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n'avait à redouter aucune transaction sur ce point entre Bernard et l'empereur'.

L'aspect de l'Italie n'était pas beaucoup plus satisfaisant pour Richelieu, que celui de la Belgique ou de l'Allemagne. A la vérité, le duc de Rohan, cantonné dans la Valteline avec un petit corps français grossi par des levées suisses et grisonnes, s'y conduisit admirablement et repoussa toutes les attaques combinées contre lui, avec des forces très-supérieures, par les Autrichiens du côté du Tyrol et de l'Engaddine, et par les Espagnols du côté du Milanais : courant sans cesse d'un bout à l'autre de la vallée de l'Adda, il battit successivement quatre divisions ennemies et accomplit glorieusement la mission qu'il avait reçue d'empêcher toute communication entre le Milanais et l'Autriche. L'importante entreprise que Rohan protégeait par ses victoires, l'invasion du Milanais, n'en échoua pas moins. Le maréchal de Créqui était entré en campagne sur les rives du Pô, vers le milieu d'août, avec une dizaine de mille hommes. Le duc de Parme, jeune prince courageux et ambitieux, amena aussitôt son contingent aux Français; mais le duc de Savoie, qui devait commander en chef l'armée confédérée, ne montra pas tant de zèle, et différa le plus qu'il put de prendre part aux hostilités : il fallut, en quelque sorte, le traîner à la guerre. Créqui et Parme ayant entamé, sans l'attendre, le siège de Valenza, il n'envoya que vers la fin de septembre les troupes nécessaires pour compléter l'investissement, et laissa ainsi à l'ennemi tout le temps

1 Recueil d’Auberi, t. Jer, p. 500-570. — Mém. de Richelieu, 2e sér., t. VIII, P. 595, 615, 623-643. – Mém. de Fontenai-Mareuil, p. 245-249. – Mém. de Brienne, P. 63-65. – Mém. de La Force, t. III, p. 116-167. - Levassor, t. V, p. 19-64, Griffet, t. II, p. 600-624.

de munir la place. Il arriva enfin en personne, le 18 octobre : un corps d'armée espagnol s'avançait au secours de Valenza; on marcha au-devant de l'ennemi; mais on manqua l'occasion de l'attaquer avec avantage, cette fois, à ce qu'il semble, par la faute de Créqui. Un convoi entra de nuit dans Valenza , et les généraux confédérés, n'espérant plus réduire la ville à capituler, levèrent le siége dans les derniers jours d'octobre. Le duc de Savoie bâtit à Bremo, sur le territoire milanais, un fort qui incommoda les garnisons espagnoles ; ce fut là tout le bé néfice de l'expédition.

Les Espagnols s'en étaient dédommagés d'avanee, en mettant le pied, de leur côté, sur le territoire français. Leur flotte avait fait une descente, au mois de septembre, dans les petites îles de Lérins, sur la côte de Provence, fan et y avait laissé des garnisons et des galères qui interceptèrent le commerce du midi de la France avec l'Italie',

Ainsi, l'ensemble de la campagne de 1635 ne répondait aucunement ni aux vastes espérances conçues ni aux grandes forces déployées : la France avait mis en mouvement cent-cinquante mille combattants sans résultat. Dans la position agressive qu'avait prise Richelieu, ne pas vaincre, c'était presque être vaineu. Les incidents de la campagne étaient de nature à suggérer de tristes réflexions. Les troupes françaises s'étaient montrées partout excellentes sur le champ de bataille, presque partout mauvaises à tout autre égard, impatientes, indisciplinées

, ne sachant supporter ni la disette, ni la fatigue, ni même l'ennui : jamais les compagnies n'étaient au complet ; la cavalerie noble montrait le mauvais exemple à l'infante

Mém. de Richelieu, ibid., t. VIII,

1 Mém. de Rohan, 2e ér., t. V, p. 615-648. p. 644-656. - Levassor, t. V, p. 1-19.

rie; la maison du roi, à la cavalerie'. Onze ans d'un gouvernement énergique n'avaient pas suffi à dompter l'esprit violent et désordonné de la noblesse, et le véritable esprit militaire n'existait pas encore, si ce n'est dans quelques vieux régiments nourris dans la tradition des anciennes guerres d'Italie. Les soldats étaient encore à former, les grands capitaines ne se révélaient point encore. Richelieu dut reconnaitre que le but était bien éloigné et ne pourrait être atteint qu'au prix de bien du temps, de bien des efforts, dc bien des souffrances. Il lui fallut,

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1 La conduite désordonnée des troupes provoqua une ordonnance qui mérite d'être citée comme exemple et des meurs militaires du temps, et du langage que le gouvernement d'alors tenait à la nation et à l'armée :

« Nous avons toujours cru que le seul désir d'acquérir de l'honneur, qui a paru en tout temps dans l'esprit des François, seroit capable de retenir un chacun dans son devoir, sạns qu'il seroit besoin de faire valoir les peines que les lois ont ordonnées contre ceux qui y défaillent; mais, l'expérience nous faisant voir tous les jours, * notre grand regret, que non-seulement les soldats.... mais les chefs,... donnent eus-mêmes l'exemple de la désertion,... abandonnant leurs charges sans congé,

comme si, par un emploi de peu de durée qu'ils quittent presque aussitôt qu'il leur E a été donné, ils avoient évité le blâme qu'encourent ceux qui, dans une nécessité

publique, refusent de servir leur souverain et leur patrie ;... nous avons estimé à propos... d'user à l'avenir de la sévérité portée par les anciennes lois contre les déserteurs, dont le crime n'est pas moins préjudiciable à l'Etat pour être causė par l'impatience et la légèreté, lorsque les armées sont en présence de l'ennemi, que s'ils se retiroient du péril par leur lâcheté... ))

Suivent les peines décrétées : la mort pour les soldats; pour les officiers, la dégradation de noblesse et note d'infamie, s'ils sont gentilshommes ; les galères, s'ils sont roluriers. Recueil d'Isambert, t. XVI, p. 458.

