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EPITRE.

(Matth., III, 15), il entra dans l'eau pour la consacrer par son baptême, et il revint ensuite des bords du Jourdain tout plein du Saint-Esprit. De même aussi le vin de son sang, formé de plusieurs grappes (c'est-à-dire des raisins de cette vigne qu'il à lui-même plantée), est tiré sous le pressoir de la croix, et il s'échauffe par sa propre vertu dans les vaisseaux qui sont propres à le contenir, c'est-à-dire dans le cœur de ceux qui le reçoivent avec une ferme et véritable foi. Vous

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donc (mes frères) qui sortez de la tyrannie de l'Egypte et de l'esclavage du démon, recevez comme nous, avec toute la sainte avidité de votre cœur, te sacrifice de la pâque de notre Sauveur, afin que nous soyons sanctifiés dans le fond de nos entrailles par ce même JésusChrist Notre-Seigneur, que nous croyons être présent dans ses sacrements, et dont la puissance demeure inestimable et incompréhensible dans tous les siècles

A NOTRE TRÈS-SAINT PÈRE
LE PAPE INNOCENT XII.

TRÈS-SAINT PÈRE,

l'im

C'est avec une confiance très-respectueuse, que, prosterné aux pieds de Votre Sainteté, je lui offre un ouvrage qui, bien que petit en appar parence, est des plus considérables portance et par la dignité de sa matière et, s'il m'est permis de le dire, des plus estimables par le mérite de son auteur et par l'élégance de son style.

Il y est traité du très-saint sacrement de l'Eucharistie qui, ayant été établi par JésusChrist pour l'édification et pour l'union de l'Eglise, est devenu, par l'ignorance et par la malice des hommes, un sujet de scandale pour plusieurs et une matière de schisme. C'est ce que M. Pellisson avait malheureusement éprouvé; car il avait été élevé dans les ténèbres de l'hérésie, et il n'était passé à la véritable lumière en embrassant la foi catholique, qu'après avoir acquis par un long et assidu travail beaucoup de savoir dans les lettres humaines, et après avoir beaucoup lu les saintes Ecri

tures.

Touché d'un si grand bonheur et plein de reconnaissance pour une grâce si signalée, il se crut obligé de travailler à la rendre commune à ses anciens frères, en tachant de les éclairer sur les difficultés qui les empêchent de rentrer dans le sein de l'Eglise, et surtout en établissant la réalité du très-saint sacrement avec tant de force et tant de clarté, que les plus opiniâtres ne pussent la combattre car il jugeait par son propre exemple que c'était un des plus sûrs moyens de ramener nos frères

errants.

Mais un sujet si utile ne lui parut pas devoir être traité d'une manière sèche et avec des raisonnements dénués de toute sorte de grâces, il crut y devoir employer toute l'élégance et toute la politesse qui lui étaient si Katurelles.

Cette manière d'écrire avec ornement plut, non seulement aux catholiques, mais aux protestants. Après que ses premiers volumes sur les différends de la religion eurent paru, tous l'exhortèrent à continuer, et plusieurs évêques de France, des plus recommandables par leur doctrine et par leur piété, parurent si contents de son travail, qu'encouragé par de si grandes

approbations il renonça à toute autre étude, et s'attacha uniquement à ce traité de l'Eucharistie, ne désirant rien avec tant de passion que d'employer le reste de ses jours à un ouvrage si pieux et si nécessaire.

C'est, très-saint Père, ce même ouvrage que j'ai cru qu'il était de mon devoir de présenter à Votre Sainteté, ne pouvant rien faire qui répondit mieux au sujet du livre et au profond respect de son auteur pour le saint-siége. Si Dieu avait laissé à M. Pellisson assez de vie pour disposer lui-même de son travail, qu'aurait-il pu mieux faire que de mettre son ouvrage sous la protection de Votre Sainteté ? L'application continuelle qu'elle a pour maintenir la foi et la discipline ecclésiastique : son ardent amour pour la paix : son esprit détaché de toutes les choses de la terre: son humilité vraiment chrétienne, son inépuisable libéralité pour tous les membres de Jésus-Christ, et son inclination toujours portée à remplir tous les devoirs de la piété et de la religion, sont les seules armes qu'elle emploie pour combattre les erreurs, et les seuls moyens dont elle se sert pour ramener à Dieu tous les hommes.

