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ne le

d'exposer ces rêveries; encore ne l'eût-on pas fait si longuement, si le livre qui les contient eût été publié comme les autres livres; mais l'auteur a pris la précaution de pas

laisser vendre: il s'est contenté d'en prodiguer de tous côtés les exemplaires en pur don. Par cet ingénieux moyen , il a échappé à l'examen de la critique, ou bien, si quelqu'un en a parlé quelque part, ç'a été pour acquitter en éloges la dette de la reconnaissance ou de l'amitié; en sorte que, depuis tantôt dix ans, les accusations les plus graves, et, disons le mot, les plus calomnieuses, circulent en France, au sein de la société polie, sur le compte des plus'nobles caractères et du plus beau génie dont notre nation s'honore. Celui qui a répandu la gloire de notre littérature dans tous les coins du monde civilisé, et l'y maintiendra encore après que la langue française aura cessé d'être une langue vivante, c'est celui-là

que M. Ræderer a choisi pour en faire le chef de je ne sais quelle officine ténébreuse, où, sous l'espoir d'un salaire, les quatre premiers poëtes du dixseptième siècle deviendraient les courtisans des courtisanes, les adversaires de l'honnêteté, et les destructeurs de la morale! Tant de frais pour réhabiliter les précieuses ridicules et l'abbé Cotin (1)!

(1) M. Ræderer met loujours Cottin par deux t. Il défigure le nom de son héros, comme ceux de la Fare et de Roberval , qu'il écrit Lafarre, et Robervalle. Ce sont de petits détails, mais non pas sans importance dans un livre qui prétend surtout tirer sa valeur de l'exactitude parfaite des petits délails.

En voici de plus essentiels :

M. Ræderer (p. 195) fait la Fontaine plus jeune que Molière, dont il place la naissance en 1620. L'acte de naissance authentique de Molière, publié en 1821, prouve que Molière est né en 1622, el donne raison à Bret, qui avait indiqué cette date. Ainsi Molière était d'un an plus jeune que la Fontaine.

(P. 28.) Il ne devrait plus être permis de répéter le conte du génie de la Fontaine, éveillé en sursaut à vingt-six ans par la lecture d'une ode

Aujourd'hui ces orages sont passés, ces flots de haine, ces torrents d'injures sont écoulés, et Molière est de

de Malherbe. L'ouvrage de M. Walckenaer, fort antérieur à celui de M. Ræderer, a démontré la fausseté de cette historielle.

M. Ræderer donne comme un fait notoire et au-dessus de tout examen la représentation des Précieuses ridicules en province en 1654, c'est-à-dire, cinq ans avant la représentation à Paris. Il afárme , sans aucune preuve, que cette comédie fut jouée à Béziers, durant les états de Provence. C'est là, dit-il, un fait indubitable que personne n'a jamais contredit. Il a été contredit par Somaise, par de Visé, par les frères Parfaict, et après eux par Bret et par M. Taschereau. Il est surtout démenti de la manière la plus formelle par le registre de la Comédie , écrit de la main de la Grange, où il est dit, page 3, que l'Etourdi et le Dépit avaient été joués en province , et, page 12, que les Précieuses étaient une pièce nouvelle ; et la Grange, qui y créa le rôle de Jodelet, a répété ce témoignage dans son édition des ouvres de Molière : « En 1659 , M. de Molière fit les Précieuses ridicules. »

Ces preuves avaient été rassemblées dans l'estimable travail de M. Taschereau, , que M. Roederer qualifie d'absurde et d'odieux, parce qu'il contrarie son système sur les Précieuses. Il eût mieux fait de le lire que de l'injurier.

Enfin , M. Roederer (p. 1o) combat l'opinion de ceux qui attribuent à Molière, à Racine, à Boileau, et aux écrivains de leur temps, le perfectionnement de la langue française ; et, parmi les auteurs à qui il altribue réellement ce mérite, et qui écrivaient, dit-il, longtemps avant le siècle de Louis XIV, il cite madame de Sévigné entre Regnier, Corneille et Malherbe.

D'abord, vi la langue de Malherbe et de Reguier, ni même la langue de Corneille, n'est celle de Racine et de Boileau.

