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LETTRE 434

A la même.

à Paris, mercredi 8 Juillet 1676.

Vous avez raison de dire que le sentiment de tendresse qui vous fait résoudre à venir ici tout à l'heure, si je le veux et si j'ai besoin de vous , me fait mieux voir le fond de votre cœur que toutes les paroles bien rangées : mais comme vous donnez au mien pour conseil la raison de d'Hacqueville, et que vous avez fait à mon égard, ainsi que pour les Régentes, qui ne peuvent rien faire sans un Conseil, vous m'avez donné un maître en me donnant un compagnon; vous savez le proverbe. Hé bien, ma fille, voici ce que le grand d'Hacqueville me dit hier de vous mander; il n'ignore point ce que c'est pour moi de vous voir, et de ne pas manger toute ma vie dela merluche (1) ; mais nous regardons la fatigue de venir par les chaleurs et par la diligence comme une chose terrible, et qui pourroit vous faire malade, et nous demandons pourquoi cette précipitation pour une santé qui est beaucoup meilleure qu'elle n'a encore été ? Je marche, et hors mes mains qui ne me donnent qu'une médiocre incommodité , je suis en état d'attendre avec plaisir le mois de Septembre , qui sera à peu près le temps où M. de Grignan se préparera pour

(1) Voyez tome III, la Lettre du i5 Juin, pag. 456.

l'assemblée, et où nous trouvons que toutes les raisons de tendresse et de bienséance doivent vous engager à venir me voir. Si vous fussiez venue à Vichi, et de là ici, c'eût été une chose toute naturelle , et qui eût été bien aisée à comprendre; mais vos desseins ne s'étant pas tournés ainsi, et tout le monde sachant que vous n'arrivez plus qu'au mois de Septembre, cette raison, que vous me donnez pour gouvernante, vous conseille de laisser revenir de l'eau dans la rivière, et de suivre tous les avis que nous vous avons donnés par avance. Nous vous prions seulement de ne pas nous manquer dans ce tems-là. Ma santé quoique meilleure que vous ne pensez, ne Test pas assez pour ne pas avoir besoin de ce dernier remède. C'est ainsi que vous donnerez de la joie à tout le monde ; vous êtes l'âme de Grignan, et vous ne quitterez votre château et vos Pichons que quand vous serez prête de les quitter pour Lambesc, et en ce tems vous viendrez ici me redonner la vie. Je crois, ma chère enfant, que vous approuverez la sagesse de notre d'Hacqueville, et que vous comprendrez très-bien les sentimens de mon cœur, et la joie que j'ai de me voir assurée de votre retour. Je suis persuadée que M. de Grignan approuvera toutes nos résolutions , et me saura bon gré même de me priver du plaisir de vous voir tout à l'heure, dans la pensée de ne pas lui ôter le plaisir de vous avoir cet été à Grignan; et après , ce sera son tour à courre, et il courra, et nous le recevrons avec plaisir.

Jecrains que votre lettre du 20 Juin ne soit égarée ou perdue : vous savez, ma très-chère, que tout ce qui vient de vous, ne sauroit m'être indifférent, et que ne vous ayant point, il me faut du moins la consolation de vos lettres. Vous me paroissez toujours en peine de ma santé : votre amitié vous donne des inquiétudes que je ne mérite plus. Il est vrai que je ne puis fermer les mains; mais je les remue, et m'en sers à toutes choses. Je ne saurois couper, ni peler de fruits, ni ouvrir des œufs; mais je mange, j'écris, je me coiffe, je m'habille; on ne s'aperçoit de rien, et il m'est aisé de souffrir patiemment cette légère incommodité. Si l'été ne me guérit pas, on me fera mettre les mains dans une gorge de bœuf : mais comme ce ne sera que cet automne, je vous assure que je vous attendrai pour ce vilain remède; peut-être n'en aurai-je pas besoin. Je marche fort bien, et mieux que jamais; je ne suis plus une grosse crevée ; j'ai le dos d'uneplateur qui me ravit; je serois au désespoir d'engraisser, et que vous ne me vissiez pas comme je suis. J'ai encore quelquelégère douleur aux genoux; mais en vérité, c'est si peu de chose, que je ne m'en plains point du tout.

Trouvez-vous, mafille,queje nevousparlepoint de moi? en voilà par-dessus les yeux: vous n'avez pas besoin de questionner Corbinelli. Il est souvent avec moi, ainsi que la Mousse; et tous deux parlent assez souvent de votre père Descartes; ils ont en- . trepris de me rendre capable d'entendre ce qu'ils

disent, j'en serai ravie, afin de n'être point comme une sotte bête, quand ils vous tiendront ici. Je leur dis que je veux apprendre cette science, comme l'hombre, non pas pour jouer, mais pour voir jouer. Corbinelli est ravi de ces deux volontés, qu'on trouve si bien en soi, sans être obligé d'aller les chercher si loin. En vérité, nous avons tous bien envie de vous avoir ; et ce nous est une espérance bien douce, que de voir approcher ce tems. Je vous trouve bien seule, ma très-chère; cette pensée me fait de la peine ; ce n'est pas que vous soyez sur cela comme une autre; mais je regrette ce tems où je pourrois ôtre avec vous. Pour moi je prétends aller à Livry; Madame de Coulanges dit qu'elle y viendra; mais la Cour ne lui permettra pas cette retraite.

Le Roi arrive ce soir à Saint-Germain, et par hasard Madame de Montespan s'y trouve aussi le même jour ; j'aurois voulu donner un autre air à ce retour, puisque c'est une pure amitié. Madame de la Fayette arriva avant - hier de Chantilly en litière; c'est une belle allure : mais son côté ne peut souffrir le carrosse. M. de la Rochefoucauld nous remet sur pied ce voyage de Liancourt et de Chantilly, dont on parle depuis dix ans : si on veut m'enlever, je les laisserai faire. Madame est transportée du retour de Monsieur. Elle embrasse tous les jours MTM, de Monaco, pour faire voir qu'elles sont mieux que jamais :je vois trouble à cette Cour. J'ai fait prier M. le Premier-Président par M. d'Ormesson, de me donner une audience; il n'en peut donner qu'après le procès dela Brinvilliers : qui croiroit que notre affaire dût se rencontrer avec cellelà ? Celle de Pénautier ne va qu'avec celle de la Dame ; et pourquoi empoisonner le pauvre Matarel? Il avoit une douzaine d'enfans. Il me semble même que sa maladie violente et point subite ne ressembloit pas au poison : on ne parle ici d'autre chose. Il s'est trouvé un muid de vin empoisonné, qui a fait mourir six personnes. Je vois souvent Madame de Vins, elle meparoîttoutepleine d'amitié pourvous. Je trouve que M. de la Garde et vous, ne devriez point vous quitter; quelle folie de garder chacun votre château, comme du tems des guerres de Provence ! Je suis fort aise d'être estimée de lui. La Marquise d'Huxelles est en furie de son mariage; elle est trop plaisante, elle ne peut s'en taire. Quand vous ne savez que me demander, contez-moi vos pétoffes d'Aix. M. Marin attend son fils (1 ) cet hiver. Je comprends le plaisir que vous donne la beauté et l'ajustement du château de Grignan: c'est une nécessité, dès que vous avez pris le parti d'y demeurer autant que vous faites. Le pauvre Baron ne viendra pas ici, le Roi l'a défendu. Nous avons approuvé les dernières paroles de Ruyter, et admiré la tranquillité où demeure votre mer. Adieu, très-belle et très-aimable, je jouis delicieusement de l'espérance de vous voir et de vous embrasser.

(1) Premier-Président du Parlement d'Aix.

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