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gent qui n'arrivait pas , et le pouvoir de conclure un accommodement quant à la Valteline. Il reçut enfin un faible à-compte qu'il distribua aux chefs des Grisons, mais trop tard : l'insurrection n'en éclata pas moins, le 18 mars 1637. Rohan n'eut que le temps de se réfugier dans un fort bâti par les Français, à peu de distance de Coire. Il y fut bloqué par les Grisons, qui se saisirent du pont de Steig sur le Rbin, principale communication de leur pays avec la Suisse : des troupes autrichiennes étaient sur la frontière du Tyrol, des troupes espagnoles, à l'entrée de la Valteline, prêtes à s'avancer au premier appel des Grisons. Rohan ne crut pas la résistance possible, quoique la petite armée française qui occupait la Valteline fût en assez bon état. Il traita sans attendre les ordres du roi , et promit que la Valteline et le territoire grison seraient entièrement évacués le 5 mai. Des envoyés du roi arrivèrent sur ces entrefaites avec la solde arriérée et tous les pouvoirs nécessaires pour conclure une transaction plus honorable ; mais il n'était plus temps; les Grisons étaient trop engagés. Le traité de Rohan dut être exécuté.

Rohan, aigri par l'abandon où on l'avait laissé, et peut-être moins mécontent, comme protestant , qu'il n'eût dù l'être, comme Français, de la conduite des Grisons, s'était un peu hâté d'abandonner la partie, du moins à ce que l'on crut en France; et Richelieu , qui pardonnait difficilement les mauvais succès, lui en garda une rancune qu'attestent ses Mémoires et son Testament Politique. Rohan, si plausible que pût être sa justification, ne voulut pas se remettre sous la main du cardinal : il s'excusa sous divers prétextes de rejoindre ou l'armée

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française d'Italie, ou celle de Bourgogne, et se retira à Genève '.

Il n'y eut, cette année là, aucun fait militaire de quelque portée en Lombardie, où les hostilités continuaient sur les confins du Piémont, du Milanais et du Montferrat.

Les deux alliés que la Frauce avait conservés en Italie, les ducs de Savoie et de Mantoue, moururent à trois semaines de distance ( 13 septembre - 7 octobre), Ce fut encore un double malheur. Victor-Amédée de Savoie n'avait pas été un allié bien actis pour la guerre offensive, mais on était assuré de lui, du moins pour la défensive. Après lui, on ne put plus compter sur rien : il laissait deux fils en bas âge sous la tutelle d'une veuve galante, faible et versatile, tiraillée entre son amant et son confesseur, et menacée par deux beaux-frères, ennemis de la France et populaires en Piémont. Dans le duché de Mantoue, ce fut pis encore : la bru du feu duc, tutrice du petit-fils qui héritait de ce prince, inclinait ouvertement vers les Espagnols.

L'aspect de l'horizon élait heureusement bien différent sur tous les autres points.

La flotte française, inutile l'année précédente, agit enfin dans le courant de février : elle mit à la voile de Toulon pour la Sardaigne, fil sur cette île une espèce de fausse attaque qui n'eut d'autre résultat que la surprise et le pillage d'Oristagni, puis se raballit brusquement sur les iles de Lérins. Les Espagnols s'y étaient fortifiés font à leur aise depuis deux ans, et l'attaque de Sainte-Marguerite, la principale des deux iles de Lérins, paraissait

1 Mém. de Richelieu, że sér., t. IX, p. 131-442. — Mém. de Rohan, ibid., t. V, p. 648-674. T. XIII.

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fort périlleuse. Le comte d'Harcourt convoqua un conseil de guerre à bord du vaisseau amiral, et y appela Daguerre, lieutenant-colonel d'un des régiments embarqués sur'la flotte. « Daguerre, » lui dit le comte, « croyez-vous « pouvoir descendre dans l'ile avec vos gens ? — Monseia gneur, le soleil y entre-t-il ? — Pourquoi cette question ? « — Si le soleil y entre, mon régiment y entrera (Levàssor, t. V, p. 326). D

Daguerre tint parole. La descente, protégée par le canon de la flotte, s'opéra sous le feu de l'ennemi avec autant d'ordre que la répétition d'un ballet , suivant les termes d'une relation officielle. Les fortifications élevées par l'ennemi au bord de la mer furent emportées d'assaut (28 mars). L'impétueux archevêque de Bordeaux eût voulu qu'on attaquât de même le principal fort et les autres ouvrages : Harcourt et les maréchaux de camp furent d'avis de suivre les règles de l'art des siéges. Les assiégés résistèrent plus de cinq semaines sans que la flotte espagnole réussit à les ravitailler; la grande forieresse capitula entin le 6 mai, et la garnison se rembarqua le 12. L'ile de Saint-Honorat ne Tul pas défendue de la sorte : le gouverneur, gagné à prix d'or, se rendit au bout de deux jours.'

