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Tandis qu'on prenait à la hâte ces larges mesures de défense, on reçut la nouvelle que l'ennemi, au lieu de pousser sa pointe sur Paris, s'était arrêté au siége de Corbie, afin de s'assurer d'un bon poste sur la Somme. Le danger n'avait pas été aussi grand pour la capitale que l'avaient cru les Parisiens, et que l'ont dit beaucoup d'historiens, qui ont pris l'émotion de Paris pour la mesure exacte de son péril. L'ennemi n'avait point, à beaucoup près, assez d'infanterie pour s'attaquer à cette colossale cité : sa cavalerie même était plus formidable d'apparence que d'effet; ces nuées de Hongrois et de Croates, plus propres au pillage qu'à la guerre régulière, étaient alors ce qu'ont été les Cosaques dans nos denières guerres.

Corbie, cependant, ne se défendit pas mieux que n'avaient fait La Capelle et Le Câtelet : la garnison et les habitants, également effrayes du délabrement des remparts, obligerent le lieutenant-général de Picardie, enfermé dans la place, à capituler dès le 15 août. Richelieu, exaspéré, fit condamner à mort par contumace, comme les deux autres gouverneurs, cet officier plus malheureux peut-être que coupable.

L'ennemi ne tenta pas d'autre entreprise. Le cardinalinfant, inquiet des mouvements des Hollandais, qui, à la prière de Richelieu, menaçaient la Belgique', avait mandé au prince Thomas de Savoie de ne pas s'engager trop avant en France. D'ailleurs, les villes les plus proches de l'ennemi, Beauvais et Saint-Quentin surtout,

P. 66-73. -- Mém. de Bassompierre, ibid., t. VI, p. 338-339. - Griffet, t. II, p. 739750. – H. Grotii Epist. 633.

1 Un nouveau traité fut signé, le 6 septembre, entre la France et les Provinces

Unies,

T. XIII.

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I

montraient les dispositions les plus énergiques, et l'armée française grossissait de jour en jour : le mouvement de Paris avait gagné les provinces ; les levées se faisaient partout avec rapidité. Dès le commencemeut de septembre, on eut sur l'Oise vingt-cinq à trente mille fantassins, dix à douze mille cavaliers et trente canons : l'armée fut en état de marcher, au milieu de ce mois.

Si l'armée eût été bien commandée, l'ennemi eût payé cher les alarmes qu'il avait causées; malheureusement, si l'on avait des soldats, on n'avait pas de général. Richelieu, jugeant qu'un éclat serait dangereux dans les circonstances où l'on se trouvait, et n'osant ôter le commandement au comte de Soissons, dont il se défiait, pour se l'attribuer ou pour le confier à quelque chef de moindre condition, ne vit rien de mieux à faire que d'appeler Monsieur à la tête de l'armée, en entourant Gaston et Soissons des officiers-généraux les plus fidèles. Monsieur avait témoigné de la bonne volonté, et avait amené au camp l'arrière-ban de son apanage. Il partit, le 15 septembre, de Senlis, pour joindre l'armée massée au delà de Compiègne, el se porta sur Roie. Au lieu de laisser un détachement devant cette petite ville, occupée par une poignée d'Impériaux, et de pousser au gros de la cavalerie ennemie, qui se retirait en assez mauvais ordre vers la Somme, on perdit deux jours à reprendre Roie, et Jean de Wert eut ainsi le temps d'opérer sa retraite. L'armée ennemie, fort diminuée par la désertion de ses cavaliers, empressés de mettre leur butin en sûreté, était lors d'état de disputer la campagne, et rentra en Artois, où on ne la suivit pas. Toutes les forces françaises se reunirent sur les deux rives de la Somme, autour de Corbie, où le prince Thomas avait laissé une garnison de trois mille hommes.

