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Il me semble que j'ai passé trop légèrement sur Villebrune; il est très-estimé dans notre Province; il prêche bien (1), il est savant ; il étoit aimé du Prince de Tarente, et avoit servi à sa conversion et à celle de son fils. Le Prince lui avoit donné à Laval un Bénéfice de quatre mille livres de rente: quelque prétendant parla d'un dévolu, à cause de ce que vous savez; l'Abbé du Plessis le prévint à Rome, et obtint le Bénéfice : ce fut contre le sentiment de toute sa famille qu'il fit cette démarche, croyant, disoit-il, faire un partage de frère avec Villebrune. Cependant il n'en a point profité, car M. de la Trémouille a prétendu que le Bénéfice dépendant de lui, il falloit avoir son consentement: de sorte qu'il n'est rien arrivé, sinon que Villebrune n'a plus rien, que l'Abbé du Plessis n'a pas eu un bon procédé, et que M. de la Trémouille n'a pas osé redonner le Bénéfice à M. de Villebrune, qui a toujours été depuis en Basse-Bretagne, fort estimé, et vivant bien. Si le hasard vous l'avoit placé dans votre Chapitre (a), je vous trouverois assez heureuse de pouvoir parler avec lui de toutes choses, et d'avoir un très-bon médecin ; c'est pour apprendre des secrets qu'il ne croit réservés qu'au soleil du Languedoc, qu'il est allé à Montpellier. Voilà ce que la vérité m'a obligée de vous dire. Je veux écrire

(t) Ce Villebrune étoit sorti des Capucins. Voyez tome III, la Lettre du ià Décembre 1675 , p. a8o.

(a) Il y a un Chapitre à Grignan, fondé par les ancêtres de M. de Grignan.

.a Vardes pour le lui recommander. Voyez un peu comme je me suis embarquée dans cette longue narration.

L'affaire de la Brinvilliers va toujours son train; elle empoisonnoit de certaines tourtes de pigeonneaux , dont plusieurs mouroient; ce n'étoit pas qu'elle eût des raisons pour s'en défaire, c'étoient de simples expériences pour s'assurer de l'effet de ses poisons*. Le Chevalier du Guet, qui avoit été de ces jolis repas, s'en meurt depuis deux ou trois ans: elle demandoit l'autre jour s'il étoit mort; on dit que non; elle dit en se tournant : Il a la vie bien dure. M. de la Rochefoucauld jure que cela est vrai.

Il vient de sortir d'ici une bonne compagnie, car vous savez que je garde ma maison huit jours après mon retour de Vichi, comme si j'étois bien malade. Cette compagnie étoit la Maréchale d'Estrées, le Chanoine [Madame de Longueval), Bussy, Rouville et Corbinelli. Tout a prospéré; vous n'avez jamais rien vu de si vif: comme nous étions le plus en train, nous avons vu apparoître M. le Premier (Eeringl1e/1) , avec son grand deuil; nous somme tous tombés morts. Pour moi, c'étoit de honte que j'étois morte; je n'avois rien fait dire à ce Caton sur la mort de sa femme (1) , et mon dessein étoit d'aller

* Voltaire nie ces prétendus essais, desquels d'ailleurs la sentence ne parle point.

- (1) Anue du Blé, tante du feu Maréchal d'Huxelles, morte le £ Juin 1676. «

A a

le voir avec la Marquise d'Huxelles. Cependant, au lieu d'attendre ce devoir, il vient s'informer de mes nouvelles et de celles de mon voyage. La Maréchale de Castelnau et sa fille ont des soins extrêmes de moi. Je ne sais rien de Philisbourg depuis ce que je vous en ai mandé. Mon fils n'est point encore passé ; il ne va point en Allemagne, c'est dans l'armée du Maréchal de Créqui : cela me paroît une seconde campagne qui me déplaît. Mme. de Noailles me disoit hier que, sans avoir pu se tromper, elle étoit accouchée d'un fils à huit mois, qui a très-bien vécu; il a seize ans.

