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tion, le portrait de Jean-Jacques, c'est-à-dire, de l'homme parfait. « Le tort de Molière est d'avoir donné au Mi« santhrope des fureurs puériles sur des sujets qui ne « devraient pas même l'émouvoir. » Eh! Jean-Jacques, rappelez-vous un peu la scène ridicule que vous-même vous jouâtes dans le salon du baron d'Holbach, lorsque le curé de Montchauvet y vint lire sa tragédie de Balthazar! Vous n'auriez pas dû vous émouvoir non plus des éloges perfides donnés à cet autre Oronte : cependant vous vous mîtes en fureur comme Alceste, et plus que lui; car, à partir de ce jour, vous rompîtes avec vos anciens amis, et ne voulûtes jamais les revoir. Avouez qu'Alceste est moins extrême et plus raisonnable. Mais c'est justement en quoi il vous déplaît. Vous vous plaignez de ses ménagements envers Oronte; vous voudriez qu'il lui parlât comme vous fîtes à l'auteur de Balthazar : « Votre pièce ne vaut rien, votre discours est une « extravagance; tous ces messieurs se moquent de vous. « Sortez d'ici, et retournez vicarier dans votre village (1).» En un mot, il aurait fallu que Molière devinât Rousseau, et fît son apologie anticipée en cinq actes; qu'au lieu d’Alceste et de Célimène, il peignît Jean-Jacques et Thérèse. C'est peut-être exiger beaucoup.

Shakspeare a fait, dans Timon d'Athènes, un misanthrope selon le coeur et le goût de Rousseau. Il nous montre d'abord Timon dans son palais, environné de luxe et d'un peuple de faux amis. Timon, ayant fini par les apprécier, les invite à un grand festin. On sert sur la table quantité de plats, tous remplis d'eau et de fumée. Tout à coup Timon se lève, les convives croient que c'est pour découper; point du tout ! il leur jette les plats à la tête, en criant : « Fatale maison, que le feu

(1) Mémoires de l'abbé Morellet, 11, 271.

« te consume! Péris, Athènes, péris ; et que désormais « l'homme et tout ce qui a la figure humaine soit haï « de Timon! » Ce disant, il se sauve au fond des bois, et plante là ses convives, fort mal édifiés.

Dans la forêt, Timon rencontre un philosophe de son espèce. Ils ont ensemble une longue scène. Timon dit' à Apemantus : « Tu es trop sale pour qu'on te crache « au visage; que la peste t'étouffe! — APEMANTUS. Tu a es trop vil pour qu'on te maudisse. — Timon. Hors « d'ici, enfant d'un chien galeux. La colère me trans« .porte de te voir vivant. Ta vue me soulève le cour.

- APÉMANTUS. Je voudrais te voir crever. — Timon. « Hors d'ici, ennuyeux importun. Je ne veux pas per« dre une pierre après toi. — APÉMANTUS. Bête sau« vage! — Timon. Esclave! – APÉMANTUS. Crapaud ! a — Timon. Coquin! coquin! coquin (1)!... » M. W. A. Schlegel appelle cela une scène incomparable (2); mais il trouve le Misanthrope de Molière, sinon tout à fait mauvais, au moins bien médiocre !

Il est clair que le Timon de Shakspeare a le cerveau dérangé; dès lors ce qu'il dit comme ce qu'il fait est sans portée morale. Alceste, au contraire, est assez sage pour se juger lui-même intérieurement : la preuve, c'est qu'avec Oronte, comme dans la scène des portraits, il fait des efforts inouïs pour se contenir, et ne s'échappe que poussé à bout. Tout l'effet comique et l'effet moral du rôle consistent dans ce temperament de caractère.

Mais le coup de maître est d'avoir fait Alceste amoureux, d'avoir courbé cette âme indomptée sous le joug

(1) Acte IV, scène 3. .
(2) Cours de littérature dramatique , tome 111, page 90.

de la passion, et montré par là surtout que le plus sage ne peut être complétement sage,

Et que dans tous les cœurs il est toujours de l'homme. Ce vers renferme toute la pièce.

Avant Molière, on n'avait présenté l'amour sur la scène qu'à l'espagnole, c'est-à-dire, comme une vertu héroïque qui grandit les personnages. C'est ainsi que Corneille l'a employé dans le Cid, dans Cinna, partout. Molière le premier, d'après sa triste expérience, a peint l'amour comme une faiblesse d'un grand coeur. De là des luttes qui peuvent s'élever jusqu'au tragique; et Molière y touche dans la scène du billet : Ah! ne plaisantez pas ; il n'est pas temps de rire, etc.