Les Eglises de France, très-saint Père, viennent de ressentir un effet de cet esprit de paix qui anime Votre Sainteté, par la manière dont elle a terminé ces longues difficultés qui n'avaient pu cesser sous deux de vos prédéces

seurs.

Dieu veuille que cette cruelle guerre qui désole aujourd'hui toute l'Europe soit bientôt terminée par les soins du Père commun de tous les chrétiens, qui ne respire que la paix et que la concorde; et que les princes catholiques reconnaissant enfin leurs véritables intérêts, se réunissent par un traité que rien ne puisse jamais rompre. C'est alors que les ennemis de l'Eglise pourront reconnaître la vérité, que suivre comme leur légitime pasteur, celui par cette heureuse paix ils ne pourront s'empêcher de reconnaître pour leur père.

Cette gloire, très-saint Père, est due à Votre Sainteté par l'ardeur et par l'empressement qu'elle a fait paraître dès son exaltation pour le salut non seulement de l'Europe, mais, s'il était possible, du monde entier, en ordonnant sans se lasser des prières publiques, et en envoyant partout ses nonces pour porter les

princes catholiques à s'unir, afin que, le calme régnant partout, on pût entendre la voix de la paix éternelle que Jésus-Christ a fait annoncer aux hommes par ses apôtres.

C'était là l'objet des vœux de M. Pellisson ; c'était le but de ses dernières veilles et de cet ouvrage que je supplie très-humblement Votre Sainteté de vouloir honorer de sa protection. J'espère que la charité paternelle qui lui fait élever avec tant de soin dans son propre sein les orphelins, la portera à recevoir avec la même bonté cet ouvrage posthume d'un homme que la mort a trouvé travaillant pour la vé– rité. Je m'estimerai trop heureux si, en qualité d'un de ses plus proches parents, étant aujour d'hui dépositaire de ses écrits, je puis faire

paraitre son dernier livre sous vos sacrés auspices, et si je puis obtenir pour moi la bénédiction apostolique de Votre Sainteté, à qui Dieu veuille donner pour le bien de son Eglise une vie selon nos souhaits, avec un pontificat heureux et paisible. Je suis avec un très-profond respect,

Très-saint Père,

De Votre Sainteté,

Le très-humble, très-obéissant et trèsfidèle fils et serviteur,

Préface.

Depuis que feu M. Pellisson eut donné le dessein de son traité de l'Eucharistie dans le premier volume de ses Réflexions sur les différends de la religion, on lui témoigna de tous côtés beaucoup d'impatience de voir un si beau dessein exécuté. Ses différentes occupations ne lui ayant permis d'y travailler qu'à diverses reprises, il ne put satisfaire aussi promptement qu'il le souhaitait les personnes considérables parmi les catholiques et les protestants qui lui témoignèrent lant d'empressement pour cet ouvrage. La mort le surprit dans le temps qu'il songeait à en faire imprimer les deux premières parties, se reservant de repasser à loisir encore plusieurs fois sur la troisième, comme il l'a marqué lui-même sur la première feuille de son manuscrit. S'il n'a pu pousser celle-ci aussi avant qu'il avait intention de la porter, il a du moins fait le principal, en examinant les passages des pères des premiers siècles, que les protestants prétendent le plus tirer à leur parti.

