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Les Tragédies Chinoises n'ont pas de chœurs propre- rment d:i:s; mais elles sont entremêlées de plusieurs mor- Jceaux de chant. Dans les endroits où l'Acteur est censé devoir être agité de quelque passion vive, il suspend sa déclamation & se met à chanter. Souvent les instrumens de musique l'accompagnent. Ces morceaux de Poésie font destinés à exprimer les grands mouvemensdel'ame, comme ceux qu'inspirent la colere, la joie, l'amour, la douleur: un personnage chante, lorsqu'il est indigné contre un scélérat , lorsqu'il s'anime à la vengeance ou qu'il se prépare à la mort.

Le P. du Halde a inséré dans fa collection une Tragédie Chinoise, intitulée VOrphelin de Tchao, traduite par le P. de Prémare. Ce Drame est tiré d'un recueil Chinois qui contient les cent meilleures Pieces de théatre qui aient été composées fous la dynastie des Yuen, dans le quatorzieme siecle. M. de Voltaire en a emprunté le sujet de sa Tragédie de ÏOrphelin de la Chine. Voici comment il parle de l'Ouvrage Chinois : » L'Orphelin de » Tchao est un monument précieux qui sert plus à faire » connoître l'essprit de la Chine, que toutes les Relations » qu'on a faites de ce vaste Empire. II est vrai que cette » Piece est toute barbare, en comparaison des bons Ouïs vrages de nos jours; mais aussi c'est un chef-d'œuvre, » si on le compare à nos Pieces du quatorzieme siecle. » Certainement nos Troubadours, notre Bazoche, la So,j ci été des Enfans fans souci & de la Mere-J'otte , n'ap» prochoient pas de l'Auteur Chinois. On ne peut compa» rer YOrphelin de Tchao qu'aux Tragédies Angloifes 8c » Espagnoles du dix-feptieme siecle, qui ne laiísent pas; » encore de plaire au delà des Pyrénées & de la mer. » L'action de la Piece Chinoise dure vingt-cinq ans, » comme dans les farces monstrueuses de Sakespear &: de » Lope[ de Vega^ qu'on a nommées Tragédies; c'est un

» entaísement d'événemens incroyables On croit lire

» les mille & une Nuits en action & en scenes : mais , » malgré l'incroyable, il y regne de l'intérêt; &, malgré »j la foule des événemens, tout est de la clarté la plus » lumineuse : ce sont-là deux grands mérites en tout » temps & chez toutes nations; & ce mérite manque à » beaucoup de nos Pieces modernes. II est vrai que la » Piece Chinoise n'a pas d'autres beautés : unités de » temps & d'action, développement de sentimens, pein» ture des mœurs, éloquence, raison , paffion, tout lui » manque; & cependant, comme je Tai déjà dit, l'Ou» vrage est supérieur à tout ce que nous faisions alors «.

Les Lettrés Chinois travaillent peu pour le théatre, & recueillent peu de gloire de leurs productions en ce genre, parce que la Comédie est plutôt tolérée que permise à la Chine. Les anciens Sages de la nation l'ont constamment décriée & regardée comme un art corrupteur. La premiere fois qu'il est fait mention de Pieces de théatre dans l'Histoire, c'est pour louer un Empereur de la dynastie des Chang d'avoir proscrit cette sorte de divertissemens frivoles & dangereux. Siuen-ci, de la dynastie des Tcheou» reçut des remontrances par lesquelles on l'engageoit à éloigner de fa Cour ce genre de spectacles, dont l'estèt devoit être suneste pour les mœurs. Un autre Empereur sut privé des honneurs sunéraires, pour avoir trop aimé le théatre èc fréquenté des Comédiens. C'est par une suite de cette maniere de penser, qui est universelle à la Chine,: que toutes les salles de spectacle, mises sur le même rang que les maisons de prostitution, font reléguées dans les fauxbourgs des villes. Les Gazettes Chinoises s'empressent de publier le nom du plus obscur légionnaire qui s'est montré avec courage dans un combat; elles annonceront à tout l'Empire l'acte de piété filiale , le trait de modestie & de pudeur d'une simple fille des champs; mais les Auteurs de ces papiers seroient punis, s'ils osoient insulter à la nation jusqu'à l'entretenir du jeu &: des succès d'un Mime, du genre de danse, des graces, & de la figure d'une Histrionne.

