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« recherchés des grands seigneurs; mais ils nous assu

jettissent à leurs plaisirs, et c'est la plus triste de tou« tes les situations que d'être l'esclave de leurs fantai« sies. Le reste du monde nous regarde comme des gens

perdus, et nous méprise !

Mais puisque Molière était si désenchanté de la comédie, que ne la quittait-il ? Il l'aurait pu : sa fortune, sans être considérable, le lui aurait permis ; sa santé délabrée se joignait à son goût pour l'engager au repos. L'Académie offrait même un fauteuil à l'auteur du Misanthrope, s'il voulait renoncer au métier de comédien. Boileau insistant sur cette nécessité, Molière lui objecta le point d'honneur : « Plaisant point d'honneur! s’écria « le satirique, qui consiste à se barbouiller d'une mous« tache de Sganarelle, et à recevoir des coups de bâton! » Molière avait un motif plus sérieux, qu'il ne dit pas cette fois-là; mais, le jour de la quatrième représentation du Malade imaginaire, Molière, qui faisait Argan, se trouvait si veritablement malade , que Baron et quelques autres personnes le pressaient de ne point jouer. « Et « comment voulez-vous que je fasse ? répondit Molière.

Il y a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur « journée pour vivre : que feront-ils, si on ne joue pas ? « Je me reprocherais d'avoir négligé de leur donner du

pain un seul jour, le pouvant faire absolument. » Voilà ce qui le retenait au théâtre : l'humanité.

Il joua donc, non sans de grandes douleurs et de grands efforts pour achever son rôle. Dans la cérémonie, en prononçant le Juro, il éprouva une convulsion qu'il parvint à déguiser. Rentré chez lui, sa toux le prit si violemment qu'il se vit en danger, et réclama les secours de la religion. Deux prêtres de Saint-Eustache refusèrent de venir; un troisième ecclésiastique, mieux instruit de ses devoirs, arriva lorsque Molière avait perdu

«

l'usage de la parole. Il s'était rompu un vaisseau dans la poitrine, et il expira suffoqué par le sang, à dix heures du soir, le 17 février 1673, anniversaire de la mort de Madeleine Béjart, sa belle-soeur et son premier amour; il avait cinquante et un ans.

Le pieux Harlay de Champvallon ne manqua pas de s'opposer à ce que Molière fût inhumé en terre sainte. Un comédien ! La veuve du comédien présenta humblement requête au prélat ennemi de toute vertu, à qui Louis XIV livrait les gens de bien, et laissait tyranniser l'Eglise. Il ne fallut rien de moins qu'un ordre du roi; Louis XIV donna cet ordre, et l'archevêque voulut bien y consentir, à condition que la cérémonie aurait lieu de nuit, et que le convoi ne serait pas escorté de plus de deux prêtres. Il s'y joignit une centaine de personnes, amis ou connaissances du défunt, chacune portant une torche. Molière fut enterré au coin de la rue Montmartre et de la rue Saint-Joseph, où est à présent le marché; c'était alors un cimetière. Quant à l'archevêque, lorsque son tour vint, « il fut enterré pompeusement au a son de toutes les cloches, avec toutes les belles céa rémonies qui conduisent infailliblement l'âme d'un

archevêque dans l’Empyrée (1). » Il est vrai qu'il avait béni le mariage clandestin de Louis XIV avec madame de Maintenon; cela valait mieux

que

d'avoir fait le Misanthrope et les Femmes savantes.

L'histoire et les arts ont consacré le souvenir des deux seurs de charité qui assistèrent Molière au moment suprême. Ces bonnes religieuses venaient tous les ans quêter à Paris à la même époque, et l'hospitalité leur était assurée chez l'auteur de Tartufe; mais, dans

(1) Voltaire, lettre à Chamfort, du 27 septembre 1769. Harlay de Champvallon mourut à Conflans en août 1695, assisté de Mine de Lesdiguières , comme plus tard le régent, de la duchesse de Phalaris.

d

cette scène touchante et solennelle, il n'est pas question de sa femme. Bussy-Rabutin nous apprend que cette indigne épouse reparut sur le théâtre treize jours après la mort de son mari! Molière avait eu d'elle trois enfants : deux garçons et une fille (1). Les garçons moururent en bas âge; la fille, après la mort de son père, épousa M. de Montalant, par qui elle avait été enlevée. Ils ne laissèrent point de postérité.

A la mort de Molière, son théâtre ferma pendant six jours : on rouvrit par le Misanthrope; Baron remplaça Molière dans le rôle d'Alceste.