Racine tira de cette admirable scène une importante leçon. Il n'avait encore donné que la Thébaïde et Alexandre, et, dans ces deux pièces, il avait traité l'amour suivant le procédé de Corneille; mais, après avoir vu le Misanthrope, il rompit sans retour avec l'amour romanesque, et abandonna la convention pour la nature, que Molière lui avait fait sentir. Un an juste après le Misanthrope parut Andromaque, qui commence l'ère véritable du génie de Racine. Il y a plus : la position de Pyrrhus et d'Hermione n'est pas sans analogie avec celle d'Alceste et de Célimène. Quand Voltaire dit, « C'est peut-être à Molière que nous devons Racine, » il ne songeait qu'aux encouragements pécuniaires (1) et aux conseils dont le premier aida le second; mais ce mot peut encore être vrai dans un sens plus étendu.

(1) Racine, arrivant d'Uzès, vint soumettre à Molière son premier essai de tragédie, Théagène et Chariclée ; Molière lui donna cent louis , et le sujet de la Thébaïde.

CHAPITRE V.

Tartufe.

Beaucoup de critiques d'une autorité imposante ont proclamé le Misanthrope le chef-d'oeuvre de la scène française : on prend ici la liberté de n'être pas de leur avis. Quelque prodigieuse que soit cette quvre, où Molière s'était fait comme à plaisir un sujet stérile et dénué d'action pour triompher ensuite des obstacles, Tartufe, soit que l'on considère le mérite de la difficulté vaincue, la perfection du style, ou la hauteur du but et l'importance du résultat, me paraît l'emporter sur le Misanthrope. Prenez-le philosophiquement, prenez-le au point de vue dramatique ou au point de vue purement littéraire, Tartufe est le dernier effort du génie.

Quelle admirable combinaison de caractères ! Deux morales sont mises en présence : la vraie piété se personnifie dans Cléante, l'hypocrisie dans Tartufe. Cleante est la ligne inflexible tendue à travers la pièce pour separer le bien du mal, le faux du vrai. Orgon, c'est la multitude de bonne foi, faible et crédule, livrée au premier charlatan venu, extrême et emportée dans ses résolutions comme dans ses préjugés. Le fond du drame repose sur ces trois personnages. A côté d'eux paraissent les aimables figures de Marianne et de Valère; la piquante et malicieuse Dorine, chargée de représenter le bon sens du peuple, comme madame Pernelle en représente l'entêtement; Damis, l'ardeur juvénile qui, s'élançant vers le bien et la justice avec une impétuosité aveugle, se brise contre l'impassibilité calculée de l'imposteur; Elmire enfin, toute charmante de décence, quoiqu'elle aille vétue ainsi qu'une princesse. Quelle habileté dans cette demi-teinte du caractère d'Elmire, de la jeune femme unie à un vieillard ! Si Molière l'eût faite passionnée, tout le reste devenait à l'instant impossible ou invraisemblable : la résistance d'Elmire perdait de son mérite; Elmire était obligée de s'offenser, de se récrier, de se plaindre à Orgon. Point :

Une femme se rit de sottises pareilles,

Et jamais d'un mari n'en trouble les oreilles. Elle n'éprouve pour Tartufe pas plus de haine que de sympathie ; elle le méprise, c'est tout. Ce sang-froid était indispensable pour arriver à démasquer l'imposteur. Elmire nous prouve quels sont les avantages d'une honnête femme qui demeure insensible sur la passion du plus rusé des hommes, de Tartufe. Amour, Amour, quand tu nous tiens !..... s'écrie le fabuliste.

Il n'est pas jusqu'à M. Loyal qui ne soit utile au tableau. M. Loyal, tout confit en patelinage, en bénignité doucereuse et dévote, est un reflet de ce bon M. Tartufe. Gageons que M. Tartufe a été son directeur ? Derrière M. Loyal, j'aperçois Laurent : Laurent, serrez ma haire avec ma discipline. C'est une perspective d'hypocrisie à perte de vue. Molière fait entrevoir à quelle profondeur s'étendent les ramifications de la société, comme dit Pascal, de la cabale, comme l'appelle Cléante.

Tartufe parut dans un moment de crise. Aux guerres de la Fronde avaient succédé les querelles religieuses. Deux sectes célèbres étaient en lutte : Jansenius, accusé de schisme et d'hérésie; Molina, de relâchement et d'ambition. La morale de Port-Royal était austère avec sincérité, peut-être même avec excès; la morale des jésuites, au fond relâchée et sophistiquée, n'avait de la sévérité que les apparences. De quel côté pencherait un jeune roi, emporté par le goût des voluptés ? L'éducation qu'il avait reçue de Mazarin n'était pas rassurante. Par

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