Images de page
PDF
ePub

colossale qui s'engageait. Un quart de siècle devait s'é couler, et la face de l'Europe devait être changée avant que l'épée de la France rentrât dans le fourreau!

L’Europe écouta ce terrible signal avec un effroi mêlé d'admiration pour l'audacieux génie qui jetait un défi mortel aux héritiers de Charles-Quint et de Philippe II. L'étonnement redouble, quand on voit que les soins de la guerre, de l'administration et de la diplomatie, joints aux périls intérieurs, aux soucis du palais, ne suffisaient point à l'activité de cet homme, qui semblait n'avoir que le souffle; quand on le voit trouver du temps et de la liberté d'esprit pour les loisirs des lettres, les arts de la paix et les lointains établissements du commerce maritime, fonder une nouvelle compagnie pour le commerce et la colonisation des îles d'Amérique', poursuivre et

1 Cette nouvelle compagnie , séparée de celle du Canada , sut instituée par des lettres patentes du 12 février 163., qui lui accordèrent, pour vingt ans, le commerce exclusif des îles d'Amérique, entre les 10e et 20e degrés de latitude nord à condition qu'elle y fit passer quatre mille colons français et catholiques. Le privilége de la compagnie des îles fut calqué sur celui de la compagnie du Canada ( Voyez ci-dessus, p. 15). - L'ordonnance est dans Isambert, t. XVI, p. 424. - La même année, des colons, partis de Saint-Christophe, où commandait le brave d'Enambuc, le véritable fondateur des Antilles françaises, allèrent sonder des établissements à la Martinique, sous la conduite de Du Parquet, et à la Guadeloupe, sous la direction de l'Olive et de Duplessis. - En 1642, le privilége fut prorogé pour vingt ans, et étendu jusqu'au 30e degré de latitude nord, avec exemption, pour le même temps, de tout droit d'entrée sur les marchandises apportées des îles en France. — Ces monopoles étaient bien contraires aux principes posés par les derniers États-Généraux, dont Richelieu réalisait les væux à tant d'autres égards. Des établissements militaires au compte de l'État, protégeant le libre commerce des particuliers, telle avait été la pensée de l'assemblée de 1614 Richelieu se laissa entraîner dans une autre direction par l'exemple de l'Angleterre et de la Hollande, qu'avait suivi également Gustave-Adolphe.

La colonie des corsaires de l'île de la Tortue, sur la côte nord de SaintDomingue, si fameux sous le titre de flibustiers, date de 1636 ; les Anglais et les Français dominèrent lour à tour dans cette étrange république de pirates, qui était composée d'aventuriers de ces deux nations, et qui se rendit si terrible aux Espagnols des îles et du continent américain par ses immenses déprédations maritimes et ses descentes dévastatrices. Les gouverneurs des Antilles françaises revendiquaient sur les flibustiers une autorité parfois reconnue nominalement, parfois complètement niée. – L'élément français finit par prendre le dessus. Voyez l'Histoire de Saint-Domingue, par le père Charlevoix, t. II.

ec u

achever tous les travaux commencés dans Paris par Henri IV, embellir; agrandir la capitale, à l'étroit dans sa vieille enceinte, bâtir, en face du Louvre et des Tuileries, son splendide Palais-Cardinal, rival des demeures des rois, en même temps qu'il se prépare, avec un sangfroid intrépide, une demeure plus austère et plus durable, un tombeau, dans la vieille Sorbonne réédifiée de ses mains; enfin, porter à la fois dans l'Eglise et dans la République des Lettres l'influence d'un esprit d'ordre et de lumière, introduire parmi l'antique milice de saint Bem noît, corrompue par l'opulence et l'oisiveté, cette réforme de saint Maur qui doit produire des fruits si précieux de science et de vertu, et fonder, avec l'Imprimerie Royale?, l'Académie française, dans un but qui atteste sa profonde intelligence du génie de la France.

Ce n'était pas seulement la suprématie politique qu'il

Ce fut à l'occasion des établissements d'Amérique que le premier méridien sut fixé, par ordonnance royale de 1634, à l'Ile de Fer, la plus occidentale des Canaries, comme l'avaient fait également les Espagnols. Jusqu'à la déclaration de guerre contre l'Espagne, il avait été établi qu'à l'est du premier méridien, et au nord du Tropique du Cancer, la France et l'Espagne étaient en paix ; qu'au delà de ces limites on rentrait dans le droit du plus fort ; singulier droit des gens, gni résultait de la prétention des Espagnols à interdire la navigation des deux Indes aux autres peuples. - Mémoires de Richelieu, 2e série, t. VIII, p. 374 ; Mercure, t. XX, p. 741.

1 Le point de départ de l'imprimerie Royale avait été le privilege accordé, en 4620, à deux imprimeurs, pour tous les actes officiels ; mais l'Imprimerie Royale ne devint un instrument littéraire et scientifique que par l'organisation qu'elle reçut vers la fin du gouvernement de Richelieu (en 1642); 70 volumes grecs, latins, français, italiens, y furent imprimés de 1642 à 1644. Voyez Dulaure, 6e édit., t. IV. p. 455. – Isambert, t. XVI, p. 133.

voulait assurer à sa patrie; s'il aspirait à reculer les bornes du territoire matériel, il prétendait élargir bien davantage encore le domaine intellectuel de la France, et faire régner l'esprit français là même où ne pouvaient pénétrer les armes françaises. Cette généreuse ambition pouvait sembler un rève, alors que l'Espagne et l'Italie' accablaient notre littérature de leur éclatante supériorité; mais Richelieu a compris que les temps sont proches : il a senti tressaillir, dans les flancs de la France en travail, le grand siècle qui va naître et dont il est le père! A la pensée française prête à déborder sur le monde, il faut un instrument digne d'elle et surtout apte à l'ouvre qu'elle doit accomplir.

