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moyen âge, un nombre de trouvères très-considérable : tous ont écrit en français, Quenes de Béthune comme les autres. Au surplus, ses poésies sont là : que M. Guessard ait la bonté de m'y montrer du picard, ou de m'expliquer en quoi consiste le cachet picard des vers de Quenes de Béthune, si ce n'est pas dans l'accent parlé.

La Picardie n'est pas si loin de l'Ile de France, pour qu'un grand seigneur, qui faisait des lettres sa principale occupation, ne parvint pas, malgré ses efforts, à posséder à foud le français littéraire. Aujourd'hui même que notre langue est bien autrement fixée et vétilleuse qu'au moyen âge, la critique pourrait signaler des provincialismes dans des vers composés à Bordeaux ou à Strasbourg; mais on n'en rirait pas. Ce qui ferait rire inévitablement, ce serait l'accentgascon ou alsacien du déclamateur; et si les vers étaient d'ailleurs purement écrits, le poëte aurait le droit de s'écrier, comme Quenes de Béthune: Vous n'êtes ni justes ni polis: ce n'est pas ma faute si je n'ai pas été nourri près de Pontoise. On peut exiger d'un écrivain qu'il sache le français, mais non qu'il soit exempt de l'accent de sa province. Ce qui est indélébile, ce n'est pas l'ignorance, c'est l'accent natal.

Je maintiens que voilà le sens du passage de Queves de Béthune; pour l'entendre différemment, il faut y apporter toute la bonne volonté de M. Guessard.

Une dernière observation : M. Guessard place l'anecdote de Quenes de Béthune vers 1180. C'est le plus tard possible, puisque Philippe-Auguste parvint à la couronne en 1180, et qu'à l'époque de la visite du trouvère il était encore sous la tutelle de la régente. Il n'avait donc pas quinze ans. Je crois qu'à cet âge les petits princes du douzième siècle n'étaient pas si grands puristes, et n'auraient pas remarqué, dans une pièce de vers français, un ou deux termes sentant la province. Mais un accent provincial frappe d'abord les enfants comme les grandes personnes; et le petit Philippe dut s'en amuser aussi bien que sa mère Alix, peu renommée, du reste, entre les savantes et les beaux esprits de son temps.

Je crois, sauf erreur, que M. Guessard aurait bien fait d'y regarder à deux fois avant de me crier, de sa grosse voix, CE N'EST PAS VRAI! car je lui répondrai , comme Quenes de Béthune : Vous n'êtes ni juste ni poli.

La question des dialectes demeure donc, jusqu'à nouvel ordre, un système, sans autre appui que des théories arbitraires. L'étai emprunté à Quenes de Béthune ne vaut rien; on fera bien d'en chercher un plus solide.

Passons à un autre point, dont M. Guessard fait le point capital.

J'avais posé ce principe pour la prononciation du moyen âge : « Dans aucun cas l'on ne faisait sentir deux consonnes « consécutives, soit au commencement, soit au milieu d'un a mot, soit l'une à la fin d'un mot, et l'autre au commencement « du mot suivant. »

J'avais été conduit à cette règle par la comparaison des vieux textes. Il me sembla rencontrer un dernier vestige de cette loi primitive dans un écrit de Théodore de Bèze sur la prononciation du français, traité en latin publié en 1584, c'està-dire fort avant dans la renaissance, et par conséquent fort loin de l'époque où ma règle aurait été en vigueur. Voici ce passage: Curandum etiam ne qua (littera) putide et duriter sonet , imout omnes molliter et quasi negligenter efferantur, omnem pronuntiationis asperitatem usque adeo refugiente francica lingua, ut, exceptis cc, ut accès ( accessus), mm ut somme, nn ut annus, i'r ut terre, NULLAM GEMINATAM CONSONANTEM PRONUNTIET.

On prétendit que j'avais fait sur le texte de Th. de Bèze un incroyable contre-sens; que geminatam consonantem signifait, non pas deux consonnes consécutives quelconques, comme je l'avais entendu, mais seulement deux consonnes consécutives jumelles, la même consonne redoublée.

On en concluait que la règle de M. Génin était fausse, imaginaire; qu'elle n'avait jamais existé. On alla même plus loin : on soutint que le principe était d'une absurdité manifeste:

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« Le contre-sens de M. Génin , disait-on, est vraiment in« croyable! Plein de confiance dans une traduction signée par « un professeur de faculté, je me suis mis l'esprit à la torture « pour m'expliquer comment Th. de Bèze avait pu écrire « une pareille règle, etc., etc. » Je répondis sommairement, par une lettre insérée dans la Revue indépendante, du 10 avril 1846. Un second article de la Bibliothèque de l'École des chartes rend nécessaire une seconde réponse. Je la ferai plus explicite; et, pour mettre le lecteur mieux à même d'en suivre l'argumentation, je reproduis ici les principaux passages de ma première lettre :

« Je consens, disais-je , à examiner un des points attaqués par la Bibliothèque de l'École des Chartes. Je choisis le plus important, de l'aveu du critique lui-même. C'est la règle de ne prononcer jamais deux consonnes consécutives (sauf les liquides), que j'ai donnée comme la clef de voûte de tout le système d'orthographe et de prononciation de nos ancêtres. Elle « est, dit mon adversaire , elle est en réalité la clef de voûte, « non de la prononciation de nos ancêtres, mais du système « de M. Génin; et, par conséquent, si je la fais fléchir, tout « le système tombera, sans que j'aie besoin de le prendre pièce « à pièce. »

« J'accepte de bon cæur le défi, à condition, bien entendu, que, réciproquement, si l'on ne fait pas fléchir la clef de voûte, mon système entier subsistera, sans que j'aie besoin non plus de le défendre pièce à pièce.

