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Sur ces entrefaites, un incident grave vint tout à point au secours de Richelieu. La reine, qui avait toujours pris part directement ou indirectement à lout ce qui s'était fait contre le ministre, entretenait une correspondance secrète avec les cours de Londres et de Bruxelles, le duc de Lorraine et divers agents espagnols. Le cardinal avait en permanence, sur toutes les routes, des émissaires occupés à dépister et à détrousser les espions, les courriers et les messagers suspects. Un paquet intercepté livra au ministre une lettre du marquis de Mirabello, ancien ambassadeur d'Espagne, à la reine. Le roi, informé sur-le-champ de cette découverte, ordonna au chancelier Séguier et à l'archevêque de Paris de se transporter au couvent du Val-deGrâce, dans le faubourg Saint-Jacques, où Anne d'Autriche faisait de fréquentes retraites sous prétexte de dévotion, et d'y fouiller l'appartement de la reine. Anne avait été avertie à temps : les papiers qui pouvaient la compromettre avaient disparu, et, le jour de l'Assomption, elle jura sur le saint-sacrement, au secrétaire du cardinal, qu'elle n'avait point de correspondance à l'étranger; cependant, lorsque le chancelier, de retour à Chantilli, où était la cour, vint l'interroger au nom du roi et lui représenter la lettre de Mirabello, elle l'ut bien obligée de conlesser avoir écrit quelques lettres à ses parents, mais elle nia qu'il y fùt question d'affaires d'Etat, On lui fit entendre qu'on en savait beaucoup plus qu'elle n'en disait, qu'il y avait là un cas de répudiation, et qu'elle n'obliendrait son pardon que par un aveu franc et complei. Anne s'effraya et fit appeler Richelieu , qui lui promit, și elle voulait être sincère, de la réconcilier avec le roi. Elle avoua par écrit avoir donné des avis à Bruxelles pour qu'on tâchât d'empêcher l'Angleterre de s'allier à la France et le duc de Lorraine de s'accommoder avec le roi, promit « de ne retourner jamais à de pareilles faules, » et consentit à ne plus remettre le pied dans les couvents, et à ce que le roi fût averti par ses femmes de toutes les lettres qu'elle écrirait (17 août). Richelieu lui tint parole: il fit écrire par Louis XIII une promesse de pardon en échange de ces aveux, et lui fit einbrasser la reine. C'était user modérément de la victoire ; les dispositions de Richelieu vis-à-vis d'Anne d'Autriche s'étaient modifiées, depuis que le cardinal avait renoncé à faire rompre le mariage de Monsieur et à remarier ce prince à sa nièce de Combalet, si toutefois ce projet hardi avait été réellement conçu. Monsieur restant uni à une princesse d'une race ennemie, il devenait plus désirable que jamais que le roi pût avoir un fils : le cardinal avait jusqu'alors éloigné Louis XIII de sa femme, dans la crainte qu'Anne ne prit une influence dangereuse; après ce qui venait de se passer, cette influence était impossible, et Louis pouvait être sans inconvénient le mari de sa femme

i Pierre Séguier, nimmé garde-des-sceaux cu remplacement de Châteauneuf, en 1633, était devenu chancelier à la mort du titulaire d'Aligre, exilé de la cour, et oublié depuis 1626.

La mésaventure de la reine ne découragea pourtant pas les ennemis de Richelieu. Mademoiselle de La Fayette et le père Caussin poursuivirent leurs sourdes attaques, d'autant plus à craindre qu'elles partaient d'une conviction sincère. Le jésuite se servait de toute espèce d'armes; tantôt, à l'instigation d'Anne d'Autriche, il allait rechercher la vieille histoire de l'amour du cardinal pour la reine; tantôt il s'en prenait à la conscience du roi, qui, s'il n'avait pas un grand amour de Dieu, avait une peur

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extrême du diable'. Louis semblait parfois ébranlé et se laissait aller à médire avec Caussin du cardinal « qui ne dit pas son bréviaire. » Caussin crut enfin trouver jour à frapper le grand coup, et somma en quelque sorte le roi de renoncer à une politique criminelle, de renvoyer son ministre. On prétend que Louis lui demanda qui l'on pourrait substituer à Richelieu, et qu'il nomma le duc d'Angoulême! Ce choix faisait honneur à la sagacité de Caussin ! Le duc était peut-être l'homme le plus vicieux et le plus déconsidéré de la cour. On ajoute que Caussin eut permission du roi d'avertir le duc d'Angoulême, et que celui-ci, épouvanté de se voir opposé au formidable cardinal, alla tout dénoncer à Chavigni, un des secrétaires d'Etat, dévoué à Richelieu. Le fait n'est pas bien avéré; ce qui est sûr, c'est que Richelieu fut averti le jour même, et qu'il écrivit sur-le-champ au roi pour le prier de choisir entre son confesseur et son ministre. La lutte fut courte : l'entretien du roi et de Caussin avait eu lieu le 8 octobre; le 9, Richelieu eut avec Louis une longue conférence ; le 10 au soir, une lettre de cachet exila le père Caussin en Bretagne. Le roi cessa de voir la sæur Louise.

