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J'accepterois volontiers la partie de campagne que vous me propofez, Monfieur, lui dis-je, fans des affaires indispensables qui m'obligent de refter à Paris.

Il prenoit congé de moi, quand je lui parlois ainfi, & je le conduifois : il m'accabla d'embraffemens, d'affurances d'eftime, en me quittant; me répeta mille fois de fonger à fa fille, dont je lui demandois des nouvelles avec un air d'interêt que je croyois contrefaire', mais qui étoit pourtant plus naturel que je ne penfois; car dès qu'il fut forti, cette jeune perfonne me revint dans l'efprit avec toutes les graces que je lui avois trouvées.

La certitude de l'obtenir étoit bien tentante: je n'avois rien dans le coeur, & je méditois déja de la revoir pour achever de me déterminer, quand un de mes amis entra dans ma chambre.

Celui-ci étoit un homme grave & férieux, & d'une réputation irréprochable du côté du caractere, eftimé géneralement comme l'homme du monde le plus vrai, & le plus droit dans tous fes procédés ; & de tous ceux qui le connoiffoient, j'étois affurément

.

celui qui en faifoit le plus de cas.

Après quelque léger entretien fur la fituation où j'étois jeune & riche comme vous l'êtes, me dit-il, je crois que vous allez être bien recherché. Quelles font vos difpofitions? Penchez-vous pour le mariage? Je vous le confeillerois.

Je n'en fuis pas éloigné, lui dis-je,' & vous m'avez furpris rêvant à une très-aimable perfonne; c'eft Mademoiselle une telle : fon pere fort d'ici, qui, a vue de pays, ne me feroit pas

contraire.

Mademoiselle une telle! s'écria mon ami oubliez-vous qu'on vous l'a prefque refufée, il y a quelques années ? non, il ne doit jamais être queftion d'elle pour vous: d'ailleurs, vous pouvez trouver mieux : c'est une fille de condition, j'en conviens, mais pas affez riche: Tenez, fçavez-vous ce qui m'amene ici? C'eft que, fans faire femblant de rien, fans que vous vous apperceviez que je viens exprès, j'ai à vous propofer la niece d'un homme en grande Charge; elle n'a pas plus de bien que l'autre, peut-être moins: mais n'importe; laiffez-moi dire: vous

eftimez mes confeils; vous avez de la confiance en moi; vous me croyez d'une integrité à toute épreuve: & je vais vous prouver, moyennant tout cela, que vous devez époufer cette fille-ci préferablement à l'autre. Jefens pourtant bien que cette préference n'eft pas raifonnable dans le fond: mais je le fens le moins que je le puis; je tâche de me tromper moi-même, afin de vous tromper fans fcrupule; parce que j'ai interêt que vous époufiez cette niece qui ne vaut pas l'autre. J'ai une affaire de la derniere conféquence, dont le fuccès dépend tout entier de fon parent, de cette homme en place qui m'a promis de m'y fervir, fi je pouvois vous porter à ce mariage en queftion qui ne vous convient pas. Ainfi laiffez-vous féduire; car actuellement je vous parle de bonne foi: je fuis parvenu à croire que vous ferez fort bien, de faire fi mal. Cet homme en place eft puiffant, accrédité chez les Miniftres : vous jouirez de tout fon crédit: j'en jouirai auffi; & il n'y a pas à héfiter.....

Ici finit totalement l'hiftoire du
Monde vrai,

Appa.

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Apparemment que le Philofophe, à qui l'idée de ce Monde étoit venue, n'a pas cru qu'il fût néceffaire de la pouffer plus loin; attendu fans doute que cette idée une fois donnée, tout le monde peut l'étendre, & s'en imaginer toutes les fuites. Paffons à autre chofe.

Il y a deux fortes d'ambition; celle d'amaffer du bien, celle d'amaffer des honneurs. Il y a des gens qui n'ont que la premiere; d'autres, que la feconde ; d'autres qui les ont toutes deux. Les premiers font des avares que je méprife; ils n'ont point d'ame: les feconds font des fuperbes qui en ont trop les troifiemes font des ames ordinaires; le monde en eft plein: gens qui voudroient de tout, mais rient avec affez d'ardeur.

Les premiers font toujours en danger d'être fripons, & le font fouvent; Tes feconds, quoique génereux, toujours en danger d'être méchans, & le font, quand il le faut; les troifiemes communément n'ont ni affez de force pour être méchans, ni affez d'avarice pour être fripons.

Tome II

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Je ferois tenté d'eftimer les feconds, s'ils n'étoient pas dangereux; les troi-> fiemes ne méritent pas qu'on les re-. marque: il n'y a que les premiers de méprifables.

FIN.

PRIVILEGE DU ROI.

OUIS, par la grace de Dieu, Roi de Fran

:

feillers, les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maîtres des Requêtes ordinaires de nôtre Hôtel Grand Confeil, Prevôt de Paris, Baillifs, Séné chaux, leurs Lieutenans Civils, & autres nos Jufticiers qu'il appartiendra, SALUT. Notre amé Pranlt fils le jeune, Libraire à Paris, Nous a fait expofer qu'il défireroit faire réimprimer & donner au Public des Livres qui ont pour titres : Le Spectateur François, par M. de Marivaux, le Cabinet du Philofophe, le Diable Boiteux, s'il Nous plaifoit lui accorder nos Lettres de Privilé ge pour ce néceffaires. A CES CAUSES voulant favorablement traiter l'Expofant, Nous lui ayons permis & permettons par ces Préfentes de faire réimprimer lefdits Livres en un ou plufieurs volumes, & autant de fois que bon lui semblera, & de les faire vendre & débiter par tout notre Royaume pendant le teins de fix années confécutives, à compter du jour de la date des préfentes. Faifons défenfes à tous Imprimeurs, Libraires & autres perfonnes de quelque qualité & condition qu'elles foient, d'en introduire d'impreffion étrangere dans aucun lieu de notre obéiflance, comme auffi d'imprimer ou faire imprimer, ven.

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