« Ainsi la discussion de ce point capital me dispensera de toute autre, et je veux bien qu'on juge par cet échantillon de la valeur de tout le reste, tant pour l'attaque que pour la défense.

« S'il était vrai que j'eusse commis sur le texte de Th. de Bèze un incroyable contre-sens, il ne s'ensuivrait pas encore que j'eusse posé une règle fausse et imaginaire; car cette règle, je ne l'ai point empruntée à Théod. de Bèze. Tout au plus aurais-je invoqué à l'appui de mon principe une autotorité illusoire ; mais il resterait toujours à établir que ce principe, étranger à Th. de Bèze, est lui-même une illusion. Mon critique l'affirme de sa propre autorité. Il croit, en m'ótant Th. de Bèze, m'avoir enlevé toute ressource, m'avoir ruiné, mis à sec. Erreur !

« Depuis la publication de mon livre, il m'est venu entre les mains plusieurs ouvrages rares, que je n'avais pu consulter plus tôt. De ce nombre est la grammaire de Jean Palsgrave, l'aînée de toutes les grammaires françaises. Ce Jean Palsgrave était Anglais de naissance, mais il avait longtemps vécu à Paris, où il avait même pris ses degrés. Chargé, comme le plus habile de son temps, d'enseigner le français à la seur de Henri VIII, veuve de Louis XII, remariée au duc de Norfolck, il composa sa grammaire sur le plan de la grammaire du célèbre Théodore de Gaza. Ce livre, qui n'a pas moins de 900 pages in-folio, est rédigé en anglais, avec un titre en français et une dédicace à Henri VIII (Londres, 1530); il est doublement précieux par le savoir exact et minutieux de l'auteur, et par l'abondance des exemples, toujours puisés dans les meilleurs écrivains , Jean Lemaire , Alain Chartier, l'évêque d'Angoulême, etc., etc. Palsgrave débute par un Traité fort détaillé de la prononciation : or voici ce que j'y ai lu, je le confesse, avec la vive satisfaction d'un homme qui, ayant deviné une énigme difficile, s'assure, par je numéro suivant de son journal, qu'il avait rencontré juste.

« Les Français, dans leur prononciation, s'appliquent à trois « choses qu'ils recherchent principalement : 1° l'harmonie du

langage; 2° la brièveté et la rapidité en articulant leurs mots ; 3° enfin, de donner à chaque mot sur lequel ils ap• puient son articulation la plus distincte.

(Ici un long développement du premier point.)

(

C

Maintenant, sur le second point, qui est la brièveté et la « rapidité du discours, quel que soit le nombre des consonnes « écrites pour garder la véritable orthographe , ils tiennent « tant à faire ouïr toutes leurs voyelles et leurs diphthon« gues, que, entre deux voyelles (soit réunies dans un même « mot, soit partagées entre deux mots qui se suivent), ils a n'articulent jamais qu'une consonne à la fois; en sorte que

« si deux consonnes différentes, c'est-à-dire, n'ÉTANT PAS « TOUTES DEUX DE MÊME NATURE, se rencontrent entre deux a voyelles, ils laissent toujours la première inarticulée (1).»

« Y a-t-il rien de plus positif ? Comprenez-vous bien qu'il est question là des consonnes consécutives en général, et non des jumelles en particulier? Nat beyng both of one sorte ? Comprenez-vous enfin ce que c'est que la geminata consonans de Th. de Bèze (2)? Comprenez-vous que cette règle a existé, que je ne l'ai pas tirée de mon imagination ? Cette règle impossible, monstrueuse, absurde, sur laquelle vous demandez qu'on juge tout mon livre; cette règle que j'avais posée pour le douzième siècle, la voilà encore dans un grammairien du commencement du seizième, antérieur de soixantequatre ans à Th. de Bèze! En vérité, quand j'aurais chargé ce bonhomme Jean Palsgrave de plaider ma cause, il n'eût pu s'en acquitter mieux. Il a deviné, trois siècles d'avance, la chicane que me fait aujourd'hui l'École des chartes, et s'est donné la peine d'y répondre de manière à ne laisser aucune ressource à la mauvaise foi la plus subtile. Je mets son véné

(1) The Frenche men in theyr pronunciation do chefly regard and cover thre thynges : to be armonious in theyr spekyng; to be brefe and sodayne in sounding of theyr wordes , avoyding all maner of harshnesse in theyr pronunciation ; and thirdly, to gyve every worde that they abyde and reste upon theyr most audible sounde.

And now touching the second point whiche is to be brefe, etc. what consonantes soever they write in any worde for the kepyng of trewe orthographie , yet so moche covyt they in reding or spekyng to have all theyr vowelles and diphthongues clerly herde, that betweene lwo vowelles (whether they chaunce in one worde alone, or as one worde fortuneth to folowe after an other), they never sounde but one consonant at ones, in so moche that if two different consonantes, that is lo say,

nat beyng both of one sorte come together betweene two vowelles, they leve first of them unsounded.

PalSGRAVE. Introd. (non paginée). (2) Pour peu que mon critique eût été de bonne foi, aurait-il pu s'y tromper en lisant ce que Bèze écrit dix ligdes plus loin de la prononciation des Français , qu'elle est NULLO CONSONANTIUM CONCURSU CONFRAGOSA ? D'où vient que ce texte que j'avais traduit, il a pris soin dans sa citation de l'écarter ?

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