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mille cavaliers et douze à quinze mille fantassins, avec trente pièces d'artillerie de siége, entrèrent en France au commencement de juillet, accompagnés d'un manifeste par lequel le cardinal-infant offrait la neutralité aux villes et aux gentilshommes qui refuseraient leur concours aux auteurs de la guerre, c'est-à-dire à Richelieu , et protestait de ne pas traiter avec Louis XIII que la reine-mère ne fût satisfaite, et tous les proscrits et les exilés, rétablis dans leurs biens.

L'armée ennemie investit La Capelle en Thierrache..

Cette petite ville et beaucoup d'autres places de Picardie étaient dans un assez mauvais état de défense. Des ordres avaient été donnés pour réparer et munir les villes frontières ; mais l'argent avait manqué, et le maréchal de Chaunes , gouverneur de Picardie , frère du feu connétable de Luines , avait aggravé le mal par son humeur dépensière et négligente. La panique se mit dans la garnison de La Capelle, qui se rendit, au bout de sept jours, sans attendre l'assaut (10 juillet). L'ennemi , après avoir tâté Guise, qu'il trouva résolue de se bien défendre, tourna contre Le Câtelet en Vermandois, et le prit en trois jours par capitulation , bien que le comte de Soissons et les maréchaux de Chaunes et de Brézé fussent à Saint-Quentin avec un corps d'armée ( 25 juillet). Le roi et Richelieu crurent devoir faire un grand exemple: les gouverneurs de La Capelle et du Câtelet furent traduits devant un conseil de guerre; ils s'enfuirent, et furent condamnés à mort par contumace comme coupables de lâchete'.

1 Cet incident amena la disgrâce de Saint-Simon, co favori paisible et modesta, dont nous n'avons point eu d citer le nom depuis la journée des Dupes, SaintSimon, neveu du gouverneur du Câtelet, fit évader son oncle et voulut le défendre auprès du roi, qui se facha et qui renvoya le favori dans son gouvernement de Blaye.

L'ennemi, cependant, s'était porté sur la Somme : le comte de Soissons et les deux maréchaux essayèrent de lui disputer le passage de cette rivière. Il avait fallu jeter à la hâte des renforts dans toutes les villes picardes, et l'armée française n'avait guère en campagne que dix mille fantassins et quatre mille chevaux, avec fort peu d'artillerie et de munitions : il fut impossible de tenir tête aux masses de cavalerie que déployait l'ennemi. Après plusieurs fausses attaques sur divers points, les HispanoImpériaux forcèrent le passage de la Somme à Cerisi , entre Brai et Corbie (2 août). Les généraux français se replièrent sur Noyon et Compiègne pour défendre la ligne de l'Oise : Piccolomini et Jean de Wert entrèrent à Roie sans résistance avec leur cavalerie , et les bandes fé· roces des Croates et des Hongrois promenèrent le pillage, l'incendie et le massacre dans tout le pays entre la Somme et l'Oise.

L'agitation fut terrible dans Paris, quand on sut l'ennemi au cæur du royaume : on croyait déjà voir le farouche Jean de Wert apparaître sur Montmartre, et les carrosses, les coches et les chevaux des gens qui s'enfuyaient couvraient déjà les routes d'Orléans et de Chartres. Le peuple était en proie à un mélange de terreur et de colère, que mettaient à profit les nombreux ennemis du ministre. Paris était, en ce moment, fort mal clos, par suite de l'agrandissement de son enceinte vers le nordouest et de la démolition d'une partie des remparts. « C'est « pour satisfaire son faste, » s'écriait-on, « c'est pour « bâtir son Palais-Cardinal et sa rue de Richelieu qu'il a « mis Paris hors de défense! - Pourquoi provoquait-il a la guerre sans avoir les moyens de la soutenir? - Nous a portons la peine de son ingratitude envers sa bienfai« trice! - Et de son alliance avec les bérétiques ! » Le peuple s'émouvait à ces clameurs : des rassemblements menaçants remplissaient les carrefours.

Richelieu eut, dit-on, un moment de doute et d'effroi. Il sentait le sol trembler sous ses pas : il voyait Paris prêt à se révolter, les provinces agitées , la noblesse malveillante, le peuple aigri par l'aggravation des impôts : les paysans du Poitou, de l’Angoumois et de la Saintonge étaient en insurrection, et avaient à leur tête un frère du malheureux Chalais ; le gouverneur de Guyenne, le vieux duc d'Epernon, mal depuis longtemps avec le ministre, n'allait-il pas ouvrir la Guyenne aux Espagnols ? La foi du comte de Soissons , chef de l'armée qui couvrait Paris , était très-suspecte. L'unique, l'indispensable appui du cardinal , le roi lui-même, n'allait-il pas lui manquer ? Le roi était inquiet , morose et sombre : il commençait à reprocher à son ministre les revers qui arrivaient au lieu des victoires promises !