Les jésuites se hâtèrent de désavouer Caussin, qui n'avait pas réussi. Richelieu ne voulut point se mettre en guerre ouverte avec eux, en leur enlevant la direction de la conscience du roi; il remplaça Caussin par le père Sirmond, savant de quatre-vingts ans, absorbé par l'érudition et étranger à toute intrigue. La tactique de Richelieu vis-à-vis de la Compagnie de Jésus était assez

1 Tailemant des Réaux, Historiette de Louis XIII. – Caussin attaqua vivement Richelieu auprès du roi pour avoir projelé de s'allier au Turc. Le roi et Richelieu croyaient cette alliance légitime, mais, cependant, ne l'acceplèrent pas. – Succincte Narration, à la suite des Mém. de Richelieu, t. IX, p. 343.

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singulière : faveurs, argent, priviléges, il ne refusait rien aux individus ni aux maisons de l'ordre, tandis qu'il refusait toute influence politique à l'ordre même et à ses maximes. Il élait parvenu de la sorte à engourdir en France l'esprit de Loyola, et à se faire considérer comme un bienfaiteur par une grande partie de cette association dont il renversait le système en Europe".

Vers le même temps, et peut-être dans la même semaine où fut congédié le père Caussin, Anne d'Autriche, après vingt-deux ans d'un mariage stérile, devint enceinte. La France et l'Europe attendirent avec anxiété l'issue de cette grossesse, qui était un grand événement politique. Le roi, probablement d'après les inspirations de mademoiselle de La Fayette, avait déjà projeté, à l'occasion des périls de la guerre, de mettre sa couronne et son royaume sous la protection de la Vierge Marie; le désir d'obtenir du ciel un héritier lui fit réaliser, en février 1638, cotle espèce de consécration qu'on a nommée le Væu de Louis XIII.

La campagne de 1638 s'ouvrait en ce moment. Celle de 1637, tout honorable qu'elle eût été aux armes françaises, n'avait encore donné que des espérances. Il fallut faire de nouveaux et de pénibles efforts. L'état des finances empirait. La guerre empiétait sur tous les autres services publics. Plusieurs quartiers des onze millions de

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1 Sur toule cette affaire, voyez Mém. de Richelieu, ze sér., t. IX, p. 220-233. Lettre du père Caussin, dans l’Hist. du minisière de Richelieu, par M. Jay, 1. II, p. 307–346. — Mém. de La Porte, 3e sér., t. XI, p. 222. – Griffet, Hist. de Louis XIII, 1.III, p. 4-48, 39-61, 101-424. - Sur les faveurs accordées aux jésuites, voyez le 1. XVI d'Isamberi, Anc. Lois françaises, p. 548–359, etc. – Floquet, Hist. du parlemeni do Normandie, 1. IV, passim.

2 Sur les circonstances qui, dit-on, amenèrent a grossesse de la reine, voy. Mém. de madame de Motteville, 2e sér., t. X., p. 34. — Mém. de Montglat, 36 sér. t. V, p. 64. — Le Veu de Louis XIII est dans le Mercure, I. XXII, p. 284.

rentes constituées sur les tailles et les gabelles n'ayant pas été payés, les rentiers firent à Paris, au mois de mars, une espèce d'émeute : le parlement voulut prendre connaissance de leurs justes plaintes, et engagea contre le ministère une nouvelle lutte qui se termina, comme de coutume, par l'exil de quelques présidents et conseillers. La troisième chambre des enquêtes du parlement fut interdite tout entière bientôt après, à cause de la manière injurieuse dont elle traitait les titulaires des nouvelles charges créées par le roi (Mémoires de Bassompierre, 2 série, t. VI, p. 349-351).

L'administration des finances n'était pas seulement dure; elle était déloyale. Telle ville frontière avait consenti un droit d'aide temporaire pour réparer ses fortifications; on rendait le droit perpétuel : telle autre s'en était rachetée par une somme fixe; on recevait l'argent, et l'on établissait le droit tout de même. On avait invité chaque province à payer la nourriture des troupes cantonnées sur son territoire : les provinces payèrent; l'argent fut employé à un autre usage, et le soldat, n'étant pas nourri, se mit à piller et à désoler le plat pays. Richelieu avait eu le tort de livrer entièrement les finances à la discrétion des surintendants Bouthillier et Bullion, surtout de ce dernier, qui avait rendu de grands services durant la crise de 1636, mais qui n'avait ni humanité ni scrupules : le cardinal se fâcha, quand il connut toutes ces iniques violations des promesses du roi ; mais le mal était fait, et Richelieu ne put que défendre de recommencer'.

L'argent détourné par Bullion avait, du moins, on doit en convenir, reçu une destination utile : le surinten

1 Mém. de Richelieu, 20 sér., t. IX, p. 269. – Mém. de Bassompierre, ibid., t. VI, P. 550.

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