Par une autre ordonnance, qui peut être considérée comme la conséquence morale de la précédente, Richelieu fit établir par Louis XIII, sous le titre d'Académie Royale, une école militaire, afin d'instruire la jeune noblesse et de la dresser à la discipline du service de terre et de mer : il y fonda vingi bourses à ses frais; l'histoire, surtout l'histoire romaine et française, la politique et la géographie, devaient éire, avec les mathématiques et les exercices militaires, les principales bases de l'enseignement. -- Mercure français, t. XXI, p. 278. - C'était encore l'accomplissement d'un des yeux formulés par les Etats-Généraux de 161A.

pour continuer son @uvre, joindre à une foi inébranlable dans la puissance intime de la France la conviction qu'un seul pas en arrière menait aux abimes; il lui fallut, non pas seulement la persévérance intrépide, mais l'inflexibilité de ces hommes du destin qui, les yeux fixés sur l'avenir, bravent les malédictions de leurs contemporains et immolent, non sans douleur, mais sans remords, la génération qui passe au salut de la patrie qui ne passe pas.

var Si du moins le bon ordre des finances eût assuré que tous les sacrifices exigés du peuple iraient à leur destination, eût prévenu la déperdition des ressources réunies au prix de tant de douleurs !... Mais la détestable administration de la reine-mère et de Luines avait rendu l'ordre impossible. Un arriéré, dont une longue paix eût pu seule affranchir l'Etat, écrasait un gouvernement obligé de faire la guerre, et quelle guerre !... La tentative hardie de 1634 pour la réforme de l'impôt foncier ayant échoué, dès la première campagne, il fallut se remettre entre les mains des traitants, et rentrer dans le funeste système des partis et des avances chèrement payées'. L'institution nouvelle des intendants-généraux, placés, par ordonnance de mai 1635, à la tête de chaque généralité financière, si utile qu'elle fût pour remédier aux abus invétérés parmi les officiers de finances, et pour rendre ce corps nombreux et puissant plus dépendant de l'autorité ministérielle, ne pouvait changer l'ensemble de la situation ni préserver l'Etat d'une déplorable nécessité?.

1 Un écrivain contemporain, qui, comme il le dit lui-même, sut voir Richelieu « des mêmes yeux dont la postérité le verra, » exprime cette idée avec une rare élévation de pensée et de style :

« Lorsque, dans deux cents ans, ceux qui viendront après nous liront notre histoire,.... s'ils ont quelques gouttes de sang françois dans les veines et quelque amour pour la gloire de leur pays, pourront-ils lire ces choses (le récit des actions de Richelieu) sans s'affectionner à lui; et, à votre avi:i, l'aimeront-ils ou l'estimeront-ils moins à cause que, de son temps, les rentes sur l'hôtel-de-ville se seront payées un peu plus tard, ou que l'on aura mis quelques nouveaux officiers dans la chambre des comptes ? Toutes les grandes choses coûtent beaucoup !.... Mais on doit regarder les Elats comme immortels, et y considérer les commodités à venir comme présentes. » Voiture, lettre LXXIV; édit. de 1703, p. 175-185. – Voiture avait été longtemps attaché aux ennemis de Richelieu, à Gaston et même à Olivarez, Il expose, dans la lettre que nous venons de ciler, les motifs de sa conversion,

La joie causée au peuple par la diminution des tailles n'avait pas été de longue durée ! Les plaintes succédèrent aux actions de grâces : les impatientes populations du Midi passèrent bientôt des plaintes aux cris de colère, et des séditions éclatèrent à Bordeaux, à Agen, à Périgueux et dans plusieurs autres cités de Guyenne et de Gascogne, contre les partisans et les percepteurs, à propos de l'augmentation des droits sur les boissons, éternel objet de la haine des Bordelais. L'hôtel de ville de Bordeaux fut incendié : des officiers royaux, des receveurs des tailles et des aides périrent dans les émeutes qui agitèrent les villes et les campagnes. Le duc d'Épernon arrêta un peu tardivement en Guyenne le mouvement qui, pendant ce temps, gagnait Toulouse : le parlement de Languedoc réprima la sédition à Toulouse, mais défendit la perception des nou

1 Voyez le Testament Politique, p. 530-331. Le chapitre du Testament sur les sinances (2e part., c. X, sect. VII) prouve que Richelieu connaissait bien le mal lout en le subissant par nécessité.

? « Les trésoriers de France et généraux des finances, » å la suile des cours des aides et des chambres des comptes, du corps desquelles ils étaient membres, faisaient de l'opposition depuis plusieurs annécs ; on ne les spolia point, comme le dit M. de Sainte-Aulaire dans son histoire de la Fronde, mais on leur donna pour chefs des intendants nommés par commission, et, par conséquent, révocables, avec juridiction sur le domaine royal, la voirie, les ponts et chaussées ; c'est une des créations Ics plus importantes de Richelieu, - Recueil d'Isambert, t. XVI, p. 444. T. XIII,

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