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plus aimable amusement que je puisse avoir en votre absence. En voici un que j'ai trouvé; c'est un tome de Montaigne, que je ne croyois pas avoir apporté : ah, l'aimable homme! qu'il est de bonne compagnie ! c'est mon ancien ami; mais à force d'être ancien, il m'est nouveau. Je ne puis lire qu'avec les larmes aux yeux, ce que dit le Maréchal de Montluc du regret qu'il a de ne s'être pas com» m unique à son fils, et de lui avoir laissé ignorer la tendresse qu'il avoit pour lui. Lisez cet endroit-là , je vous prie ; c'est à Madame d'Estissac, de l'amour des pères envers leurs en/ans *. Mon Dieu , que ce livre est plein de bon sens!

Mon fils triomphe aux Etats, il vous fait toujours mille amitiés; c'est plus d'attention pour votre santé, plus de crainte que vous ne soyez pas assez forte : enfin, ce pigeon est tout à fait tendre. Je lui dis aussi vos amitiés : je suis conciliante, comme dit Langlade. J'ai une envie extrême de savoir si vous vous serez bien reposée, et si Guisoni ne vous aura point donné quelques conseils que vous ayez suivis. On dit que la glace est bien contraire à votre poitrine; vous n'êtes plus en état de prendre sur vous, tout y est pris : ce qui reste tient à votre vie. Le bon Abbé me disoit tantôt que je devrois vous demander Pauline ; qu'elle me donneroit de la joie, de l'amusement, et que j'étois plus capable que je n'ai jamais été, de la bien élever : j'ai été ravie de

* On sait que J. J. Rousseau a pris dans ce chapitre beaucoup de pensées et d'expressions «jui font l'ornement de son Émile. Toi1te IV. D d

ce discours, mettons le cuire, nous y songerons quelque jour. Il me vient une pensée, que vous ne voudriez pas me la donner, et que vous n'avez pas assez bonne opinion de moi. Ma fille, cachez-moi cette idée, si vous l'avez; car je sens que c'est une injustice, et que vous ne me connoissez pas : je serois délicieusement occupée à conserver toutes les merveilles de cette petite.

Mesdemoiselles de Grignan, ne l'aimez-vous pas bien? Vous devriez m'écrire, et me conter mille choses, mais naturellement, et sans vous en faire une affaire, et me dire, sur-tout, comment se porte votre chère marâtre: cela vous accoutumeroit à écrire facilement comme nous. Je voudrois bien que le petit continuât à jouer au mail : qu'on le fasse plutôt jouer à gauche alternativement, que de le désaccoutumer de jouer à droite. Saint-Aubin a trouvé un mail ici, il y joue très-bien. Je lui dis des choses admirables de sa petite Camuson, et je lui demande les chemins qui l'ont conduit de la haine et du mépris que nous avons vus, à l'estime et à la tendresse que nous voyons : il est un peu embarrassé; il mange des pois chauds, comme dit M. de la Rochefoucauld, quand quelqu'un ne sait que répondre.

M. de Grignan, je vous observe; je vous vois venir; je vous assure que si vous ne me dites rien vous-même dela santé de Madame votre femme, après les horribles fatigues de son voyage, je serai bien mal contente de vous. Cela répondroit-il, en>, effet, à ce que vous me disiez en partant? Fiez-vous à moi, je vous réponds de tout. Je crains bien que vous n'observiez cette santé que superficiellement. Si je reçois un mot de vous, comme je l'espère, je vous ferai une grande réparation.

LETTRE 569.

la, même.

àLivry, mercredi 11 Octobre 1679.