Parmi divers gros volumes écrits de sa main, il s'en trouve qui font connaître qu'il avait étudié à fond la religion sur tous les articles controversés, mais qu'il s'était particulièrement attaché à celui de la réalité du saint sacrement. Car il paraît qu'avec un travail d'une très-grande exactitude, il n'a rien voulu laisser de tout ce que chacun allègue pour prouver ou pour défendre sa créance. Les preuves, les objections et les réponses sont sommairement rangées par colonnes, avec tant d'abréviations toutefois, qu'on voit bien qu'il n'avait entrepris un si long travail que pour son instruction particulière. Dieu qui lui inspira une si pénible et si exacte recherche, l'en récompensa par des lumières qui lui firent découvrir la vérité. Dès qu'elle lui fut connue, il l'embrassa de tout son cœur, et il ne perdit depuis nulle occasion de la faire connaître à ceux qui malheureusement assoupis dans une fausse

DE FAURE FERRIÉS.

et dangereuse sécurité, se perdent faute de l'examiner et de s'instruire.

M. Pellisson, après sa conversion à la religion catholique, renonça à tous les talents qui lui avaient acquis tant de réputation par un grand nombre d'ouvrages d'esprit trèsagréables soit en vers, soit en prose. Il résolut de ne plus employer sa plume qu'à des choses plus sérieuses, propres à édifier ou à instruire. Il voulut même ne plus rien écrire que pour la gloire de Dieu, ou pour l'honneur et le service du roi. Et c'est ce qu'il a depuis religieusement observé.

Ayant été honoré du soin de répandre les libéralités de sa majesté sur ce grand nombre de convertis de ces derniers temps, s'il eut la consolation d'en trouver qui avaient abjuré de bonne foi, il eut le regret aussi de voir que beaucoup se laissaient encore éblouir par les subtilités et par les artifices de leurs premiers docteurs. Il crut que pour détruire leur prévention contre les dogmes de l'Eglise catholique, le plus sûr et le plus court serait de proposer simplement la vérité d'une manière naturelle, honnête et sincère, au lieu de s'amuser à disputer, parce qu'on disputerait éternellement, du moins avec quelques opiniâtres, sans que les disputes aboutissent à la fin qu'à augmenter l'opiniâtreté ou l'aigreur.

Dans cette vue il fit imprimer ses Réflexions sur les différends de la religion. Il y montra évidemment que ceux qui ont le malheur d'être séparés de l'Eglise catholique sont obligés par leurs propres principes d'examiner eux-mêmes soigneusement tous les articles de la religion qu'ils professent, quoique cet examen soit impossible à la plupart et inutile à tous, à moins qu'on ne commence par reconnaître l'autorité de l'Eglise. Il répondit ensuite aux objections qui lui furent envoyées des pays étrangers, détruisit les chimères d'un prétendu grand docteur, et découvrit l'illusion dangereuse de beaucoup

de gens, qui ne négligent de rentrer dans l'Eglise que parce qu'ils se flattent d'une fausse espérance qu'en toute religion l'on peut faire son salut.

M. Pellisson qui souhaitait si ardemment Ja conversion de ses frères, savait trop bien qu'il ne devait pas l'attendre de ses écrits. et que toute grâce vient de Dieu. Il a dit en termes exprès qu'un homme ne convertit point un autre homme. I tâchait seulement de mettre la vérité en évidence, de toucher et de convaincre. On a vu qu'il ne s'y était pas mal pris. La lecture de ses Réflexions plut et produisit son effet au dedans et au dehors du royaume. Plusieurs personnes de la plus haute élévation en naissance et en savoir en furent vivement touchées et parurent désirer de sa part de pareils éclaircissements sur deux points de la dernière conséquence, l'Eucharistie et la tradition. Il avait commencé par ramasser divers matériaux pour ce dernier; mais, pour contenter la curiosité et l'impatience de quelques personnes d'un très-grand mérite, il s'attacha à traiter auparavant de l'Eucharistic.