Ensuite le recueil des lettres de madame de Sévigné ne commence qu'en 1671. Il est vrai que nous n'avons pas toute sa correspondance; mais il faut être aussi prévenu et aussi intrépide que M. Ræderer pour se faire un argument de ces lettres perdues, dont on ignore et le pombre et la date : « Une multitude d'autres sont perdues. On pourrait assurer, sans les « connaitre, que ce sont les plus curieuses, les plus variées, les plus u charmantes. » Tout est possible à M. Ræderer, hormis de dissimuler sa passion. A chaque page de son livre on reconnaît l'homme qui discute avec un parti pris, et ne se fait aucun scrupule d'altérer, de mutiler l'histoire, pour la plier à ses idées.

Quant à dire que Cathos et Madelo: sout « des bourgeoises presque canailles ; » que Tallemant parle de madame de Sablé « comme d'une

bout. Vivant, il fut vilipendé par les fanatiques et les hypocrites ; on se fût scandalisé de l'idée seule de l'admettre à l'Académie française : un comédien ! A sa mort le peuple fut ameuté devant sa maison, et sa veuve se vit obligée de jeter de l'argent par les fenêtres, pour qu'on le laissât prendre possession de ce petit coin de terre obtenu par prière. Cent ans après, l'Académie française mettait l'éloge de Molière au concours; il fallut cent autres années pour qu'on osât saisir l'occasion d'élever la première statue de Molière, sur une fontaine, contre un pignon, à l'angle de deux rues fangeuses. Encore un siècle de patience, et Molière obtiendra peut-être sur une place publique de Paris un monument sans partage, digne de lui et de nous. La justice de la postérité est lente, mais elle est sûre, et d'autant plus complète qu'elle s'est fait davantage attendre. Sachons gré à Louis XIV de l'avoir devancée. Elle a commencé enfin pour Molière, celui de tous les génies français qui représente le mieux la France. Ce intrigante fieffée et d'une insigne catin (p. 240); ces expressions et beaucoup d'autres pareilles , semblent indiquer que l'auteur n'était pas né pour être l'historien de la société polie.

Au reste, cette prétendue histoire de la société polie se résume en trois points : éloge de l'hôtel de Rambouillet ; invectives contre Molière; de Louis XIV avec Mlle de la Vallière, Mme de Montespan, Mme de Maintepon, Mme de Ludre, Mme de Gramont et Mlle de Fontanges. Sur trente-sept chapitres, les intrigues galantes de Louis XIV en remplissent treize, qui font plus de la moitié du volume. L'auteur prétend que « le

triomphe de Mme de Maintenon est celui de la société polie.»— « On sait, « dit-il, que le mariage de Mme de Maintenon fut une longue partie d'échecs, « où la veuve Scarron fit son adversaire mat en avançant opiniâtrément la reli« gion.» M. Ræderer disserte là-dessus en docteur qui aurait pris ses degrés dans les cours d'amour, el son style cette fois est tout à fait digne de l'hôtel de Rambouillet : « La main du roi fut sollicitée par la religion en « faveur de l'amour ; l'amour l'aurait peut-être donnée sans elle, et elle « ne l'aurait pas donnée sans lui. » (P. 464.) L'abbé Colin ou l'abbé de Pure n'eût pas rencontré mieux.

amours

que Cicéron promettait à Auguste, on peut le promettre bien plus sûrement à Molière : Nulla unquam ætas de laudibus suis conticescet , Aucune époque ne tarira jamais sur tes louanges (1).

(1) La vie de Molière a été souvent écrite. Parmi ses historiens , les plus célèbres sont Grimarest et Voltaire; c'est la source où sont allés puiser tous les autres. Le livre de Grimarest a l'avantage d'être le plus rapproché des faits qu'il expose; mais il manque de critique et de style. L'écrit de Voltaire fourmille d'inexactitudes et de négligences ; il n'est digne ni de Voltaire ni de Molière. L'auteur, travaillant pour obliger un libraire, attachait à son œuvre une importance fort médiocre : il comptait en rejeter la responsabilité, et s'évader par l'anonyme. Mais Voltaire aurait dû se rendre plus de justice, et sentir que tout lui serait possible en littérature , hormis de se cacher. Dans ces derniers temps, des découvertes importantes, dues en partie à M. de Beffara , ont révélé des faits jusqu'ici inconnus , et mis à même de rectifier des erreurs graves. En sorte que, pour l'abondance des renseignements comme pour la sûreté de la critique, rien n'approche du travail de M. Jules Taschereau, Histoire de la vie et des ouvrages de Molière, souvent cité dans cette notice. C'est un monument durable, élevé par une main habile et pieuse à la gloire du père de la comédie française.

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