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vent, et cela est triste *. M. de la Rochefoucauld est chargé de toute cette affaire , et des accommodemens entre les Messieurs. Je vous ai dit combien il est empêché de tout cela.

Mon fils est aux Rochers solitairement : il a si bien fait aux Etats, que je crois, en vérité, qu'il aura dans deux ans cette grande députation. Il vous aime très-chèrement, il en jure sa foi; je conserverai entre vous l'amour fraternel, ou j'y périrai. J'ai fait vos complimens à toutes les Dames que vous me nommez : votre souvenir fait une joie et une tristesse. Madame de la Fayette veut se distinguer à cause de cette nouvelle amitié; il ne tiendra vraiment pas à elle que vous ne soyez contente.

J'embrasse M. de Grignan, Mesdemoiselles ses filles, son petit sobre de fils, cela est plaisant d'aspirer à cette qualité : nos Bretons n'ont point cette fantaisie. Pour vous, ma très-chère, je suis à vous avec cette perfection que M. de Grignan admire. J'aime que vous me parliez de vous sans cesse, et je regrette tout ce qui n'est que pour causer agréablement : la crainte que tant d'écriture ne vous fasse mal, trouble tout le plaisir que j'avois de vos lettres infinies.

* Elle y fut mise en effet. Le Duc de Vcntadour est ici peint au naturel, en y ajoutant qu'il étoit débauché jusqu'à la crapule, comme on l'a vu par le bon mot de Madame Cornuel rapporté cidessus, page 8g. Mais il fauiclire aussi quesa feromes'en vengeoit assez scandaleusement avec ce Chevalier de Tilladet, que les Amours des Gaules ont fait connoître comme un des grands vauriens de ce tems-là. Il étoit parent de Louvois.

LETTRE 572.
A la même. à Paris , vendredi so Octobre 1670^

Quot ! vous pensez m'écrire de grandes lettres , sans me dire un mot de votre santé. Je vous avertis que j'ai fait de ce silence tout le pis que j'ai pu ; j'ai compris que vous aviez bien plus de mal aux jambes qu'à l'ordinaire, puisque vous ne m'en disiez rien , et qu'assurément si vous vous fussiez un peu mieux portée, vous eussiez été pressée de me le dire : voilà comme j'ai raisonné. Mon Dieu, que j'étois heureuse quand j'étois en repos sur votre santé ! et qu'avois-je à me plaindre auprès des craintes que j'ai présentement ? Ce n'est pas , qu'à moi qui suis frappée des objets, et qui aime passionnément votre personne, la séparation ne soit un grand mal; mais la circonstance de votre délicate santé est si sensible , qu'elle en efface l'autre. Mandez-moi désormais l'état où vous êtes, mais avec sincérité.

Le Chevalier vous mande toutes les nouvelles; il en sait plus que moi, quoiqu'il soit un peu incommodé de son bras, et par conséquent assez souvent dans sa chambre. Je fus le voir hier, et le bel Abbé; il me faut toujours quelque Grignan; sans cela il me semble que je suis perdue. Vous savez comme M. de la Salle a acheté la charge (1) de Tilladet; c'est bien cher de donner cinq cents (1) De Maître de la garde-robe du Roi.