Cette angoisse nerveuse et physique fut de courte durée : l'esprit dompta la chair'. Dès le 4 août, tandis que le roi s'installait au Louvre, Richelieu monta en carrosse et ordonna qu'on le menåt droit à l'Hôtel-de-Ville. « Tous les intéressés à sa fortune» l'avaient en vain supplié d'arrêter, et croyaient qu'il n'en reviendrait jamais. Mais , lui, poursuivit son chemin , au pas, sans suite et sans gardes, à travers les flots du peuple soulevé. « On

1 Villorio Siri (t. VIII, p. 438-9) et l'auteur des deux Vies du père Joseph prélendent que Richelieu voulut quiller le ministère, et que ce fut son capucin Joseph qui le rassura, avec l'aide du surintendant Bullion. L'on n'est pas obligé de les croire sur parole.

helieu voulut quintendant Bullio

vit alors, » dit un contemporain, « ce que peut une grande vertu : » l'effet de ce courage et de cette magnanime confiance fut prodigieux sur les masses populaires : à mesure que le cardinal approchait, tous ces gens exaspérés , qui , l'instant d'auparavant, ne parlaient que de le mettre en pièces, se calmaient, se taisaient ou priaient Dieu de lui donner bon succès et de permettre qu'il sauvất la France.

Richelieu porta en personne, au bureau de la ville , l'ordre d'assembler les corps de métiers pour leur demander assistance au nom du roi. Semblable demande fut adressée au parlement et à tous les autres corps et communautés civiles et religieuses. Le même jour, des ordonnances royales enjoignirent à tous les gentilshommes et soldats sans emploi , présents à Paris, d'aller s'enrôler chez le maréchal de La Force, pour être dirigés sur l'armée active, et à tous les privilégiés et exempts de tailles (tout le corps de la bourgeoisie parisienne était dans ce cas) de se trouver en armes, sous six jours, à Saint-Denis, pour former le noyau de l'armée de réserve.

Un immense élan succéda , sans transition, à la panique; le lendemain , les députations de tous les corps, et les syndics , gardes des métiers et maîtres jurés en masse, accoururent au Louvre, rivalisant de zèle et offrant leurs biens et leurs vies au roi avec une gaîté et une affection sans pareilles. Le roi embrassa tous les chefs de corps, sans en excepter les jurés des savetiers. Ces pauvres gens, dans leur joie d'un tel honneur , donnèrent 5,000 livres, au roi, presque autant que donna le corps des notaires.

1 Mém. de Fontenai-Mareuil, p. 255-25€. – Mém. de Brienne, 5e sér., l. III, p. 67. - Mém. de Montglat, ibid., t. V, p. 43-44. - Mém. de l'abbé Arnaud, 2e scric , 1. IX, p. 488.

Le corps-de-ville accorda la solde de deux mille fantassins; le parlement, autant pour deux mois. En moins de dix jours , Paris fournit de quoi entretenir, trois mois durant, douze mille fantassins et trois mille chevaux. Les hommes affluaient comme l'argent : les volontaires allaient en foule donner leurs noms au vieux maréchal de La Force, qui s'était installé sur les degrés de l'Hôtel-deVille , et dont l'aspect vénérable excitait l'enthousiasme du peuple. On ne se reposa pas uniquement sur l’élan populaire : les ateliers furent fermés à Paris, puis dans tout le royaume; on interdit aux maîtres artisans , sauf dans les professions qui tiennent à l'alimentation publique ou aux fournitures militaires , de garder chacun plus d'un apprenti , afin que tous les ouvriers s'enrôlassent; chaque maison de Paris dut fournir un soldat, sauf au roi à l'entretenir; chaque propriétaire de carrosse, chaque maitre de poste, fut invité à donner un cheval. Le monopole de la poudre fut aboli. Les populations des campagnes furent requises de venir travailler aux fortifications de Paris et de Saint-Denis; ordre fut expédié au prince de Condé de lever le siége de Dôle, et d'expédier vers Paris la majeure partie de ses troupes. Le parlement de Paris , à la faveur du trouble public, avait renouvelé ses vieilles prétentions, et manifesté l'intention d'envoyer des commissaires à l'Hôtel-de-Ville pour aviser à la sûreté de Paris, et surveiller l'emploi des fonds accordés au roi : le président de Mesmes avait fait, dans le sein de la compagnie, une virulente sortie contre Richelieu. Le roi coupa court à cette tentative par une défense formelle au parlement de traiter des affaires d'Etat'.

1 Manuscrits de Béthune, no 9333. - Mém. de Richelieu , ze sér. , I. IX,

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