Il n'a jamais rien composé avec tant de soin, résolu, comme il le disait lui-même, d'en faire son chef-d'œuvre. C'est à quoi il a travaillé les derniers mois de sa vie avec tant d'assiduité et tant d'ardeur, qu'encore que cette application minât insensiblement le peu de santé qu'il avait, il reprenait souvent sur

son sommeil le temps que d'autres occupa tions indispensables lui avaient dérobé malgré lui. On eût dit que c'était un voyageur qui sentait approcher la fin du jour, ou qu'à l'exemple du serviteur dont parle l'Evangile il se hâtait de faire profiter son talent, prévoyant que le maître ne tarderait pas de lui faire rendre compte. Il ne se trompait point, Dieu ne lui a laissé de vie qu'autant qu'il a fallu pour ne pas laisser son dessein imparfait. Car s'il n'a pas eu le temps de mettre partout la dernière main, on espère qu'on ne désirera rien d'essentiel à son ouvrage, après le témoignage des prélats illustres et des hommes d'un mérite et d'un savoir distingué, qui l'ont lu et approuvé.

Outre cette pureté de style et ce tour délicat qui plaisent si fort dans les simples ouvrages de belles-lettres, que M. Pellisson composait autrefois en se jouant; outre le grand savoir, la netteté, la modestie et la douceur que nos adversaires mêmes estiment et louent dans ses Réflexions imprimées de son vivant, il y a dans ce dernier ouvrage tant de force, tant de clarté, tant de zèle, qu'on dirait que, comme ces deux disciples d'Emmaüs, il a reconnu le Seigneur dans la fraction du pain, et qu'en démontrant la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, son esprit été éclairé, son cœur a été embrasé par la présence de ce diyin maître, qui leur expliqua si clairement les Ecritures

TRAITÉ

DE L'EUCHARISTIE.

SECTION PREMIÈRE.

Il est à propos de resserrer la matière. Trois parties de la dispute sur la présence réelle. Une clé pour chacune.

1. Plus on a étendu ordinairement cette grande et importante matière de l'Eucharistie, plus il est à propos de la resserrer. Peu de personnes lisent les gros volumes; peu de ceux qui les lisent peuvent démêler le principal d'avec les incidents, et tirer de tant de conclusions particulières la conclusion générale qui est le but de tout l'ouvrage. Il en arrive comme aux cartes de géographie quand elles passent une certaine mesure; tout y est, mais nos yeux ne sauraient plus le découvrir. Ce n'est que par des raccourcis qu'on se forme quelque idée un peu juste, ou du tout, ou de chacune de ses parties.

II. La question de la présence réelle décide et entraîne toutes les autres, comme on le verra par les suites, et celle question a trois parties qui sont le sujet de trois longues disputes.

La première est la vraisemblance, possibilité ou impossibilité des opinions différentes selon le sens humain, dont on ne pourrait

aussi bien se dispenser de parler dès l'entrée, pour le moins en abrégé, quand ce ne serait que pour bien établir l'état de la question.

La seconde partie est l'Ecriture sainte.
La troisième, les pères.

III. En chacune de ces disputes il y a un moyen général de parvenir à la décision, et qui en est comme la clé : nous l'appellerons de ce nom abrégé.

La clé de la première dispute sur la vraisemblance, possibilité ou impossibilité est celle-ci. Par les principes et les sentiments communs à tous les chrétiens, un vraisemblable ordinaire en cette matière n'est point vraisemblable. Il faut chercher un vraisemblable merveilleux. Le merveilleux de Calvin est véritablement impossible; en tout cas il est sans comparaison plus difficile à comprendre et à croire que celui de l'Eglise, qui d'autre côté n'est point te qu'une grande partie de nos frères le pensent, séduits par leur vaines imaginations, comme ceux qui disaient à Notre-Seigneur lui-mème : Ces paroles sont dures, qui les peut écouter?

Nous n'ajoutons pas que le merveilleux de l'Eglise a des preuves et des autorités convaincantes, et que le merveilleux de Calvin

n'en a point, cela regarde la seconde et la troisième dispute.