La Provence se rijouit fort d'être délivrée d'un pareil voisinage : à la différence des autres cours souveraines, le parlement d'Aix avait témoigné un zèle secondé admi"rablement par les filles provençales, mais faiblement par la noblesse d'épée. Les divisions d'Harcourt et de Sourdis empêchèrent qu'on ne fit quelque autre entreprise. Le partage du commandement entre plusieurs généraux, système dicté à Richelieu, tantôt par des défiances trop souvent légitimes, tantôt par d'autres motifs po

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litiques, avait presque inévitablement de fâcheuses conséquences'.

Les Espagnols essayèrent de se venger, mais sans succès, par des coups de main sur Saint-Tropez et sur Fréjus, puis tentèrent une attaque plus sérieuse contre le Languedoc. A la fin d'août, un corps de dix mille fantassins et de seize cents cavaliers, composé principalement de nouvelles levées du royaume d'Aragon , sortit du Roussillon et mit le siège devant Leucate. Cette petite place avait pour gouverneur un officier nommé Barri de SaintAunez, dont le père, qui commandait dans la même ville au nom de Henri IV, avait été jadis fait prisonnier par les ligueurs. Ceux-ci sommèrent la femme de Barri de leur livrer Leucate, si elle ne voulait voir mettre à mort son mari. Madame de Barri, certaine que son époux ne voudrait pas devoir la vie à une trahison, refusa. Barri fut égorgé. Sa femme eut le courage, plus difficile encore, de ne pas vouloir user de représailles sur les prisonniers ligueurs.

Barri ne démentit pas ces héroïques traditions de famille. Il repoussa dédaigneusement promesses et menaces, et sa vaillante défense donna le temps au duc d'HalluinSchomberg, gouverneur de Languedoc, de réunir les milices languedociennes au peu qu'il y avait de troupes régulières dans la province. Catholiques et protestants, nobles, prêtres et bourgeois, rivalisèrent d'ardeur : on vit les montagnards des Cévennes marcher côte à côte avec la milice bourgeoise de Toulouse, et l'évêque d'Albi chevaucher, les pistolets aux arçons, à la tête d'une compagnie. Le duc d'Halluin se dirigea vers le camp ennemi

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1 Correspondance de Henri de Sourdis , i. Jer, p. 280-596. — Mém. de Richelieu 2e sér., t. IX, p. 209-212.

à la tête de onze mille fantassins et d'un millier de cava-, liers. Le duc de Cardona , vice-roi de Catalogne, et le général italien Serbelloni, qui commandaient l'armée espagnole, s'étaient entourés de lignes de contrerallation bien garnies d'artillerie. A la nuit tombanie, cinq colennes d'attaques assaillirent les lignes et les forcèrent sur quatre points : les milices de Languedoc triomphèrent des milices d'Aragon, de Catalogne et de Valence; un vieux régiment de deux mille cinq cents hommes, qui portait le nom du comte-duc d'Olivarez, disputa seul la victoire avec acharnement; il fut enfin rompu comme les autres, et les Espagnols précipitèrent leur retraite à la faveur des ténèbres, abandonnant entre les mains des vainqueurs plus de trois mille morts ou prisonniers, une quarantaine de canons, quatre mortiers à bombes, et des approvisionnements considérables (29 septembre)'.

Le duc d'Halluin reçut le bâton de maréchal en réponse au bulletin de la bataille. A la nouvelle de la défaite de Leucate, les Espagnols évacuèrent Saint-Jean de Luz et les autres postes qu'ils tenaient dans la Biscaye française.

Les succès des armes françaises dans le Midi étaient également importants et par leurs résultats directs et par l'excellent esprit qu'avaient montré les populations. L'esprit militaire se répandait de plus en plus dans les classes non nobles, et, comme Richelieu le remarque souvent dans ses Mémoires avec une joie patriotique, la France n'avait plus besoin de mercenaires étrangers. Elle n'en aurait jamais cu besoin, si les premiers développements de l'infanterie nationale au seizième siècle n'eus

1 Mém. de Richelieu, 2e sér., 1. IX, p. 212-218. – Griffet, t. II, p. 82-87. – Levassor, 1. V, p. 342. – Jay, Hist, de Richelieu, t. II, p. 52.

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