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il en jouit... Il faut l'avoir vu auprès de son fils, l'avoir vu dévorer de caresses cette ravissante tête blonde et rose , et lui adresser dans un regard toutes les félicités qu'un tel homme pouvait promettre à sa race, pour avoir ensuite une idée juste de ce que dut souffrir l'infortuné sur son roc de feu, lorsqu'il n'avait plus seulement que le portrait de l'ange qu'il ne devait plus jamais revoir.

A Bayonne, je me séparai, avec grand regret de madame Thomières, qui s'en fut au Mans, et moi je me dirigeai vers Paris, où j'avais une extrême hâte d'arriver, car une vive douleur s'était emparée de ma joie, et l'avait anéantie à peine mon pied avait-il touché la terre de France...

La terreur continuelle qui avait dominé la nourrice de mon fils avait produit sur elle l'effet que j'en avais redouté; son lait s'était passé. Ce fut en pleurant qu'elle me inontra son sein, dans lequel le pauvre enfant ne trouvait plus qu'une nourriture sans saveur et sans force... Déjà on s'apercevait d'un changement en lui, et l'ail d'une-mère surtout l'avait remarqué dès le premier instant... Ma pauvre tête se perdait. Aussi la route de Bayonne à Paris se fit-elle rapidement.

Il était dit que je rencontrerais souvent ce que j'aimais dans mes voyages, car bien que Jérôme ait été peu reconnaissant de l'amitié maternelle de ma mère, je n'en ai pas moins gardé de l'attachement pour lui; mais pour le roi Joseph', c'est une autre affaire. Mon attachement, mon amitié, mon dévouement , tout est demeuré de même qu'aux jours de ma jeunesse et de mon enfance. Combien fus-je donc surprise agréablement, lorsque, arrivée à une poste dont j'ai oublié le nom, mais qui est près de Poitiers, j'aperçus à la porte de l'hôtel de la poste une grande quantité de voitures et beaucoup de foule : cette foule s'ouvrit devant un homme dont je ne distinguai pas d'abord les traits, et qui s'avança vers ma voiture. Mon mari le reconnut le premier : c'était le roi d'Espagne! Junot s'élança hors de la voiture ; je voulus en faire autant, mais le roi ne le permit pas ; il y monta lui-même,

y monta lui-même, s'assit en face de moi, et je revis en lui l'ami de ma mère, l'ami de mon frère , celui que nous avions toujours trouvé aussi bon , aussi parfait dans la rue du Rocher, qu'il l'était dans sa maison d'Ajaccio ; et sur le trône des Espagnes et des Indes, comme il était dans la rue du Rocher.'

C'était cette même bonté, cette même bienveillance dans les souhaits de bonheur, et surtout cette même loyauté de coeur, qui lui a conservé dans l'injuste adversité du sort, autant d'amis qu'il en avait lorsqu'il portait une couronne.

Il venait alors de Paris, où il avait été pour le baptême du roi de Rome , dont il était un des parrains avec Madame-Mère. Il nous dit que jamais on n'avait vu un plus bel enfant que le roi son neveu : c'est un amour de l'Albane, nous dit-il.

Le roi d'Espagne paraissait, non pas soucieux, mais triste; de cette tristesse comme son carac tère la lui imposait. On voyait qu'il souffrait... Junot lui fit quelques questions sur Paris... sur l'impératrice... et lorsqu'il arriva à l'empereur, le visage du roi prit à l'instant même une expression singulière...

-On dit qu'il se porte à merveille, dis-je alors pour détourner une pensée qui ne paraissait pas douce...

Oui, répondit le roi d'Espagne; il se porte bien... mieux que jamais... et cependant, madame Junot... vous le trouverez bien changé...

Il souriait tristement en parlant, et il était facile de comprendre de quel changement il en

tendait

que nous serions frappés... Il me dit adieu après être demeuré encore quelques instans avec moi, et descendit de ma voiture après m'avoir embrassée, comme un frère plutôt que comme un roi. Junot le reconduisit, et causa un peu avec lui. Lorsque nous fùmes remontés en voiture, et roulant chacun de notre côté, Junot me dit qu'en effet le roi d'Espagne avait été frappé du changement qui s'était opéré dans l'empereur depuis son second mariage.

Tu ne retrouveras plus le Napoléon de l'armée d’Italie, mon pauvre Junot! avait-il dit à celui-ci... Non, il n'est plus le même!...

Oh! que de fois je me suis rappelé ces paroles !...

Nous arrivâmes à Paris. Avant d'y entrer, nous ellmes une scène assez plaisante à Sèvres. Les dames de la Halle (je fais ici une différence) ayant appris que Junot et moi nous revenions d'Espagne, s'informerent à mon hôtel par quelle route nous devions venir de Bayonne; et ayant appris que c'était celle de Chartres, elles vinrent au nombre de quinze ou vingt avec des bouquets magnifiques, car on était alors dans la belle saison des fleurs. Aussitôt que nous fùmes arrêtés devant l'hôtel de la poste, elles eu

rent à la portière de la voiture une conversation avec Junot, mais tellement plaisante, qu'il eût fallu plus que du sérieux pour y résister; elles prétendaient qu'elles ne pouvaient qu'être très fâchées de ce qu'un de leurs petits gouverneurs était né chez ces sauvages d'Espagnols.

- Mais qu'est-ce que cela te fait, à toi ? lui dit Junot... mon fils n'en est pas moins Français, n'en est pas moins Parisien, pour être né en Espagne...

- Oh! que non, répondit l'orateur en chef, ce n'est pas la même chose... Où est-il ce cher enfant ?...

Il était dans une seconde voiture avec la nourrice. Junot lui cria dele leurmontrer, pourqu'elles vissent bien qu'il était aussi bon Français que s'il fût né dans la rue des Champs-Élysées. Austôt elles coururent toutes à la voiture de mon fils, et l'entourèrent avec grand bruit. Le pauvre petit qui était déjà un peu souffrant les accueillit à son tour par des cris de mellusine.

A la bonne heure au moins, disait la première de ces dames; voilà un enfant bien portant!... il crie au moins !...

Toutes se mettaient aussi à crier autour de cette voiture, et il y avait une sorte de charme à

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