La clé de la seconde dispute sur les passages de l'Ecriture sainte est celle-ci : En vain on allègue des exemples: La pierre était Christ. Je suis le cep, etc., pour montrer que les paroles de Notre-Seigneur : Ceci est mon corps, se pourraient entendre au sens figuré; car dans le langage humain, les circonstances des choses déterminent le sens des paroles, et suivant que nos expressions sont placées, quelquefois oui veut dire non, et blanc veut dire noir. S'il s'agissait d'une chose ordinaire et naturelle, si les chrétiens n'avaient jamais entendu parler de la présence réelle de Notre-Seigneur dans l'Eucharistie, et que quelqu'un leur vint annoncer ce dogme nouveau, ils pourraient s'en défendre sans doute, et rendre les paroles de Notre-Seigneur au ens figuré. Mais s'agissant par leur consentement commun d'une chose tout à fait audessus de la nature, d'une des plus grandes merveilles et d'un des plus grands mystères de leur religion, le dogme de la présence réelle s'étant trouvé en possession de toute l'Eglise depuis plusieurs siècles (comme on ne le saurait nier), quand on est venu annoncer aux chrétiens un dogme contraire, enfin dans le cas où nous sommes, dans les circonstances des paroles de Notre-Seigneur, nos frères séparés n'ont dû et ne doivent en façon du monde prendre ces paroles au sens figuré, et par conséquent ils ne le peuvent. Car ce qui est contraire au devoir et au bon sens s'appelle impossible entre ceux qui raisonnent, comme parmi les jurisconsultes on appelle conditions impossibles celles que le devoir et la raison ne permettent pas d'accomplir, encore qu'elles soient très-possibles en elles-mêmes à qui ne voudra écouter ni devoir ni raison.

La clé de la troisième dispute sur l'autorité des pères est celle-ci. La difficulté n'est pas de trouver des passages pour le dogme catholique tout en est plein, on en a fait des volumes; elle consiste en quelque petit nombre de passages qu'on oppose comme contraires. Mais il y a un fait dont on convient de part et d'autre, qui peut tout accorder et tout décider; c'est que devant les infidèles, devant ceux qui n'étaient pas encore baptisés et initiés aux mystères, en parlant ou en écrivant pour eux, les pères n'ont point entièrement expliqué la doctrine de l'Église, se sont contentés de dire quelque petite partie de la vérité, l'ont couverte même et enveloppée comme d'un voile que les étrangers ne pussent percer, les laissant errer sur cela dans leurs propres pensées. Ce fait posé, qui est très-constant par le commun consentement de tous les partis contraires, les passages en apparence contraires les uns aux autres, quoiqu'ils ne le soient pas en effet, ne doivent plus nous embarrasser. Il n'est plus question d'entrer dans le détail de chacun, ni de peser à la fausse balance des subtilités humaines toutes leurs expressions, toutes leurs paroles et jusqu'à leurs syllabes, ce qui va à l'infiai.

Il n'y a qu'à distinguer, si l'on peut, et par quelque bonne marque, quels sont ceux de ces passages où la vérité est tout entière quels sont ceux où elle n'est qu'en partie el déguisée, pour ainsi dire, de peur qu'on ne la connaisse. Nous en avons deux moyens très-naturels, l'un général et l'autre particulier. Le premier est la comparaison de ces passages en leur nombre et en leur qualité. Le second est que la Providence nous a conservé quatre grandes et longues instructions données à ceux qu'on venait d'initier, ou qu'on allait initier aux mystères. Le bon sens ne permet pas de douter que là tous les voiles ne soient levés et tous les rideaux tirés. Or l'Eglise elle-même y parle aux nouveaux fidèles précisément comme nous parlons à nos frères, jusqu'à prévenir au quatrième siècle les objections qu'ils nous font au dix-septième, et si cela est, comment prétendre qu'elle ne crût pas alors ce que nous croyons aujourd'hui?

