Images de page
PDF
ePub

« entière. J'en ai lu quelques-unes de Boursault, de « celles qui sont plaisantes, etc. » Peut-être le bon théatin croyait-il ingénument la lecture de Boursault une expiation suffisante de la lecture de Molière.

L'évêque de Meaux étendit la substance de sa lettre, et en fit ses Maximes et réflexions sur la comédie. Rarement Bossuet a porté plus loin l’éloquence et la vigueur; mais être fort ne dispense pas d'être juste, et souvent rien n'est plus éloquent que la passion aveuglée par son propre excès. Ce traité, qu'on lira toujours pour admirer la puissance et l'énergie de l'auteur, offre partout une virulence de langage, une intolérance extraordinaire chez un homme de soixante et un ans, chez un prélat. S'il parle de la profession de comédien, il dit leur infâme métier; il déclare Corneille et Racine dangereux à la pudeur; leurs ouvrages sont « des infa« mies, qui, selon saint Paul, ne doivent pas même « être nommées parmi les chrétiens. » Si saint Paul avait pu lire Athalie, Esther, Polyeucte, et même lphigénie, il est permis de douter qu'il leur eût appliqué de telles expressions. Bossuet se révolte et s'indigne contre l'emploi de l'amour dans les ouvrages dramatiques. Dites-moi, s’écrie le fougueux prélat, que veut UN Corneille dans son Cid? etc.; il

ne tolère

pas

même « l'inclination pour la beauté, qui se termine au naud

conjugal; » et voici son motif, sur lequel il insiste, et qu'il reproduit sous vingt formes : « La passion ne « saisit que son objet, et la sensualité est seule excitée.» Le mariage final n'atténue pas le danger, parce que « le mariage présuppose la concupiscence, etc., etc. »

Après ces rigoureuses maximes, rien n'est plus fait pour surprendre que la correspondance de Bossuet avec la sour Cornuau de Saint-Bénigne, où elles sont continuellement mises de côté. Ces lettres sont pleines d'un

(C

mysticisme aussi exalté que celui de Fénelon et de madame Guyon; il y est question sans cesse de l'époux, de s'abandonner aux désirs de l'époux, de baisers, d'embrassements , de caresses de l'époux, de pâmoisons amoureuses, etc. Bossuet conseille à sa pénitente de lire le Cantique des cantiques, et il lui écrit : « Ma chère « scur, laissez vaguer votre imagination. » La recommandation était superflue; sour Cornuau la suivit si bien, qu'elle commença à avoir des extases, des visions. Elle rédigea par écrit celle de l'Amour divin (1), et l'adressa à Bossuet : ce n'est pas autre chose qu'une série d'images excessivement passionnées et voluptueuses, car rien ne ressemble à l'amour impur comme cet amour pur, rien n'est sensuel comme ce mysticisme. Cependant nous voyons

Bossuet
approuver

l'écrit de la sour Cornuau, et, peu de temps après, fulminer l'anathème contre le théâtre et les auteurs de comédies. Veut-on dire que ces écarts d’imagination soient excusés par le nom de Jésus-Christ ? Le père Caffaro essayait aussi de justifier l'emploi de l'amour épuré dans la comédie; mais Bossuet lui répondait : « Croyez-vous que la sub« tile contagion d'un mal dangereux demande toujours « un objet grossier ?... Vous vous trompez...,

présentation des passions agréables porte naturelle« ment au péché, puisqu'elle nourrit la concupiscence,

qui en est le principe. » Ces réflexions ne peuvent frapper Corneille, Racine et Molière, sans frapper en même temps Bossuet et la scur Cornuau; et plus fortement, j'ose le dire, car on voit tout de suite combien le danger est plus grand d'une passion traitée dans une correspondance secrète, mystérieuse, que d'un amour

la re

[ocr errors]

(1) Voyez ce curieux morceau dans le tome xi des OEuvres de Bossuet , in-quarto.

y aurait

banal, exposé en théâtre public aux regards de plusieurs milliers de spectateurs.

Bossuet ne peut donc échapper au reproche d'inconséquence.

Il invoque contre la comédie l'autorité de Platon, qui bannit de sa république tous les poëtes, sans en excepter le divin Homère. Je ne sais si Platon souffert des mystiques comme la soeur Cornuau ; en tout cas, l'autorité de Platon ne conclut rien, parce qu'on fait dire à Platon, comme à Aristote, tout ce qu'on veut. Platon fournira cent arguments en faveur de la comédie, quand on voudra les lui demander; par exemple, ce passage des Lois. « On ne peut connaître « les choses honnêtes et sérieuses, si l'on ne connaît les « choses malhonnêtes et risibles ; et, pour acquérir la pru« dence et la sagesse, il faut connaître les contraires, etc.»