On sera bien aise de connaître le portrait de Molière tracé dans le Mercure de France par une actrice de sa troupe, mademoiselle Poisson : — « Il n'était ni trop « gras, ni trop maigre; il avait la taille plus grande que « petite , le port noble, la jambe belle. Il marchait gra

vement, avait l'air très-sérieux, le nez gros, la bouche

grande, les lèvres épaisses, le teint brun , les sourcils « noirs et forts, et les divers mouvements qu'il leur « donnait lui rendaient la physionomie extrêmement

comique.

Le Mercure galant, appréciant le jeu de Molière, le met au-dessus de Roscius :

« Il méritait le prea mier rang : il était tout comédien depuis les pieds

jusqu'à la tête. Il semblait qu'il eût plusieurs voix : « tout parlait en lui, et d'un pas, d'un sourire, d'un a clin d'oeil et d'un remuement de tête, il faisait plus « concevoir de choses que le plus grand parleur n'au« rait pu en dire une heure. »

(C

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(1) Louis, filleul du roi, né en 1664, l'année de la première apparition de Tartufe; -- Esprit-Madeleine, née le 4 août 1665, qui fut madame de Montalant ; et Jean-Baptiste-Armand, né en septembre 1672 , l'année des Femmes savantes, cinq mois avant la mort de son père. Cet enfant, fruit d'un raccommodement tardif, ne vécut qu'un mois.

Ce témoignage, rendu sur la tombe récente de Molière, ne doit s'entendre sans doute que de l'acteur comique. Mais Molière jouait aussi la tragédie, pour laquelle il eut toute sa vie une singulière affection : cependant il n'y réussit jamais. Il jouait lui-même son Don Garcie, et y fut sifflé; il faisait Nicomede; César, dans la Mort de Pompée. Montfleury le fils l'a peint en caricature dans ce rôle : il le compare à ces héros qu'on voit dans les tapisseries :

Il est fait tout de même ! il vient, le nez au vent,
Les pieds en parenthèse et l'épaule en avant;
Sa perruque qui suit le côté qu'il avance,
Plus pleine de lauriers qu’un jambon de Mayence;
Les mains sur les côtés, d'un air peu négligé ;
La tête sur le dos, comme un mulet chargé;
Les yeux fort égarés ; puis, débitant ses rôles,
D'un hoquet éternel sépare ses paroles.

(L'Impromptu de l'hotel Conde.) On sent la main d’un ennemi; cependant il peut y avoir du vrai dans ces détails. Le hoquet, par exemple, est mentionné par tous les historiens du théâtre. Molière, dit Grimarest, avait contracté ce tic en s'efforçant de maîtriser une excessive volubilité de prononciation; mais, dans la comédie, il dissimulait ce défaut à force d'art (1). Molière, en récitant des vers, n'employait pas cette espèce de mélopée si fort en honneur dans le xviure siècle; son débit était simple, sans affectation, et devait offrir beaucoup d'analogie avec la manière de Talma, autant du moins qu'on en peut juger par celle de Baron, élève de Molière. « Baron, dit

Collé, ne déclamait jamais, même dans le plus grand

tragique; et il rompait la mesure de telle sorte que « l'on ne sentait pas l'insupportable monotonie du vers

(1) Voyez M. J. Taschereau , Histoire de la vie et des ouvrages de Molière , page 55, 3e édition.

d.

« alexandrin. » Sans doute Baron tenait ce système de Molière, et c'est peut-être ce passage de Collé qui l'a transmis à Talma.

Molière, dans sa jeunesse, avait traduit en vers le poëme de Lucrèce, De la nature des choses. Il est certain que cette traduction existait encore en 1664; elle est aujourd'hui perdue. Les papiers de Molière, parmi lesquels devaient se trouver des esquisses et des fragments de comédies inachevées, ont été vendus et dispersés avec la bibliothèque du comédien Lagrange, héritier des manuscrits de son illustre camarade. On assure pourtant qu'en 1799 la Comédie française possédait encore quelques-uns de ces cahiers, mais qu'ils ont péri dans l'incendie de l'Odéon; en sorte que l'on ne connaît aujourd'hui de la main de Molière que sa signature au bas d'un acte.

CHAPITRE VIII.

Du génie dramatique de Molière.

.

Du style de Molière.

Les comédies de Molière sont à présent, et, tout en réservant les chances de l'avenir, on peut croire qu'elles resteront le plus grand monument de la littérature française, l'éternel honneur du siècle et du pays qui les a vues naître. Personne n'est descendu plus avant que Molière dans le cœur humain. Il n'y a point de vices, de travers, de ridicules, auxquels il n'ait au moins touché, sur lesquels il n'ait laissé l'empreinte de sa main puissante; en sorte qu'il semble avoir confisqué par anticipation l'originalité de tous ses successeurs.

On a tenté d'amoindrir la sienne en recherchant les sources où il avait puisé, en faisant voir qu'il avait em

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