IV. Ce sont les trois clés que nous voulons mettre en main à nos frères; mais qu'ils se souviennent toujours qu'en ces matières nulle clé ne peut ouvrir à celui qui n'a point frappé, qui n'a point cherché, qui n'a point demandé, comme nous l'avons dit dès l'entrée, ou plutôt comme le Seigneur nous l'a dit lui-même. Si ce Père des lumières et ce Père des miséricordes, en qui et par qui la faiblesse même peut tout quand il la fortifie, détournant sa vue de notre indignité pour ne l'arrêter que sur notre dessein, daigne nous soutenir dans ce travail, ils verront clairement que ces trois moyens généraux que nous avons appelés clés, se donnent un grand secours l'un à l'autre. Le merveilleux qu'il faut nécessairement établir par le principe commun de tous les chrétiens explique les paroles de Notre-Seigneur, ou pour mieux dire, fait voir qu'il n'y a point à les expliquer. mais à les prendre en leur sens naturel. Ces mêmes paroles et tous les autres passages de l'Ecriture sainte pris ensemble ne se peuvent jamais bien entendre que par le merveilleux de l'Eglise. Ce merveilleux et ces passages ensemble ne laissent aucune difficulté aux passages des pères, qui de leur côté ne laissent aucune difficulté sur la question, comment il faut entendre ces passages de l'Ecriture et ce merveilleux dont tous les chrétiens conviennent; et nulle opinion enfin, hors le dogme catholique, ne peut accorder et lier les conséquences nécessaires du principe commun à tous les chrétiens, qu'il y a un merveilleux surnaturel en ce mystère; les conséquences opposées et presque contraires en apparence qui se peuvent tirer de tous les passages de l'Ecriture, et celles de tous les passages des pères pris ensemble, qui semblent n'avoir pas moins de diversité. Sous le nom des pères nous comprenons aussi les historiens ecclésiastiques, les conciles, et les liturgies ou offices divins. C'est le plan de ce petit traité.

SECTION II.

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PREMIÈRE PArtie. De la vraisemblance, possibilité ou impossibilité. Pourquoi on traite cette question, et pourquoi on la traite la première.

I. N'aurons-nous point à nous défendre d'abord des catholiques mêmes? Quelle entreprise nous diront-ils! Est-ce ainsi qu'on met en compromis devant la raison humaine les merveilles et la puissance de Dieu ?

II. Un de ceux qu'il a convertis par la retraite, par l'étude et par le travail, à souvent avoué que dans la solitude où il était renfermé (1), quand il s'était bien rempli l'esprit de toutes les impossibilités d'Aubertin, il n'avait qu'à jeter un seul regard vers le ciel, et tout était effacé. Il trouvait Dieu si grand, il se trouvait si petit, qu'il doutait même d'avoir jamais pu former des doutes semblables.

III. Ce sera toujours le premier mouvement d'un cœur bien chrétien. Sortons au dehors de nous, la majesté de l'auteur et de l'ouvrage nous accable; rentrons au dedans de nous, en toutes les parties dont nous sommes le tout, en nos corps, en nos sens, en notre imagination, en notre mémoire, en notre raison elle-même toute superbe qu'elle est, nous trouvons aussitôt les bornes de notre raison qui lui persuadent sans peine de se borner en ce qui est au dessus d'elle. Nos frères mêmes vous diront d'abord qu'ils n'ont garde de combattre la toute-puissance de Dieu, qu'il n'est question que de sa voionté, qu'il l'a pu s'il l'a voulu.

IV. Mais le mouvement de l'homme animal succède bientôt à celui de l'homme chrétien. Dieu n'a pu le vouloir, ajouteront-ils un moment après, non plus que vouloir mentir ou mourir, ou avoir quelque autre défaut, ou faire que ce qui est ne soit point, et se contredire lui-même. Ainsi la question n'est changée qu'en paroles, et non pas en effet. Il s'agit toujours de savoir si la chose. est impossible.

