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Madame de Rochefort, au milieu de sa douleur, a toujours conservé une tendresse extrême pour Madame de Montespan, et m'a contrefait les sanglots au travers desquels elle lui disoit qu'elle avoit aimé cette belle toute sa vie d'une véritable inclination. Êtes-vous assez méchante pour trouver cela aussi plaisant que moi?

Voici encore un petit récit; mais je ne veux pas que M. de Grignan le lise. Le petit bon (M. de Fiesque ), qui n'a pas l'esprit d'inventer la moindre chose, a conté naïvement qu'étant couché l'autre jour familièrement avec la Souricière * , elle lui avoit dit, après deux ou trois heures de conversation: « Petit bon, j'ai quelque chose sur le cœur » contre vous ». — Et quoi, Madame ? — « Vous » n'êtes point dévot à la Vierge ; ah! vous n'êtes » point dévot à la Vierge : cela me fait une peine » étrange ». Je souhaite que vous soyez plus sage que moi, et que cette sottise ne vous frappe pas, comme elle m'a frappée.

On dit que L.. . . ** a trouvé sa chère femme, écrivant une lettre qui ne lui a pas plu; le bruit a été grand. D'Hacqueville est occupé à tout raccom-1 moder: vous croyez bien que ce n'est pas de lui que

* La Souricière est Madame de Lionne, comme on le voit par le mot de Madame Cornuel rapporté dans la Lettre du 17 Avril 1G76. Les Amours des Gaules , nous apprennent que M. de Fiesque étoit son amant en titre d'office, que le grand nombre de ses rivaux n'avoit pu décider à prendre sa démission.

** C'est M. de Louvigny, second fils du Maréchal de Grammont. On a vu que d'Hacqueville étoit l'ami de cette famille. Tome IV. B

je sais cette petite affaire ; mais elle n'en est pas moins vraie.

LETTRE 437. A la même.

à Paris, mercredi aa Juillet 1676.

Oui , ma fille , voilà justement ce que je veux; je suis contente et consolée du tems que je perds, par la rencontre heureuse des sentimens de M. de Grignan et des miens. Il sera fort aise de vous avoir cet été à Grignan : j'ai considéré son intérêt aux dépens de la chose du monde qui m'est la plus chère; et il songe à son tour à me plaire, en vous empêchant de remonter en Provence, et vous faisant prendre un mois ou six semaines d'avance, qui me font un plaisir sensible, et qui vous ôtent la fatigue de l'hiver et des mauvais chemins. Rien n'est plus juste que cette disposition; elle me fait sentir les douceurs de cette espérance , que nous aimons et que nous estimons tant. Voilà qui est donc réglé ; nous en parlerons encore plus d'une fois, et plus d'une fois je vous remercierai de cette complaisance. Mon carrosse ne vous manquera point à Briare, pourvu qu'il puisse revenir de l'eau dans la rivière : on passe tous les jours à gué notre rivière de Seine, et l'on se moque de tous les ponts de l'Isle.

Je viens d'écrire au Chevalier ( de Grignan) qui s'inquiétoit de ma santé. Je lui mande que je ne puis serrer la main ni danser la bourrée : voilà deux choses dont la privation m'est bien rude ; mais vous acheverez de me guérir ; et quoique j'aie encore un peu de mal aux genoux, cela ne m'empêche point de marcher; au contraire, je souffre quand je suis trop long-tems assise. Vous ai-je mandé que je fus dîner l'autre jour à Sully, chez le Président Amelot, avec les d'Hacqueville, Corbinelli, Coulanges? Je fus ravie de revoir cette maison, où j'ai passé ma belle jeunesse: je n'avois point de rhumatisme en ce tems-là. Mes mains ne se ferment pas tout à fait ; mais je m'en sers à toutes choses, comme si de rien n'étoit. J'aime l'état où je suis, et toute ma crainte, c'est de rengraisser, et que vous ne me voyiez point le dos plat. En un mot, ma très-chère, quittez vos inquiétudes, et ne songez qu'à venir me voir. Voilà notre Corbinelli qui va vous rendre compte de lui. Villebrune dit qu'il m'a guérie; je suis bien aise que cela lui soit bon : il n'est pas en état de négliger ce qui lui attire des Vardes et des Monceaux in ogni modo. Vardes mande à Corbinelli que, dans cette pensée, il le révère comme le Dieu de la Médecine. Villebrune pourra fort bien les divertir, et sur ce chapitre, et sur d'autres: c'est un oiseau effarouché, quine sait où se reposer. Encore un petit mot de la Brinvilliers; elle est morte comme elle a vécu, c'est-à-dire, résolument. Elle entra dans le lieu où l'on devoit lui donner la question ; et voyant trois seaux d'eau , elle dit s « C'est assurément pour me noyer; car de la taille