J'attendois cette lettre du premier avec bien de l'impatience; les pluies l'ont retardée: voilà un des chagrins de l'absence; c'est qu'elle noircit toutes choses. Je n'avois pas manqué d'imaginer tout ce qu'il y a de plus fâcheux ; et pour vous parler sincèrement, je ne puis être en repos sur votre santé: je ne crois point ce que vous m'en dites; M. de Grignan même ne m'en dit pas un mot : la pauvre Montgobert, à qui je me fie, est malade; Mesdemoiselles de Grignan n'en disent que ce qu'il vous plaît : ainsi je suis abandonnée à mon imagination. Vos jambes froides et mortes , dont vous vous moquez au moins devant moi, me font une peine incroyable : je ne trouve point que cela soit à négliger; et si j'étois à votre place, je suivrois l'avis de Guisoni, qui ne traite pas ce mal de bagatelle; je ferois le voyage qu'il vous conseille, je prendrois mon tems, je mettrois ce remède au rang de mes affaires indispensables, et je ne laisserois point mes

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pauvres jambes froides, mortes et dénuées d'esprits: je voudrois, enfin, me soulager des cruelles douleurs qu'elles me font souffrir tous les soirs. Ce n'est pas vivre, ma chère enfant, que de vivre avec tant d'incommodités. C'est ce voyage-là que je vous ferois bien faire, si j'étois M. de Grignan, et que j'eusse autant de pouvoir sur vous qu'il en a. Enfin, vous croyez bien que je pense souvent à toutes ces choses, et qu'il n'y a nulle philosophie, nulle résignation et nulle distraction, qui puissent m'en détourner. Je m'en accommode le mieux que je puis, quand je suis dans le monde; mais de croire que cette pensée ne soit pas profondément gravée dans mon cœur, ah, ma fille 1 vous connoissez trop bien l'amitié, pour pouvoir en douter. Et vous parlez de ma santé; c'est bien dit, de ma santé; car je me porte très-bien, je vous l'ai dit vingt fois; vous vous occupez de ma santé, et moi je m'inquiète avec raison de votre maladie. Guisoni veut que je me fasse saigner ., parce que la saignée lui fait du b1en; le médecin Anglois dit qu'elle est contraire au rhumatisme, et que si j'ôte mon sang qui consume les sérosités, je me retrouverai, comme il y a quatre ans : lequel croirai-je? Voici le milieu ; je me purgerai à la fin de toutes les lunes, ainsi que j'ai fait depuis deux mois; je prendrai de cette eau et de l'eau de lin, c'est là tout ce qu'il me faut ; et ce qui me seroit encore meilleur, ce seroit votre santé. Voilà bien du discours, ma très-belle, sur un sujet qui n'aura pas manqué de vous ennuyer : mais vous ne sauriez m'empècher d'être uniquement occupée de l'état où vous êtes.

LETTRE 570.

A la même. àPompone, vendredi 13 Octobre 1679. Me voici avec les plus aimables gens du monde: aussitôt qu'ils furent arrivés à Pompone, Madame de Vins m'envoya un laquais, pour me prier de les venir voir, si je le pouvois. Je m'y rendis hier au soir; le maître et la maîtresse du logis me reçurent fort bien : mais Madame de Vins parut tellement \rotre amie, que je ne pus douter de tout ce que je pensois déjà des sentimens qu'elle a pour vous. Nous causâmes fort de votre départ, de votre séjour, de votre santé, et même de votre retour; car on ne peut s'empêcher, comme vous disiez une fois, de se rendre l'avenir présent. Nous prenons tout ce que nous pouvons de tous les côtés : il seroit inutile de vous redire toutes nos conversations, vous les imaginez aisément, et cela rendroit cette lettre infinie. Madame de Vins vous écrit; elle vous mandera ce qu'elle sait de nouvelles. Dites-lui un peu que vous mettez sur votre compte toutes les honnêtetés qu'elle a pour moi. Son amitié m'est aussi convenable que son âge me l'est peu : mais son esprit est si bon et si solide, qu'on peut la tenir pour vieille par cet endroit, aussi bien que vous, qui avez passé à joints pieds sur toutes les misères des,

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