V. Il serait aisé de remarquer, et nous le ferons ailleurs plus à propos et plus au long, la différence essentielle entre les chimères qu'ils nous opposent, où il faudrait que Dieu changeât sa nature propre, ce qui ne peut jamais être, et entre les merveilles dont ils disputent, où il suffit qu'il lui plaise de changer l'ordre qu'il a établi dans la nature des choses qu'il a faites lui-même, ce qui doit être éternellement en sa main et en son pouvoir. Mais une imagination prévenue de l'impossibilité n'écoute plus rien. Comment nous montrer qu'il l'a voulu (vous diront nos frères)? ces expressions seraient claires à la lettre, Ceci est mon corps, la communion du corps, ne discernant point le corps coupable,

(1) On verra bien que M. Pellisson parle ici de luimême et de sa Bastille, où tout le monde sait qu'il lut à fond Aubertin, et qu'il s'y convainquit par ses réflexions et par la comparaison des citations avec les originaux qu'on lui fournissait de l'erreur où il avait été jusqu'à cette heure-là; mais cela ne fait que bien: il en parle si modestement et avec tant d'édification que cela ne peut faire qu'un bon effet.

du corps; mais il est encore plus clair, qu'on ne les peut entendre à la lettre, et qu'il faut observer en cette occasion le précepte général de S. Augustin, d'avoir recours au sens figuré, quand l'Ecriture semble commander quelque chose de mauvais.

Il est vrai aussi, ajouteront-ils, que les pères, et particulièrement quand ils s'étendent sur cette matière, parlent quelquefois à peuprès comme s'ils étaient catholiques romains, et nous représentent en l'Eucharistie un changement merveilleux qu'ils appellent transmutation, transformation, transélémentation, et qu'ils comparent aux changements de l'eau en vin et de l'eau en sang dont nous parle l'Ecriture; mais qui ne voit que c'est pour relever des mystères qu'ils craignaient qu'on ne méprisât, et que leurs expressions magnifiques ne pouvant être entendues d'une chose si impossible et si absurde, se doivent réduire à un sens raisonnable, pour signifier un changement de dignité, de vertu et de force en ces symboles sacrés de la passion de Notre-Seigneur et de notre union avec lui?

VI. Que sert-il de le dissimuler ? c'est donc en cette impossibilité prétendue qu'est la racine de l'erreur. Inutilement nous abattrons les branches, tant que le tronc en repoussera de nouvelles.

Majesté, puissance et miséricorde infinie que nous adorons, il est vrai qu'une de vos paroles rend la santé et la vie quand il vous plaît, mais vous n'avez pas donné aux hommes de guérir le mal sans y porter la main ou le remède. Ce n'est pas pour sonder vos abîmes que nous osons en approcher; vous le savez, Seigucur, notre témérité n'est que charité. Pardonnez à vos enfants s'ils bégayent sur votre grandeur, pour tâcher de vous donner d'autres enfants. Confirmez, Segneur, ce que vous avez opéré en nous; augmentez notre foi avec la leur, et ce que nous tâchons de leur faire connaître, faites o Dieu tout-puissant et tout bon, que non seulement nous le connaissions nous-mêmes, mais que nous le sentions.

SECTION III.

Quelles sont les opinions à examiner sur la question de la vraisemblance, possibilité ou impossibilité.

I. Quatre sentiments partagent aujourd'hui en général le monde chrétien sur le sujet de l'Eucharistie. L'Eglise catholique, c'est-à-dire le grand corps des chrétiens dont les autres plus petits corps se sont séparés, croit toujours, comme elle croyait avant ces malheureuses séparations, une présence réelle et une manducation réelle du corps de Notre-Seigneur en ce sacrement auguste, avec un changement surnaturel et miraculeux; non pas en ce qui paraît et qui tombe sous les sens, qui demeure toujours le même, mais en ce qui ne paraît pas et qui n'est pas leur objet, mais l'objet de l'entendement seul, et que les philosophes nomment proprement substance; la substance du pain n'y est plus,

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