Le cardinal, fort peu satisfait des opérations des princes, se hâta d'amener le roi sur le théâtre de la guerre, et s'établit à Amiens, tandis que le roi s'établissait au château de Demuin, entre Amiens et Corbie. Des lignes de circonvallation enfermèrent Corbie, et empêchèrent les ennemis de secourir cette place. Richelieu commençait à respirer, et ne se doutait pas qu’un danger, plus grand que tous ceux qu'il avait surmontés, était suspendu sur sa tête. Il croyait le duc d'Orléans et le comte de Soissons ennemis personnels, et ces deux princes étaient réconciliés et secrètement d'accord avec lui. Le cardinal avait fait en vain beaucoup d'avances au comte de Soissons : le comte avait regardé comme un outrage à son sang royal la proposition d'épouser madame de Combalet, veuve d'un petit officier d'infanterie; depuis, il s'était trouvé blessé de n'avoir pu obtenir le commandement de l'armée d'Alsace, que Richelieu jugeait mieux placé dans les niains de Weimar et du cardinal de La Valette. Une fois réuni à Monsieur, au milieu de grandes masses de troupes, le comte ne songea plus qu'à profiter de l'occasion. Des subalternes d'esprit violent et sans scrupule, Montrésor, confident de Gaston, Saint-Ibal, confident du comte, poussèrent les princes aux résolutions les plus extrêmes. On projeta de poignarder le cardinal, au sortir du conseil, que le roi allait tenir à Amiens chez Richelieu, toujours souffrant. Le jour et l'heure furent pris : déjà le roi était reparti; le cardinal était au bas d’un escalier, entre les deux princes, qu'il reconduisait, et quatre de leurs complices. Au moment de donner le signal, le cour fail

verne

lit à Gaston. Ce prince s'éloigna précipitamment; les autres n'osèrent frapper sans son ordre'.

L'assassinat manqué, on se rabattit sur des projets de révolte et de guerre civile. Le duc de La Valette promit de gagner son père, le vieux duc d'Epernon : le gouverneur de Péronne promit de livrer sa place; le duc de Bouillon, qui avait abjuré le protestantisme, était engagé dans la cabale; on comptait sur bien d'autres adhérents. Il s'agissait d'abord de ne pas prendre Corbie, afin d'embarrasser et de dépopulariser le gouvernement. On fit les plus grands efforts pour persuader au roi de ne réduire la place que par famine, ce qui eût traîné tout l'hiver et ruiné l'armée. Richelieu déjoua cet honnèle calcul : aussitôt la circonvallation terminée, il fit décider l'attaque de vive force. Le 5 novembre, la tranchée fut ouverte : le 10, la garnison parlementa ; le 14, la place fut rendue. Ceux des habitants notables, qui, trois mois auparavant, avaient ameuté le peuple pour obliger le gounerneur à capituler, furent déclarés criminels de lèsemajesté : deux d'entre eux furent exécutés, comme l'avait été le mayeur nommé à Roie par les Espagnols. La ville de Corbie fut dépouillée de ses privileges ?.

L'étoile de Richelieu dissipa encore les nuages amoncelés sur tous les points de l'horizon.

Les Espagnols avaient compte que Galas et le duc de Lorraine non-seulement feraient lever le siége de Dôle, mais combineraient une attaque contre la Bourgogne avec l'invasion de la Picardie. Le duc Charles et Galas ne reçurent que tardivement d'Allemagne les renforts nécessaires pour tenter l'entreprise, et ce ne fut que le 22 octobre qu'ils passèrent la frontière à la tête de trente mille hommes , après avoir lancé un manifeste au nom de l'empereur contre la France. Le duc de Weimar et le cardinal de La Valette étaient arrivés au secours du prince de Condé : la Bourgogne avait fourni quelques nouvelles levées, bien que le parlement de Dijon, jusque-là si docile, eût refusé d'enregistrer des édits bursaux qui n'étaient que trop nécessaires pour payer les soldats ; les levées de la Normandie, inutiles devant Corbie, avaient été expédiées en Bourgogne, et les généraux français se trouvèrent en état d'arrêter l'ennemi. Les Impériaux, après avoir assailli sans succès la petite ville de Saint-Jean de Losne, dont les habitants, et jusqu'aux femmes, se défendirent héroïquement, rentrèrent dans la Franche-Comté avant le milieu de novembre, harassés par la disette et par les pluies d'automne, et poussés l'épée dans les reins par les Français, qui leur offrirent en vain la bataille (Richelieu, 2° sér., t. IX, p. 82-85).

1 Mém. de Montrésor, ze série, t. III, p. 204-205. -- Mém. de Montglat, ibid., t. V,

p. 49.

2 Mém. de Richelieu, 2e sér., t. IX, p. 75-84.

Les Espagnols avaient fait de grands projets de vengeance et de conquêtes cette année-là. Ils avaient envoyé une escadre contre la Bretagne, une armée contre le Labourdan. Les troupes qu'ils essayèrent de débarquer sur les côtes du Morbihan ne purent pas même forcer l'abbaye de Prières, grâce à la bravoure des moines, et n’eurent que le temps de regagner leurs galions, pour n'être pas taillées en pièces par les populations levées en masse (Montglat, p. 47). Du côté de la Biscaye, ils furent un peu plus heureux : ils passèrent la Bidassoa, le 23 octobre, et occupèrent Andaye, Saint-Jean de Luz et Socoa, places sans défense; mais ils n'osèrent entreprendre le

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