LETTRE 433.

A la même.

à Paris, lundi 6 Juillet 1676.

Je vis hier au soir le Cardinal de Bouillon, Caumartin et Barillon ; ils parlèrent fort de vous ; ils commencent, disent-ils, à se rassembler en qualité de commensaux; mais, hélas !le plus cher {le Cardinal de Retz) nous manquera.

M. de Louvois est parti pour voir ce que les ennemis veulent faire. On dit qu'ils en veulent à Maestricht : M. le Prince ne le croit pas. Il a eu de grandes conférences avec le Roi ; on disoit qu'il seroit employé; mais il n'a pas présumé qu'il dût s'offrir, et l'on ne veut pas lui en parler : ainsi, Ton attend les courriers de M. de Louvois , sans qu'il soit question d'autre chose. Il est vrai que plusieurs victimesont été sacrifiées auxmânesdesdoux héros de mer et de terre. Je crains bien que la Flandres ne soit pas paisible, comme vous le pensez. Le pauvre Baron (M. de Sévigné) est àCharleville avec son détachement, attendant les ordres: c'est le duc de Villeroi qui est le Général de cette petite armée; ils sont dans le repos et les délices de Capoue; c'est le plus beau pays du monde. Pour l'Allemagne , M. de Luxembourg n'aura guère d'autre chose à faire qu'à être spectateur, avec trente mille hommes, de la prise de Philisbourg. Dieu veuille que nous ne voyons pas de même celle de Maestricht. Ce qu'on fera, à ce que dit M. le Prince, c'est que nous prendrons une autre place, et ce sera pièce pour pièce. Il y avoit un fou, le tems passé, qui disoit, dans un cas pareil : Changez vos villes de gré à gré, vous épargnerez vos hommes. Il y avoit bien de la sagesse à ce discours.

L'affliction de Madame de Rochefort augmente plutôt qu'elle ne diminue. Celle de Madame d'Hamilton fait pitié à tout le monde; elle demeure avec six enfans, sans aucun bien. Ma nièce de Bussy, c'est-à-dire, de Coligny, est veuve; son mari est mort à l'armée de M. de Schomberg, d'une horrible fièvre. La Maréchale (de Schomberg) veut que je la mène après-dîner chez cette affligée qui ne l'est point du tout; elle dit qu'elle ne le connoissoit point, et qu'elle avoit toujours souhaité d'être veuve. Son mari lui laisse tout son bien; de sorte que cette femme aura quinze ou seize mille livres de rente. Elle aimeroit bien à vivre réglément, et à dîner à midi comme les autres; mais l'attachement que son père a pour elle, la fera toujours déjeûner à quatre heures du soir, à son grand regret. Elle est grosse de neuf mois. Voyez si vous voulez écrire un petit mot en faveur du Rabutinage; cela se mettra sur mon compte.

Vous avez raison de vous fier à Corbinelli pour m'aimer et avoir soin de ma santé ; il s'acquitte parfaitement de l'un et de l'autre, et vous adore sur le tout. Il est vrai qu'il traite en vers de petits sujets fort aisés, comme il prétend que les anciens ont fait; il est persuadé que la rime donne plus d'attention, et que cela revient à la prose mesurée (1) qu'Horace a mise en crédit: voilà de grands mots. Il a fait une épître contre les loueurs excessifs, qui fait revenir le cœur. Il a une grande joie de votre retour: vous lui manquez à tout : il est en vérité fort amusant, car il a toujours quelque chose dans la tête. Villebrune m'avoit dit que sa poudre ressuscitoit les morts; il faut avouer qu'il y a quelque chose du petit garçon qui joue à la fossette. * On peut juger de lui comme on veut: c'est un homme à facettes encore plus que les autres.

(1) C'est le Sermonipropriora d'Horace. Voyez Satyr. IV, Lib. I, vers 4a.

* Allusion aux cures merveilleuses du Médecin matgré lui.

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