Images de page
PDF
ePub

de vous *. Mandez-moi par quel miracle vous avez été conservé. Admirez en passant le malheur de Corbinelli. M. le Cardinal de Retz l'aimoit chèrement : il commence à lui donner une pension de deux mille francs; son étoile a, je crois, fait mourir ce grand homme.

Notre bon Abbé de Coulanges a pensé mourir. Le remède du Médecin Anglois l'a ressuscité. Dieu n'a pas voulu que M. le Cardinal de Retz s'en servît , quoiqu'il le demandât sans cesse. L'heure de sa mort étoit marquée, et cela ne se dérange point.

Ma fille vous fait ses complimens à tous deux. Je crains bien qu'elle ne m'échappe. Adieu, mes très-chers.

* Voici comme Bussy raconte cet événement. « I] y a près de quinze jours que le tonnerre tomba à demi-lieue d'ici. De six personnes qui étoient sous un noyer, il en tua trois, et il blessa fort les trois autres, comme vous pourriez dire, de rendre un homme digne d'entrer dans le Serrail, et de brûler sa femme en pareil endroit qu'il avoit été blessé. Voilà des effets bien bizarres du tonnerre. Pour moi qui mérite d'autres chàtimens que le feu du Ciel, je ne l'appréhende pas ».

LETTRE 56o.
Au même.

à Paris, ce 2g Août 1679.

L E récit du procès de ma Nièce m'a fait plaisir, mon cher Cousin, et dans votre repartie à l'Avocat de Riom, j'ai trouvé votre rabutinade fort bien, placée. Je prends une part très-sérieuse à tout ce> qui touche ma chère nièce et son cher père. Puisque M. le Comte de Dalet a appelé de la sentence de Riom, j'espère que vous ne demeurerez pas seul dans vos châteaux, et que vous demanderez au Roi de venir à Paris, ce qu'il ne vous refusera pas, selon les apparences. Je n'ai point eu peur pour vous, mon cher Cousin, du tonnerre que j'ai appris qui étoit tombé dans votre voisinage. Vous n'avez jamais mérité le feu du Ciel ; d'autres maisons que la vôtre le devroient craindre; mais la pénitence est une espèce de cloche qui détourne quelquefois la nue.

LETTRE 56l.

Madame DE SÉrIGNÉ à Madame DE Grignjn*.

à Paris, vendredi au soir 15 Septembre 1679.

JE suis dans une grande tristesse de n'avoir point de vos nouvelles. Je trouve mille choses en mon chemin qui me frappent les yeux et le cœur. Je fus hier chez Mademoiselle de Méri; j'en viens encore: elle est sans fièvre, mais si accablée de ses maux ordinaires et de ses vapeurs, si épuisée et si fâchée de votre départ, qu'elle fait pitié : on n'ose lui parler de rien, tout lui fait mal et la fait suer : elle m'a priée de vous dire son état et sa tristesse. Mon Dieu ! que j'ai d'envie de savoir comment vous

* Madame de Grignan étoit restée à Paris depuis la fin d'Octobre 1677 , jusqu'en Septembre 1679, qu'elle partit pour la Provence.

vous trouvez de ce bateau ! et toujours ce bateau, c'est toujours là que je vous vois, et presque point dans l'hôtellerie : je crois qu'après cette allure si lente, vous souhaiterez des cahots, comme vous vouliez du fumier après la fleur d'orange. Enfin, ma fille, j'attends de vos nouvelles et de celles de toute votre troupe, que j'embrasse du meilleur de mon cœur : il me semble que tous les soins et tous les yeux sont tournés de votre côté : outre que vous êtes la personne qualifiée, vous êtes la personne si délicate, qu'il ne faut être occupé que de vous. J'ai vu la Marquise d'Huxelles, qui vous fera dignement recevoir à Châlons : j'y adresse cette lettre.