Passons à l'éloquence Chinoise. Elle est moins fondée sur des préceptes que sur l'imitation des anciens chefd'œuvres , consacrés comme des modeles dans l'art oratoire. Cette éloquence ne consiste pas dans un certain arrangement de périodes harmonieuses ; elle résulte d'expressions vives, de métaphores nobles, de comparaisons hardies, & sur-tout de l'emploi heureux des maximes &c des sentences des anciens Sages. Les Loix la mettent à portée d'influer sur le gouvernement de l'Etat, non pas comme dans les anciennes Républiques en parlant directement au peuple assemblé, mais par les écrits & les remontrances qu'elle peut adresser à l'Empereur & à ses Ministres. Dans ces fortes d'Ecrits, qui exigent la plus sévere circonspection, l'éloquence doit se borner à instruire , résuter, reprendre, émouvoir, faire sentir la nécessité des réformes; & il faut qu'elle produise ces effets a l'aide de peu de lignes, & dans une premiere lecture: on n'y souffre dès-lors aucun ornement déplacé, point

Pieces dramatiques, &e.

Pieces dramatiques , &c.

yio DESCRIPTION GÉNÉRALE: de mot oisif, de raisonnement foible , de citation ambiguë, de preuve équivoque. Médite^ jour & nuit^ dit Ly-tsé, pour écrire dix caracteres d'une remontrance , & effacez-en Jïx. La foudre part de tous les côtés trône une syllabe suffit pour l'allumer, & elle iroit porter la mort jusqu'au fond de VEmpire.

L'Empereur Kang-hi a fait imprimer & publier un Recueil de Remontrances , qu'il a enrichi de ses propres remarques: on y trouve rassemblé ce que chaque siecle a produit de meilleur en ce genre. La Traduction de cet Ouvrage ossriroit peut-être le moyen le plus sûr de connoître & de bien apprécier l'éloquence Chinoise. Les Missionnaires assurent qu'un grand nombre de ces Remontrances peuvent aller de pair avec les meilleurs Ouvrages des grands Orateurs de Rome & d'Athenes.

Les discours académiques n'obtiennent pas plus de succès à la Chine que dans certaines contrées de l'Europe. Ces Pieces d'éloquence, qu'on nomme Chi-ouen» font ordinairement les productions des Lettrés qui aspirent aux grades ou cherchent à s'y maintenir. Un bruyant étalage de mots qui ne signifient rien, des images gigantesques , des pensées fauíses mais brillantes , & tout le clinquant du bel-esprit Chinois, se trouvent réunis dans ces compositions, auxquelles un texte tiré des King sert ordinairement-de base. Tous les bons Lettrés, partisans de l'élégante précision & de la simplicité mâle des Anciens, gémissent sur le faux goût qu'a introduit cette éloquence académique : ils désignent les Auteurs de toutes ces bagatelles oratoires fous le nom de Kiu-keou, Mou* çhé, bouches d'or & langues de bois.

Les Les Rhéteurs Chinois comptent un nombre prodigieux d'especes d'éloquence: il est même difficile de concevoir qu'une nation ait pu fixer & déterminer autant de nuances différentes dans l'art de persuader. Je me borne à quelques especes principales la nomenclature entiere des autres deviendroit fastidieuse. Ces Rhéteurs distinguent: éloquence des choses, dont la vérité fait toute la force & la parure; éloquence de sentiment & de conviction, qui est comme un épanchement de l'ame de l'Orateur; éloquence de candeur & de naïveté, qui écarte le doute Sc le soupçon; éloquence d'enchaînement & de combinaison , qui est le fruit de l'étude & de la méditation; éloquence de franchise, qui ne ménage rien & ne cache rien ; éloquence de merveilleux, qui subjugue la raison par l'imagination; éloquence de singularité & d'étonnement, qui contredit les vérités reçues, & séduit par l'appât des découvertes; éloquence d'illusion & d'artifice, qui donne le change en détournant l'attention, & séduit le cœur par un pathétique attendrissant; éloquence de Métaphysique & de subtilités, qui se tient toujours dans les nues, 8c en impose aux simples à force de leur dire des choses inintelligibles; éloquence de vieux langage, qui affecte de copier le ton des Anciens, & se prévaut de leur autorité; éloquence de grandeur & de majesté, qui, par la force du génie, s'éleve jusqu'au sublime des King; éloquence d'images , qui plaît comme les fleurs; éloquence d'abondance & de rapidité, qui étale ses raisons, accumule ses preuves, multiplie ses autorités; éloquence de douceur de style & d'insinuation, qui est pour l'esprit comme la lumiere de la lune pour les yeux; éloquence de profon

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