mille francs pour être subalterne de M. deMarsil]ac : j'aimerois mieux, ce me semble, les subalternes des charges de guerre. On parle fort du mariage de Bavière. Si l'on faisoit des Chevaliers ( de l'Ordre ), ce seroit une belle affaire ; je vois bien des gens qui ne le croient pas. Il me paroît que Madame de la Fayette a bien envie de servir M. de Grignan; elle voit bien clair à l'intérêt que j'y prends, et je suis sûre qu'elle sera alerte sur les Chevaliers. Elle prend des bouillons de vipères, qui lui redonnent une âme et des forces à vue d'œil; elle croit que cela vous seroit admirable. On coupe la tête et la queue à cette vipère, on l'ouvre, on l'écorche, et toujours elle remue; une heure , deux heures, on la voit toujours remuer : nous comparâmes cette quantité d'esprits si difficiles à apaiser, à de vieilles passions, et sur-tout à celles de ce quartier; que ne leur fait-on point? On dit des injures, des rudesses, des cruautés, des mépris, des querelles, des plaintes, des rages; et toujours elles remuent, on n'en sauroit voir la fin: on croit que quand on leur arrache le cœur, c'en est fait, et qu'on n'en entendra plus parler; point du tout, elles sont encore en vie, elles remuent encore. Je no sais pas si cette sottise vous paroîtra comme à nous; mais nous étions en train de la trouver plaisante: on peut en faire souvent l'application.

Voici des affaires qui vous viennent, je crois que vous allez à Lambesc; il faut tâcher de se bien porter, de rajuster un peu les deux bouts de l'année

qui sont dérangés , et les jours passeront : j'ai vu que j'en étois avare; je les jette à la tête présentement. Je m'en retourne à Livry jusqu'après la Toussaint; j'ai encore besoin de cette solitude, je n'y veux mener personne; je lirai, je tâcherai de songer à ma conscience; l'hiver sera encore assez long.

Votre pigeon est aux Rochers comme un ermite, se promenant dans ses bois : il a fort bien fait aux Etats : il avoit envie d'être amoureux d'une Mademoiselle de la Coste. Il faisoit tout ce qu'il pouvoit pour la trouver un bon parti, mais il n'a pu.Il s'en va à Bodégat, de là au Baron, et reviendra à Noël avec M. d'Harouïs et M. de Coulanges. Ce dernier a fait des chansons extrêmement jolies. Il y avoit à Rennes une Mademoiselle Descartes , propre nièce de votre père ( Descartes) , qui a de l'esprit comme lui; elle fait très-bien des vers. Mon fils vous parle, vous apostrophe, vous adore, ne peut plus vivre sans son pigeon; il n'y a personne qui n'y fût trompé. Pour moi, je crois son amitié fort bonne, pourvu qu'on la connoisse pour être tout ce qu'il en sait; peut-on lui en demander davantage? Adieu, ma très-chère et très-aimable; je ne veux pas entreprendre de vous dire combien je vous aime; je crois qu'à la fin ce seroit un ennui. Je fais mille amitiés à M. de Grignan , malgré son silence. J'étois ce matin avec le Chevalier et M. de la Garde : toujours pied ou aile de cette famille.

LETTRE 5^3.

Madame DE Sir IGNÉ au Comte DE BussY.

à Paris, ce a4 Octobre 1679.

Je suis persuadée que vous ne recevrez point cette lettre en Bourgogne, et je le souhaite, mon cher Cousin; je l'écris au hasard. Ma nièce de SainteMarie m'a dit que vous veniez incessamment à Paris avec ma nièce de Coligny. Je pensois qu'elle vînt seule, et je lui fis offrir le logement de ma fille; mais j'ai bien aisément compris que vous ne vous sépariez non plus à Paris qu'ailleurs; vous ne sauriez être en meilleure compagnie. J'ai perdu avec beaucoup de douleur celle de ma fille. La pauvre femme partit le 25 du mois passé, avec une santé assez délicate pour que j'en sois continuellement en peine. C'est l'état où je suis. J'ai passé beaucoup de tems à Livry. Cette solitude me déplaisoit moins que la contrainte du monde et des visites. Je m'y en retourne encore passer la Toussaint, après quoi je reviendrai ici vous attendre: il me semble que c'est à-peu-près le tems que vous y arriverez. Je suis si mal instruite des nouvelles, que je n'entreprendrai pas de vous en mander. Je vous écris tristement, mes pauvres enfans; vous me remettrez dans mon naturel. Je l'espère de vos aimables esprits; et en attendant, je vous embrasse tous deux de tout mon cœur.

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