Nous revoilà maintenant dans les écritures pardessus les yeux :je n'ai pas au moins sur mon cœur de n'avoir pas senti le bonheur de vous avoir; je n'ai pas à regretter un seul moment du tems que j'ai pu être avec vous, pour ne l'avoir pas su ménager. Enfin, il est passé, ce tems si cher; ma vie passoit trop vite, je ne la sentoispas; je m'en plaignois tous les jours, ils ne duroient qu'un moment. Je dois à votre absence le plaisir de sentir la durée de ma vie et toute sa longueur. Je ne sais point de nouvelles; quiconque ne voit guère, n'a guère à dire aussi. Le Roi d'Angleterre est bien malade. La Reine d'Espagne crie et pleure : c'est l'étoile de ce mois. J'aimerois assez à vous entretenir davantage, mais il est tard, et je vous laisse dans votre repos :j© vous souhaite une très-bonne nuit. Est-il possible nue j'ignore ce qui est arrivé de cette barque qu» j'ai vue avec tant de regret s'éloigner de moi! Ce n'est pas aussi sans beaucoup de chagrin que je l'ignore. Vlais si vous n'avez point écrit, j'ai au moins la consolation de croire que ce n'est pas votre faute, et que j'aurai demain une de vos lettres. Voilà sur quoi tout va rouler, au lieu d'être avec vous tous les jours et tous les soirs.

LETTRE 562.

A la même. à Paris, lundi 18 Septembre 1679. J'attendo1s votre lettre avec impatience, et j'avois besoin d'être instruite de l'état où vous êtes; mais je n'ai jamais pu voir, sans fondre en larmes, tout ce que vous me dites de vos réflexions et de votre repentir sur mon sujet. Ah, ma très-chère, que voulez-vous me dire de pénitence et de pardon? Je ne vois plus rien que tout ce que vous avez d'aimable, et mon cœur est fait d'une manière pour vous, qu'encore que je sois sensible jusqu'à l'excès à tout ce qui vient de vous, un mot, une douceur, un retour, une caresse, une tendresse, me désarme et me guérit en un moment, comme par une puissance miraculeuse. Je vous ai dit ceci plusieurs fois, je vous le dis encore, et c'est une vérité; je suis persuadée que vous ne voulez pas en abuser, mais il est certain que vous faites toujours, en quelque façon que ce puisse être, la seule agitation de mon âme, Plût à Dieu, ma fille, que je pusse vous revoir1 à l'hôtel de Carnavalet, non pas pour huit jours, ni pour y faire pénitence; mais pour vous embrasser, et vous faire voir clairement que je ne puis être heureuse sans vous, et que les chagrins qui partent de l'amitié que j'ai pour vous, me sont plus agréables que toute la fausse paix d'une ennuyeuse absence. Si votre cœur étoit un peu plus ouvert, vous ne seriez pas si injuste : parlez, éclaircissezvous, on ne devine pas; ne faites point, comme disoit le Maréchal de Grammont, ne laissez point vivre ni rire des gens qui ont la gorge coupée, et qui ne le sentent pas. Il faut parler aux gens raisonnables , c'est par-là qu'on s'entend; et l'on se trouve toujours bien d'avoir de la sincérité : le tems vous persuadera peut-être de cette vérité.

Vous me dépeignez fort bien la vie du bateau; vous avez couché dans votre lit : mais je crains que vous n'ayez pas si bien dormi que ceux qui étoient sur la paille. Je me réjouis avec le petit Marquis, du sot petit garçon qui étoit auprès de lui; ce méchant exemple lui servira plus que toutes les leçons : ou a fort envie, ce me semble, d'être le contraire de ce qui est si mauvais. Je n'ai point de nouvelles de votre frère; que dites-vous de cet oubli ? Je ne doute point qu'il ne brillotte fort à nos Etats. Je vis hier Mademoiselle de Méri, je la trouvai assez tranquille. Il y a toujours un peu do difficulté à l'entretenir ; elle se révolte aisément contre les moindres choses, lors même qu'on croit avoir pris les meilleurs tons : mais enfin elle esfc

« PrécédentContinuer »