Richelieu avait jugé le caractère et la portée de notre langue ; il en voulut aider les destinées : il espera que « la langue française, plus parfaite déjà que pas une des autres langues vivantes, pourroit bien enfin succéder à la latine, comme la latine, à la grecque, » et devenir le lien européen, la langue des relations sociales, politiques et littéraires entre les nations. Le moyen de parvenir à cette haute fortune, c'était de rendre le français propre, d'une parl, à la haute éloquence, de l'autre, aux abstractions et aux forinules de la science, en le dégageant des patois populaires et des affeteries courtisanesques, du jargon de l'école et de celui du Palais ; c'était d'épurer la langue, d'en fixer les principes, les formes, le nombre; « d'établir un usage certain des mots, de distinguer ceux qui étoient propres au style sublime, au moyen et au bas, » d'atteindre à la clarte, à la logique et à l'unité, même en sacrifiant quelque chose de la richesse et de la liberté antérieures. :

1 Nous ne parlons pas de l'Angleterre, parce qué sa supériorité n'était pas reconnue au dehors; Shakespeare n'existait pas pour la France.

Tels furent les motifs pour lesquels Richelieu éleva à la hauteur d'une institution nationale l'entreprise individuelle de Malherbe, qui n'eut pas le bonheur de vivre assez pour voir sa pensée recevoir cette consécration solennelle. L'Académie Française fut fondée par lettrespatentes de janvier 1655, et le savant Vaugelas reçut bientôt après « la charge principale » du Dictionnaire qui devait être le code de la langue et l'euvre capitale de l'Académie . Les vues les plus libérales, comme le remarque un historien de Richelieu", avaient présidé à l'organisation de ce sénat de la République des Lettres, type d'égalité au milieu d'une société toute hérissée de priviléges. Les prérogatives du rang et de la naissance y étaient inconnues.

1 Le parlement, selon son habitude, ne manqua pas de se montrer hostile à celle nouveaulė, et n'enregistra les lettres-patentes du roi qu'au bout de deux ans et demi. — Voyez l'Histoire de l'Académie française, depuis son établissement jusqu'en 1652, par Pellisson, édit. de 1729.- Nos citations entre parenthèses sont tirées du premier projet présenté à Richelieu par les académiciens, et de la lettre d'envoi qui le précède. - L'Académie devait donner, outre le Dictionnaire, une Grammaire, une Rhélorique et une poétique françaises; mais son ardeur se ralentit sort après la mort de Richelieu, et le Dictionnaire lui-même n'avança que bien lenteinent.

2 M. Jay, Hist, du ministère du cardinal de Richelieu, t. Jer, p. 609. - Nous saisissons avec plaisir l'occasion de rendre justice à cet estimable ouvrage, écrit avec un grand sens et dans un excellent esprit.

[merged small][ocr errors]

LIVRE III.

DEPUIS LA RUPTURE AVEC L'ESPAGNE ET L'AUTRICHE JUSQU'A

LA MORT DE RICHELIEU ET DE LOUIS XIII.

(1635–1643.)

Les Français échouent dans l'invasion de la Belgique, du Milanais et de la Franche

Comté, se maintiennent en Lorraine, établissent Weimar en Alsace. – Invasion de la Picardie par les Espagnols et les Impériaux. Prise de Corbie. Élan patriotique de Paris et des provinces du Nord. L'ennemi est repoussé. – Invasion des Espagnols dans le Midi. Elan patriotique du Languedoc et de la Provence. Victoire de Leucate. Reprise des fles de Lérins. - Affaire de mademoiselle de La Fayelle et du père Caussin. - Les Français rentrent dans la Franche-Comté. Victoires de Weimar sur le Haut-Rhin. Prise de Brisach. L'invasion de l'Artois et de la Biscaye échoue. Victoires navales de Guetaria et de Gênes. Essor de la marine française. - Naissance de Louis XIV. – Mort du Père Joseph. – Les Espagnols envahissent le Piémont, défendu par les Français. Echec de Thionville. On rentre en Artois. Prise d'Hesdin. Grande défaite navale des Espagnols par les Hollandais. Mort de Weimar. Les Weimariens se donnent à la France, avec l'Alsace et le Brisgau. Les Français entrent en Roussillon. – Révolte des Ya-nu-pieds en Normandie. - Démêlés de Richelieu avec le clergé et avec Rome. - Passage du Rhin par Guébriant. Les Français joignent les Suédois en Allemagne. – Victoire de Casal. Reprise de Turin. Prise d'Arras. Révolutious de Catalogne et de Portugal, La Catalogne se donne à la France. Siége et batailles navales de Tarragone. - Révolle du comie de Soissons ei sa mort. Conjuration de Cinq-Mars et de Bouillon. Victoires de Wolfenbultel et de Kempen. Echec de Honnecourt. Sedan livré à la France. Victoire de Lérida. Les Espagnols chassés du Piémont, Victoire de Leipzig. – Mort de Richelieu. Louis XIII maintient le système de Richelieu.' Mazarin appelé aux affaires. Mort de Louis XIII.

Le lendemain de la déclaration de guerre, une bataille fut livrée sur le territoire ennemi, dans le Luxembourg. Les armées française et hollandaise s'étaient donné ren

« PrécédentContinuer »