il voulait nous engager à demeurer quelque temps à Vittoria ; mais Junot pensa fort judicieusement que c'était aussitôt après un évènement semblable

que la route était parfaitement sûre. En effet, Mina avait emmené sa prise, et s'était retiré dans les hautes vallées. C'était du moins ce que nous dirent les espions qui nous apportèrent des nouvelles...

Nous partîmes... Ce que j'ai souffert dans l'es, pace de quelques heures ne peut se comparer qu'à ces momens d'un effrayant délire qui trouble la raison et vous transporte au milieu de ces cimetières bouleversés par les Goules, les Djinns, quand ces monstres d'enfer viennent y faire leurs odieux festins.

J'ai déjà dit que la route était étroite, et qu'on s'était battu dans l'espace d'une lieue... Après le combat on avait donné la sépulture à une partie de ces cadavres... mais beaucoup avaient été enterrés sur les bords du torrent!... d'autres étaient demeurés dans les hauteurs de la roche , où la

balle de nos soldats avait été les frapper, car nous n'étions pas tombés sans vengeance... mais le plus odieux, c'était des dépouilles fraîches encore... et qui étaient demeurées sus pendues aux branches des buissons de la monțagne !... Partout la mort avait inscrit son passage d'un doigt ensanglanté... partout elle avait poussé son cri , et partout l'écho en vibrait encore... mort, massacre, carnage : tous ces mots qui renferment le même sens se reproduisaient pour moi sur chaque pierre, sur chaque tertre élevé au bord de la route!...

La nourrice de mon fils était avec moi dans ma voiture; cette femme dont le courage avait toujours été ferme depuis son entrée en Espagne, commençait à faillir depuis la mort de sa fille. Elle n'avait plus pour véhicule de sa forcę qu'une affection qui, enfin, quelque douce qu'elle soit, n'est pas celle de la mère pour son enfant; elle ne sentit plus autant le besoin de sa conservation, et elle ne vit antour d'elle que des dangers sans espoir de délivrance... Une fois

que

le découragement se fut emparé d'elle, elle devint encore plus malheureuse...

Ce fut dans cet état qu'elle entra sous les roches de Salinas.

La chaleur était extrême à cette heure du jour,

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car nous étions partis assez tard de Vittoria... A peine fûmes-nous dans le défilé, qu'une fraîcheur dont le charme nous eût ravis dans d'autres lieux; dans d'autres temps, vint nous envelopper, et nous saisir comme le froid glacial d'un caveau des morts. Junot était à cheval... allant partout... jetant un coup d'oeil rapide sur les hauteurs que parcouraient des hommes à lui depuis le lever du jour, et revenant me tranquilliser par un mot ou par un regard. Sans doute il y avait un grand charme à se voir l'objet d'une aussi tendre sollicitude!... mais pouvait-il détruire l'impression des lieux ? pouvait-il effacer les traces sanglantes que les pluies d'automne n'avaient pas lavées, et qui, toutes fraiches encore, rendaient presque palpitans les débris demeurés près d'elle ?... Ah! ce souvenir est affreux!

Nous avions déjà parcouru un tiers de la route, lorsque Rose me regardant avec une expression d'autant plus remarquable, que son oeil allait à la fois de mon fils à moi-même, me dit :

- Mon Dieu! que madame est pâle...

Je craignais tant de l'effrayer , que je voulus sourire; mais , en la regardant à mon tour , je fus effrayée de la lividité de sa figure!... c'est que la même impression nous avait saisies... c'est que le prestige qui agissait sur notre raison était ar

rivé à son plus haut degré d'intensité... c'est que nous étions presque folles, non de crainte, comme de faibles femmes... mais de terreur! mais d'une horreur profonde... et malheur à tout être humain dont le coeur fùt resté ferme devant ces bras rongés par les chiens, ces jambes à demiputréfiées... ces peaux de crâne encore saignantes et revêtues de leurs chevelures !... car voilà les objets hideux que Rose et moi nous apercevions mutuellement sans oser nous les montrer l'une à l'autre, tandis que l'odeur fétide , épouvantable, d'un charnier imprégnait l'air que nous respirions, et nous étouffait.

Lorsque je sortis enfin de ce cloaque infernal, je joignis les mains et je remerciai Dieu... puis j'embrassai mon pauvre enfant... je le serrais convulsivement contre moi. Il me semblait qu'il venait d'échapper à une mort certaine... je le regardais , et je croyais voir sur ses joues rosées l'impression produite par ce souffle empesté... Hélas! je ne me trompais pas... l'instinct maternel est toujours sûr...

Nous traversâmes la Biscaye sans aucune rencontre fâcheuse. Seulement, les bruits les plus alarmans nous étaient rapportés dans tous les endroits où nous nous arrêtions. Je tâchais de les dérober à Rose et à son mari; mais la chose

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