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LETTRE 435.

A la même.

à Paris, vendredi 10 Juillet 1fii^

Madame de Villars, qui entre fort bien dans la joie que j'ai de vous attendre, me disoit hier qu'il lui sembloit que la lettre que j'ai de vous, où vous me rendez maîtresse de votre marche, étoit justement comme une bonne lettre de change payable à vue, que je toucherois quand il me plairoit. Je trouvai le Duc de Sault chez elle, pâmant de rire de la nouvelle qui couroit, et qui court encore, que le Roi s'en retourne sur ses pas, à cause du siége de Maestricht s ou de quelque autre place : ce seroit un beau mouvement, et bien commode pour les pauvres courtisans qui reviennent sans un sou : c'est dimanche que Sa Majesté le déclarera. Le bon ami de Quanlo avoit résolu de n'arriver que lorsqu'elle arriveroit de son côté; de sorte que si cela ne se fût trouvé juste le même jour, il auroit couché à trente lieues d'ici : mais enfin tout alla à souhait. La famille de Y ami alla au-devant de lui : on donna du tems aux bienséances; mais beaucoup plus à la pure et simple amitié, qui occupa tout le soir. On fit hier une promenade ensemble , accompagnés de quelques Dames ; on fut bien aise d'aller à Versailles, pour le visiter, avant que la Cour vienne. Ce sera dans peu de jours, pourvu qu'il n'y ait point de hourvaris.

On a confronté Pénautier à la Brinvilliers; cette entrevue fut fort triste : ils s'étoient vus autrefois plus agréablement. Elle a tant promis que, si elle mouroit, elle en feroit bien mourir d'autres, qu'on ne doute point qu'elle n'en dise assez pour entraîner celui-ci, ou du moins pour lui faire donner la question , qui est une chose terrible. Cet homme a un nombre infini d'amis d'importance qu'il a obligés dans les deux emplois qu'il avoit (1). Ils n'oublient rien pour le servir ; on ne doute point que l'argent ne se jette partout; mais s'il est convaincu, rien ne peut le sauver. «

Je laisse là ma lettre, je m'en vais faire un tour de ville, pour voir si je n'apprendrai rien qui puisse vous divertir. Mes mains sont toujours au même état; si j'en étois fort incommodée, je commencerois à faire tous les petits remèdes qu'on me propose; mais je me sens un si grand fond de patience pour supporter cette incommodité, que je vous attendrai pour me guérir de l'ennui que les remèdes me donneront.

Je reviens de la ville. J'ai été chez Madame de Louvois, chez Madame de Villars, et chez la Ma

( 1 ) De Trésorier-général des États de Languedoc, et de Receveur-général du Clergé de France.

* Penaulier étoit accusé d'avoir empoisonné Matarel.Trésorier des États de Bourgogne. Il fut déchargé de t'accusation. Sou beau-frère étoit Conseiller de Graud'Cbambre et on rénandit beaucoup d'argent,

réchale d'Estrées. J'ai vu le Grand-Maître (1) , qui croit s'en retourner lundi, quand même le Roi ne partiroit pas: car si Maestricht est assiégé, comme on l'assure, il ne veut pas, dit-il, manquer cette occasion de faire quelque chose. Il est sur cela comme un petit garçon; et au lieu de ne plus servir, comme le Roi le croyoit, ayant fait les autres Maréchaux de France, il s'amuse à vouloir le mériter par les formes, comme un cadet de Gascogne. Mais ce n'est point cela que je veux dire ; ce sujet m'a portée plus loin que je ne voulois : c'est qu'il est donc vrai que le Roi croit partir; il a été longtems enfermé avec M. de Louvois. M. le Prince attendoit les nouvelles de cette conférence. Tous les courtisans sont au désespoir, et ne savent où retrouver de l'argent et de l'équipage ; la plupart ont vendu leurs chevaux : tout est en mouvement; les bourgeois de Paris disent qu'on enverra M. le Prince, et que le Roi ne prendra point la peine de retourner. Le détachement qu'on envoyoit à l'armée du Maréchal de Créqui, revient en Flandres. Enfin, je ne puis dire, ni personne, le dénouement de cette émotion. L'amt de Quanto arriva un quart-d'heure avant Quanto ; et comme il causoit en famille, on vint l'avertir de l'arrivée : il courut avec un grand empressement, et futlong

(l) Henri de Daillon, Comte, puis Duc du Lude, par Lettres du 31 Juillet 1675, pou^oit espérer d'être compris dans la promotion que le Roi fit des huit Maréchaux de France le 3o Juillet 1675, c'est-à-dire, trois jours après la mort de M. de Turennc. tems avec elle. Il fut hier à cette promenade que je vous ai dite, mais en tiers avec Quanto et son amie : nulle autre personne n'y fut admise, et la sœur (Madame de'Thianges) en a ététrès-affligée: voilà tout ce que je sais. La femme de l'ami (la Reine ) a fort bien pleuré. On a dit sourdement que si son mari partoit, elle seroit du voyage; tout ceci se démêlera dans peu. Adieu, ma très-chère et trèsparfaitement aimée, je vous embrasse tendrement. La Saint-Géran a la fièvre, elle en est aussi étonnée que je le fus aux Rochers : elle n'a jamais été malade, non plus que moi, en ce tems-là.

LETTRE 436.

A la même.

à Paris, vendredi 17 Juillet 1676.

Enftn, c'en est fait, la Brinvilliers est en l'air; son pauvre petit corps a été jeté, après l'exécution , dans un fort grand feu, et ses cendres au vent; de sorte que nous la respirerons, et par la communication des petits esprits, il nous prendra quelqu'humeur empoisonnante, dont nous serons tous étonnés. Elle fut jugée dès hier; ce matin on lui a lu son arrêt, qui étoit de faire amende honorable à Notre-Dame , et d'avoir la tète coupée, son corps brûlé, les cendres au vent. On l'a présentée à la question; elle a dit qu'il n'en étoit pas besoin, et qu'elle diroit tout; en effet, jusqu'à cinq heures du soir elle a conté sa vie, encore plus épouvantable qu'on ne le pensoit. Elle a empoisonné dix fois de suite son père, elle ne pouvoit en venir à bout, ses frères et plusieurs autres; et toujours l'amour et les confidences mêlés partout. Elle n'a rien dit contre Pénautier. On n'a pas laissé, après cette confession, de lui donner dès le matin la question ordinaire et extraordinaire ; elle n'en a pas dit davantage : elle a demandé à parler à M. le Procureur-Général; on ne sait point encore le sujet de cette conversation. A six heures, on l'a menée nue en chemise, la corde au cou, à Notre-Dame, faire amende honorable; et puis on l'a remise dans le même tombereau, où je l'ai vue jetée à reculons sur la paille, avec une cornette basse et sa chemise, un Docteur auprès d'elle, le bourreau de l'autre côté : en vérité, cela m'a fait frémir. Ceux qui ont vu l'exécution, disent qu'elle est montée sur l'échafaud avec bien du courage. Pour moi, j'étois sur le pont Notre-Dame, avec la bonne d'Escars; jamais il ne s'est vu tant de monde; jamais Paris n'a été si ému ni si attentif; et qu'on demande ce que bien des gens ont vu, ils n'ont vu, comme moi, qu'une cornette; mais enfin ce jour étoit consacré à cette tragédie. J'en saurai demain davantage, et cela vous reviendra.

On dit que le siége de Maestricht est commencé; celui de Philisbourg continue : cela est triste pour les spectateurs. Notre petite amie (Madame de Coulanges) m'a bien fait rire ce matin ; elle dit que

Madame

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