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Paris : vous en aurez la vue, et vous admirerez ce que c'est que la fortune,

Penautier est heureux, il n'y eut jamais un homme si bien protégé; vous le verrez sortir , mais sans être bien justifié dans l'esprit de tout le monde. Il y a eu des choses extraordinaires dans tout ce procès ; mais on ne peut les écrire. Le Cardinal de Bonzi disoit toujours en riant, que tous ceux qui avoient des pensions sur ses bénéfices , ne vivroient pas long-tems, et que son étoile les tueroit. Il y a deux ou trois mois que l'Abbé Fouquet, ayant ren. contré cette Eminence dans le fond de son carrosse avec Penautier, dit tout haut : Je viens de rencontrer le Cardinal de Bonzi avec son étoile ( 1 ). Cela n'est-il pas bien plaisant ! Je sayois tantôt mille choses très-bonnes à vous endormir; je ne m'en souviens plus; quand elles reviendront , je les écrirai vitement. Adieu, ma très-aimable, il est tard, je ne suis pas en train de discourir. J'ai passé tout le soir avec d'Hacqueville dans le jardin de Madame de la Fayette ; il y a un jet d'eau, un petit cabinet couvert ; c'est le plus joli petit lieu du monde, pour respirer à Paris.

(1) Le Cardinal de Bonzi étoit regardé comme un de ceux qui protégeoient Penautier le plus ouvertement.

LETTRE 441.

A la même.

à Paris, mercredi 29 Juillet 1676. Voici un changement de scène qui vous paroîtra aussi agréable qu'à tout le monde, Je fus samedi à Versailles avec les Villars. Vous connoissez la toilette de la Reine, la messe, le dîner; mais il n'est pas besoin de se faire étouffer, pendant que Leurs Majestés sont à table; car à trois heures , le Roi, la Reine, Monsieur, Madame, Mademoiselle, tout ce qu'il y a de Princes et de Princesses, Madame de Montespan, toute sa suite, tous les courtisans, toutes les Dames; enfin, ce qui s'appelle la Cour de France, se trouve dans ce bel appartement du Roi que vous connoissez. Tout est meublé divinement, tout est magnifique. On ne sait ce que c'est que d'y avoir chaud; on passe d'un lieu à l'autre, sans faire la presse nulle part. Un jeu de reversi donne la forme, et fixe tout. Le Roi est auprès de Mme. de Montespan, qui tient la carte ; Monsieur, la Reine , et Madame de Soubise, Dangeau et compagnie, Langlée et compagnie ; mille louis sont répandus sur le tapis , il n'y a point d'autres jetons. Je voyois jouer Dangeau ; et j'admirois combien nous sommes sots au jeu auprès de lui. Il ne songe qu'à son affaire, et gagne, où les autres perdent; il ne néglige rien, il profite de tout, il n'est point distrait : en un mot, sa bonne conduite défie la fortune; aussi les deux cents mille francs en dix. jours, les cent mille écus en un mois, tout cela se met sur le livre de sa recette *. Il dit que je prenois part à son jeu, de sorte que je fus assise très-agréablement et très-commodément. Je saluai le Roi, ainsi que vous me l'avez appris; il me rendit mon salut, comme si j'avois été jeune et belle. La Reine me parla aussi long-tems de ma maladie, que si c'eût été une couche. M. le Duc me fit mille de ces caresses , à quoi il ne pense pas. Le Maréchal de Lorges m'attaqua sous le nom du Chevalier de Grignan, enfin tutti quanti. Vous savez ce que c'est que de recevoir un mot de tout ce que l'on trouve en son chemin. Madame de Montespan me parla de Bourbon, elle me pria de lui conter Vichi, et comment je m'en étois portée; elle me dit que Bourbon, au lieu de guérir un genou, lui a fait mal aux deux. Je lui trouvai le dos bien plat, comme disoit la Maréchale de la Meilleraie; mais sérieusement, c'est une chose surprenante que sa beauté; sa taille n'est pas de la moitié si grosse qu'elle étoit; sans que son teint, ni ses yeux, ni ses lèvres, en soient moins bien. Elle étoit habillée de point de France, coiffée de mille boucles ; les deux des tenipes lui tombent fort bas sur les joues ; des rubans noirs à sa tête, des perles de la Maréchale de l'Hôpital, embellies des boucles et des pendeloques de diamans de la dernière beauté, trois ou quatre poinçons, point de coiffe; en un mot, une triomphante beauté à faire admirer à tous les Ambassadeurs. Elle a su qu'on se plaignoit qu'elle empèchoit toute la France de voir le Roi; elle l'a redonné, comme vous voyez, et vous ne sauriez croire la joie que tout le monde en a, ni de quelle beauté cela rend la Cour. Cette agréable confusion, sans confusion, de tout ce qu'il y a de plus choisi, dure depuis trois heures jusqu'à six. S'il vient des. courriers, le Roi se retire un moment pour lire ses lettres, puis revient. Il y a toujours quelque musique qu'il écoute, et qui fait un très-bon effet. Il cause avec les Dames qui ont accoutumé d'avoir cet honneur. Enfin, on quitte le jeu à six heures ; on n'a point du tout de peine à faire les comptes; il n'y a point de jetons, ni de marques ; les poules sont au moins de cinq, six à sept cents louis, les grosses de mille, de douze cents. On en met d'abord vingt chacun, c'est cent; et puis celui qui fait en met dix. On donne chacun quatre louis à celui qui a le quinola; on passe; et quand on fait jouer, et qu'on ne prend pas la poule, on en met seize à la

* Dans l'éloge de Dangeau , Fontenelle s'arrète sur sa singulière supériorité dans l'art des jeux. Il y faisoit les combinaisons les plus savantes, sans laisser voir aucune application. Il demanda une grâce au Roi , qui la lui promit à condition que, pendant la partie même qu'il alloit jouer, il mettrait sa demande en vers et en cent vers. Après le jeu, où il avoit paru aussi peu occupé qu'à l'ordinaire , il récita au Roi les cent vers bien comptés. Ce ne fut pas le jeu seul qui fit sa fortune. Il étoit sur-tout un parfait courtisan, genre de perfection qui mène à plus d'un vice et à plus d'un ridicule. C'est par-là qu'il fournit à la Bruyère les traits d'une de ses peintures les plus achevées, le caractère de Pamphile. ( Chapitre des Grands. )

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