Images de page
PDF
ePub

LETTRE 447.

A la même.

àLivry, mercredi 19 Août 1676.

Je Vous gronde, ma fille, de vous être baignée dans cette petite rivière, qui n'est point une rivière, et qui prend ce grand nom comme bien des gens prennent le nom des grandes Maisons: mais on ne trompe personne; tout le monde se connoît, et il vient un M. le Laboureur, qui découvre son origine, et que son vrai nom, c'est la Fontaine, non pas celle de Vaucluse, A'Aréihuse, ou de Jouvence $ mais une petite fontaine sans nom et sans renom; et voilà où vous vous êtes baignée. Je meurs de peur que vous n'en ayez un rhumatisme ou un gros rhume; et j'aurai cette crainte jusqu'à ce que je sache comment vous vous portez. Bon Dieu ! si j'en avois fait autant, quelle vie vous me feriez.

Au reste, vous savez déjà comme cette montagne d'Allemagne est accouchée d'une souris sans mal ni douleur. Un de nos amis, que vous aimez à proportion des soins qu'il a de moi, me mande qu'il ne sait comment ménager mon esprit ni le vôtre en cette rencontre ; qu'il s'est trouvé un diable de bois inconnu sur la carte, qui nous a tenu en bride de telle sorte que, ne pouvant nous ranger en bataille qu'à la vue des ennemis, nous avons été obligés de nous retirer le 10 , et d'abandonner Philisbourg à la brutalité des Allemands. Jamais M. de Turenne n'eût prévu ce bois; ainsi, l'on doit se consoler de plus en plus de sa perte. On craint aussi celle de Maestricht, parce que l'armée de nos frères n'est pas en état de le secourir. Ce seroit encore un chagrin si l'on chassoit les Suédois de la Poméranie. Le Chevalier (de Grignan) me mande que le Baron a fait le fou à Aire; il s'est établi dans la tranchée et sur la contrescarpe, comme s'il eût été chez lui. Il s'étoit mis dans la tête d'avoir le régiment de Rambures, qui fut donné à

[graphic]

pensée , fanterie.

Vous me parlez de Madame d'Heudicourt*, et vous voulez un raccommodement en forme; il n'y en a point. Le tems efface; on la revoit; elle a une facilité et des manières qui ont plû; elle est faite à ce badinage; elle ne frappe point l'imagination de rien de nouveau; elle est indifférente , -on n'a plus besoin d'elle; mais elle a par-dessus les autres qu'on y est accoutumée : la voilà donc dans cette calèche; et puis on a besoin de son logement, elle s'en va; il manque un degré de chaleur pour en chercher un autre : ce sera pour une autre fois. Voilà le sable sur quoi l'on bâtit, et voilà la feuille volante à quoi l'on s'attache.

* Elle avoit été brouillée avec Madame de Main tenon , dont llleavoit dit du mal. Voyez tome I, png. u5.

M. l'Archevêque (d'îles) nous écrit mille merveilles de vous, et des soins , et des complaisances que vous avez pour lui. Je ne puis vous dire combien je vous loue d'un procédé si honnête et si plein de justice. Il y a des sortes de devoirs dont je ne puis souffrir qu'on se dispense; nulle raison ne me fait excuser une si grossière ingratitude. C'est ce bon patriarche qui maintient encore l'ordre, et la règle, et le calcul dans votre maison ; et si vous avez le malheur de le perdre, ce sera le dernier accablement de vos affaires.

Ceux qui ont parié que notre bon Cardinal iroit à Rome , ont gagné assurément. Il a été à Lyon deux jours plutôt que les autres: je suis, comme vous, persuadée qu'il le falloit ainsi, puisqu'il l'a fait. La difficulté, c'est de faire passer cette opinion dans la tète de tout le monde. J'en dis autant pour le mariage de M. de la Garde. C'est une chose trèsplaisante que d'entendre la Marquise d'Huxelles (t) parler froidement là-dessus, comme d'un ami qui l'a trompée, et qui lui a fait un mauvais tour.

Je vous loue fort de vous être remise à vous baigner sagement dans votre chambre. Si vous trouvez quelquefois des discours hors de leur place dans me» lettres, c'est que je reçois une des vôtres le samedi; la fantaisie me prend d'y faire réponse; et puis le

(1) Marie de Bailleul, mère de feu M. le Maréchal d'Huxelles, étoit amie de M. de la Garde, au point d'entretenir avec lui un commerce de lettres suivi durant plusieurs années, quoiqu'il ne roulât absolument que sur les nouvelles de la Cour et de la Ville.

mercredi matin, j'en reçois encore une, et je reprends sur des chapitres que j'ai déjà commencés; cela peut me faire paroître un peu impertinente; en voilà la raison. Il y a plus de dix jours que j'ai fait réponse à ce que vous me dites d'Alby; M. de Mende l'a eu chargé de pensions.

J'apprends que la belle Madame a reparu dans le bel appartement comme à l'ordinaire , et que ce qui avoit causé son chagrin étoit une légère inquiétude de son ami et de Madame de Soubise. Si cela est, on verra bientôt cette dernière sécher sur pied; car on ne pardonne pas seulement d'avoir plû.

Pour ma santé, elle est très-bonne ; il n'est plus question de rien, je suis persuadée que le rhumatisme a tout fini. Je ne m'expose plus au serein , ou je suis dans une chambre, ou je monte en carrosse pour gagner les hauteurs. Le clair de lune est une étrange tentation, mais je n'y succombe guère. Enfin, soyez en repos, et pour mes mains, et pour mes genoux. Je consulterai la pommade, et je prendrai de la poudre de mon bon homme après la canicule. Je vous laisse , en vérité, le soin de me gouverner , et je crois que vous ferez mieux que tous les docteurs.

M. Charier me mande que le Cardinal de Retz étoit parti deux jours avant ses camarades. On ne me parle point sur ce sujet, je suis trop marquée, et je vois que l'on me fait l'honneur de me traiter comme les d'Hacqueville; mais je démêle bien ce qu'on auroit envie de me dire. Je suis fâchée que sera, il doit vous obéir : assurez-vous au moins de sa Conduite; vous ne sauriez avoir un plus joli pilote. Le bon Abbé vous aime fort, il boit très-souvent à votre santé; et quand le vin est bon, il s'étend sur vos louanges, et trouve que je ne vous aime pas assez. Adieu, ma très-chère, je ne crains point ce reproche devant Dieu.

Mes maîtres de Philosophie ( 1 ) m'ont un peu abandonnée. La Mousse est allé en Poitou avec Madame de Sanzei (2). Le père Prieur (de Livry) voudroit bien s'instruire aussi; c'est dommage de l1e pas cultiver ses bons désirs. Nous lisons tristement ensemble le petit livre des Passions ( Descartes), et nous voyons comme les nerfs du dos de M. de Luxembourg ont été bien disposés pour la retraite. Mais savez-vous que tout d'un coup on a cessé de parler d'Allemagne à Versailles? On répondit un beau matin aux gens qui en demandoient bonnement des nouvelles pour soulager leur inquiétude : Et pourquoi des nouvelles d'Allemagne? il n'y a point de courrier, il n'en viendra point, on n'en attend point; à quel propos demander des nouvelles d'Allemagne? Et voilà qui fut fini.

(1) MM. de la Mousse et Corbinelti.

(a) Elle étoit sœur de M. de Coulanges.

LETTRE

« PrécédentContinuer »