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1875, June 4. Sabeceiptione Bund

LES AÏE UX

DE FIGARO.

INTRODUCTION.

FIGARO AU LECTEUR.

Monsieur,

Ne soyez point surpris de ce titre suranné que je vous prête. Il est de mode, au temps où j'écris, d'accoster tout venant en l'appelant citoyen. Mais que voulez-vous ? Je suis comme Beaumarchais, mon auteur, qui tient si fort à son nom de terre et prétend, pour le garder, que c'est un nom de guerre. J'ai beaucoup démoli dans ma jeunesse, et je blâme aujourd'hui la démolition. Quand les rois étaient debout, j'ai fait ce que j'ai pu pour les renverser; maintenant qu'ils sont tombés, je les regrette. Je vous le dis sans héroïsme, le présent écrit ne devant être publié que soixante-quinze ans après ma mort. Je pense qu'en ce temps-là vous serez tous messieurs comme devant et je m'ingénie à parler comme on parlera , quand il ne restera plus rien de cette triste peau que j'ai maintenant à défendre. Je pourrais, il est vrai, vous appeler négligemment lecteur, ami lecteur, benin ou benoît lecteur, mais outre que ces dénominations sont déjà d'un autre temps, elles me semblent, comme à Beaumarchais, un peu cavalières, je dirais même indécentes , et je ne veux point me mettre de pair avec mon juge, au risque de m'attirer sa mauvaise humeur.

Voyez, monsieur, jusqu'où je pousse l'esprit de contradiction! Au lieu de faire maintenant comme les autres, de pérorer dans les clubs et de me couvrir de gloire à la guerre, je me suis enfermé tranquillement dans mon cabinet avec des amis de mon choix, toujours les mêmes, et qui ont rajeuni pour moi pendant que je vieillissais : mes livres ! Et tandis que les gentilshommes de mon temps, celui-là même qui me protégeait, cherchent à cacher leurs noms pour sauver leurs têtes et tâchent de prouver à la plebe souveraine qu'ils n'ont jamais eu d'aïeux, je me suis * mis à chercher les miens, non dans mes papiers de famille, mais dans ces chers volumes cent fois lus et relus qui contiennent toute la généalogie du genre humain. J'ai pu remonter ainsi la ligne de mes ascendants jusqu'à la création du monde : est-il un grand seigneur qui ait le droit d'en dire autant?

La trace est souvent interrompue, j'avoue même qu'elle a disparu pendant des siècles, mais elle reparaît au delà si nette que, pour ne pas la reconnaître, il faut être aveugle ou Allemand. Je puis donc maintenant revenir sur mes pas et mettre sous vos yeux, de père en fils, toute la dynastie des Figaro, depuis Adam jusqu'à moi. Ne craignez donc point, monsieur, de m'accompagner en ce long voyage d'instruction, sinon d'agrément; mon histoire (je vous l'annonce dès à présent pour vous donner du cæur) est en même temps l'histoire de la comédie et, dans la comédie, celle du peuple.

Mais je pressens une objection. Vous me direz : Mon ami,

pour

avoir des aïeux , il faut avant tout exister soi-même. Or tu n'existes pas; tu n'es qu'un personnage imaginaire né d'une fantaisie de poëte. Tu n'as pas plus de réalité que Tartufe ou Turcaret. » A cela je, répondrais volontiers : Reste à savoir si Tartufe ou Turcaret ne sont pas des personnages aussi réels que tel dévot historique du siècle dernier ou tel traitant du nôtre. Mais un pareil argument ne suffirait qu'à vous, monsieur, et aux hommes d'imagination, c'est-à-dire au petit nombre. Il faut donc que je songe aux autres à qui je dirai très-humblement : Vous avez raison, Figaro n'est qu'un masque. Il sert un grand d'Espagne parfaitement inconnu qui n'est enregistré dans aucun armorial. Il médicamente deux valets galiciens , L'Eveillé et La Jeunesse, qui n'ont jamais été baptisés en Galice. Il dupe un docteur Bartholo dont le nom trivial (c'est un critique

espagnol qui l'a dit) accuse chez l'auteur une ignorance bien coupable. Il quitte sa boutique de grand matin : c'est le moment où il devrait faire ses barbes. Il joue de la guitare dans la rue : c'est le moyen d'attirer sur lui les huées de tous les galopins du quartier. Enfin il parle français, invraisemblance qui résume toutės les autres. C'est un Espagnol de fantaisie, un mannequin de carnaval qui revêt et recèle un enfant de Paris. J'admets toutes ces observations, je n'y trouve rien à redire. Mais si l'on veut bien retirer ces Pyrénées en toile peinte que Beaumarchais a tendues sur la scène comme un décor, ou plutôt comme un rideau; si l'on écarte le grand d’Espagne, le docteur et le notaire de convention, l'abbé Bazile et, avec eux, la jalousie, la guitare, l'échelle de soie, les travestissements, les romances, en un mot tout ce qui appartient au théâtre, tous les accessoires obligés des comédies de mon temps, si l'on déshabille enfin le barbier Figaro, ne restera-t-il rien de ce joyeux être? Le mannequin tombé, n'aurons-nous pas encore devant nous quelque chose : une vie, une âme, un homme de mon siècle, et, comme nous le disions tout à l'heure, un enfant de Paris ? Eh bien! cet enfant de Paris

que

Beaumarchais a rencontré sur son chemin, qu'il a refait à son gré, vêtu à son goût, animé de sa vie et poussé sur la scène — c'est lui qui maintenant se présente à vous , inais pauvre, seul et nu, sans autre habit et sans autre esprit que le sien, c'est lui qui tient la plume. Que n'a-t-il, hélas! le style du maître : cette forme qui serre tant d'idées,

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