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» dont je suis, on ne prétend pas que je boive tout » cela ». Elle écouta son arrêt dès le matin, sans frayeur et sans foiblesse, et sur la fin, elle fit recommencer, disant que ce tombereau l'avoit frappée d'abord, et qu'elle en avoit perdu l'attention pour le reste. Elle dit à son confesseur, par le chemin 5 de faire mettre le bourreau devant elle , afin, dit-elle , de ne point voir ce coquin de Desgrais, qui m'a prise. Desgrais étoit à cheval devant le tombereau. Son confesseur la reprit de ce sentiment; elle dit: « Ah mon Dieu !je vous en demande pardon; qu'on » me laisse cette étrange vue ». Elle monta seule et nus pieds sur l'échelle et sur l'échafaud, et fut un quart-d'heure mirodée, rasée, dressée et redressée par le bourreau ; ce fut un grand murmure et une grande cruauté. Le lendemain, on cherchoit ses os > parce que le peuple croyoit qu'elle étoit sainte. Elle avoit, disoit-elle, deux confesseurs ; l'un soutenoit qu'il falloit tout avouer, et l'autre non ; elle rioit de cette diversité, disant : Je puis faire en conscience , ce qu'il me plaira : il lui a plu de ne rien avouer. Penautier sortira plus blanc que la neige; le public n'est point content; on dit que tout cela trouble. Admirez le malheur ; cete créature a refusé d'apprendre ce qu'on vouloit, et a dit ce qu'on ne demandoit pas : par exemple, elle a dit que M. Fouquet avoit envoyé Glaser, leur Apothicaire empoisonneur, en Italie, pour avoir d'une herbe qui fait du poison : elle a entendu dire cette belle chose à Sainte- Croix. Voyez quel excès d'accablement, et quel prétexte pour achever ce pauvre infortuné. Tout cela est bien suspect. On ajoute encore bien des choses; mais en voilà assez pour aujourd'hui.

On tient que M. de Luxembourg a dessein de tenter une grande entreprise pour secourir Philisbourg ; c'est une affaire périlleuse. Le siége de Maestricht continue; mais le Maréchal d'Humières va s'emparer d'Aire ( 1 ) pour jouer aux échecs, comme je disois l'autre jour ., il a pris toutes les troupes qu'on destinoit au Maréchal de Créqui ; et les Officiers-Généraux, qui étoient nommés pour cette armée, sont retournés en Allemagne, comme la Trousse, le Chevalier du Plessis et d'autres. Nos garçons sont demeurés avec M. de Schomberg ; je les aime bien mieux là qu'avec le Maréchal d'Humières. M. de Schomberg favorisera notre siége et les fortifications deCondé, comme Villahermosa (2) favorise le siége de Maestricht et le Prince d'Orange. Tout ceci s'échauffe beaucoup : cependant on se réjouit à Versailles ; tous les jours des plaisirs , des comédies, des musiques, des soupers sur l'eau. On joue tous les jours dans l'appartement du Roi, la Reine et toutes les Dames, et tous les courtisans : c'est là qu'on voit perdre ou gagner dans une séance deux ou trois mille louis.

Madame de Nevers (3) est belle comme le jour,

(1) Cette place fut prise le 31 Juillet. (1) Le Général des troupes d'Espagne.

(3) Gabrielle de Damas , f1lle de Claude-Léonor, Marquis de Thianges, et de Gabrielle de Rochechouart-Mortemart.

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