Il est malheureusement trop clair que la rigueur de Bossuet contre le théâtre prend sa source dans les comédies de Molière. Sans Molière, Corneille et Racine seraient moins coupables ; on ne pouvait séparer leurs causes : Tartufe a fait condamner le Cid. C'est surtout contre Molière que se déploie l'animosité de l'évêque de Meaux ; c'est surtout à Molière qu'il en revient. « Il faudra donc que nous passions pour honnêtes les

infamies et les impiétés dont sont pleines les comé« dies de Molière ! » Était-ce à Bossuet à tomber dans ces exagérations, qui, si elles n'étaient de la passion, seraient de la mauvaise foi ? était-ce à lui à voir dans Tartufe, dans la censure de l'hypocrisie, une impiété ? — « Il « faudra bannir du milieu des chrétiens les prostitutions

qu'on voit encore toutes crues dans les pièces de « Molière; on réprouvera les discours où ce rigoureux « censeur des grands canons, ce grave réformateur des a mines et des expressions de nos précieuses, étale

cependant au plus grand jour les avantages d'une in« fâme tolérance dans les maris, et sollicite les femmes « à de honteuses vengeances contre leurs jaloux. » Cela passe les bornes du zèle légitime. On doit supposer que Bossuet, avant de condamner Molière si impitoyablement, avait pris la peine de le lire : où a-t-il vu Molière exposer les avantages d'une infâme tolérance de la part des maris, et provoquer les femmes à se venger de leurs jaloux ? Ce n'est pas dans George Dandin , car George Dandin est si loin de se prêter à son déshonneur, que c'est, au contraire, son désespoir et ses combats qui font le sujet de la pièce ; ce n'est pas dans l’École des maris, ni dans l'École des femmes, puisque Isabelle non plus qu'Agnès n'est mariée à son jaloux. Ce n'est ni là, ni ailleurs. J'ai regret de le dire, mais les dignités ecclésiastiques ne doivent pas offusquer la vérité : Bossuet a calomnié Molière.

Les canons des marquis, les mines des précieuses, dignes objets de l'aigreur et de l'ironie du dernier Père de l'Église ! Mais la haine se prend à tout ce qu'elle rencontre. Celle de Bossuet, longtemps mal contenue, éclate enfin dans ces paroles odieuses et antichrétiennes : — « La postérité saura peut-être la fin de ce

poëte comédien, qui, en jouant son Malade imagi« naire ou son Médecin par force (1), reçut la dernière « atteinte de la maladie dont il mourut

peu

d'heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi

lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tri« bunal de celui qui dit : Malheur à vous qui riez,

car vous pleurerez! » Oui, Monseigneur, la postérité

(1) L'incertitude de Bossuet était-elle sincère ? Était-il si mal instruit de ce qui concernail la personne et les auvres de Molière ? Molière n'a point fait de Médecin par force ; Bossuet ignorait-il le titre du Médecin malgré lui?

saura la fin déplorable de Molière, de ce poëte comédien, comme l'appelle Votre Grandeur; et elle saura aussi que l'évêque de Meaux, ce grand Bossuet, pouvait haïr jusqu'à souhaiter l'enfer au malheureux objet de sa haine, ou du moins triompher, du haut de la chaire évangélique, à l'idée de le voir éternellement damné.

Au langage fanatique de l'évêque de Meaux opposons celui d'un homme qui fut aussi un prélat célèbre, et l'égal de Bossuet en vertu ,

sinon en génie. « Je ne suis point de ceux qui sont ennemis jurés de « la comédie, et s'einportent contre un divertissement

qui peut être indifférent lorsqu'il est dans la bien« séance. Je n'ai pas la même ardeur que les Pères de

l'Église ont témoignée contre les comédies anciennes, qui, selon saint Augustin, faisaient une partie de la

religion des païens, et qui étaient accompagnées de « certains spectacles qui offensaient la pureté chré« tienne. Aussi je ne crois pas qu'il faille mesurer les « comédiens comme nos ancêtres et les Romains, qui « les méprisèrent, en les privant de toute sorte d'hona neurs, et en les séparant même du

rang

des tribus..... « Je leur pardonne même de n'être pas trop bons ac« teurs, pourvu qu'ils ne jouent pas indifféremment « tout ce qui leur tombe entre les mains, et qu'ils « n'offensent ni la société, ni l'honnêteté civile (1).

(

(

[ocr errors]
[ocr errors]

Voilà mes gens! voilà comme il faut en user !

Il n'est personne qui ne voie combien l'opinion de Fléchier est non-seulement plus humaine et plus sensée, mais même plus chrétienne que celle de Bossuet. Une

(1) Fléculer, Mémoires sur les Grands Jours de 1665.

« PrécédentContinuer »