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combat de la Rotta finit la campagne avec gloire en Piémont, et donna de favorables augures pour l'an prochain".

L'attaque contre le territoire espagnol avait été renouvelée, cette année, non plus du côté des provinces basques, mais à l'autre extrémité de la chaine des Pyrénées. Condé, malgré son déplorable échec de Fontarabie, avait obtenu la continuation de son commandement dans la Guyenne et le Languedoc. Il fallait de bien graves motifs politiques pour que Richelieu se résignât ainsi à compromettre le succès des opérations militaires, en les confiant à ce malhabile et malheureux capitaine : le cardinal jugeait nécessaire d'enchaîner à tout prix la maison de Condé à sa fortune, pour avoir des princes du sang à opposer au duc d'Orléans et au comte de Soissons, dans l'éventualité d'une régence; parrain du second fils de Condé, il s'apprêtait à marier une de ses nièces, une fille du maréchal de Brezé, à Louis de Bourbon, duc d'Enghien, fils aîné de ce prince. Et peut-être l'honneur d'allier la maison de Richelieu à la maison de Bourbon n'était-il pas ce qui le préoccupait le plus dans cette alliance; peut-être déjà son regard d'aigle avait-il deviné, chez ce jeune duc d'Enghien, qui devait être un jour le grand Condé, le héros dont le bras pouvait consommer la réalisation de sa pensée, et ne subissait-il le père qu’afin de s'assurer du tils.

La présence du brave maréchal de Schomberg auprès de Condé rassurait sans doute un peu Richelieu ; mais le prince et le maréchal furent bientôt fort mal ensemble.

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1 Succincte Narration, à la suite des Mém. de Richelieu, ze sér., t. IX, p. 347-348. - Griffut, t. III, p. 219 et suivantes. -- Mém. du maréchal du Plessis, 3° sér., t. VII, p. 364.

Ils étaient entrés en Roussillon dans le courant de juin, avec une quinzaine de mille hommes, et avaient pris Aupoulx et attaqué Salces, petite, mais assez forte place, qui était la clef du Roussillon : Salces se rendit le 19 juillet ; Condé prit ensuite et rasa quelques châleaux. Une armée espagnole se rassemblait, cependant, à Perpignan : la Catalogne se levait pour reprendre Salces, comme le Languedoc s'était levé naguère pour défendre Leucate; douze mille hommes soldés par les trois états de Catalogne joignirent l'armée du marquis de Los Balbases, qui, forte de vingt mille combattants, vint à son tour assiéger Salces (20 septembre). Schomberg resta posté à l'entrée du Roussillon, afin de troubler les opérations du siége, pendant que Condé allait appeler aux armes la noblesse et les milices du Languedoc, de Guyenne et d'Auvergne. Le 24 octobre, le prince et le maréchal, descendant par les sentiers escarpés des montagnes, parurent, à la tête de plus de vingt-cinq mille hommes, en vue du camp ennemi, et y jetèrent l'effroi. Si l'on eût attaqué sur-le-champ, on eût vu probablement une nouvelle journée de Leucate. Schomberg voulait qu'on donnât le signal: Condé voulut attendre au lendemain. Dans la nuit, éclata un de ces terribles orages du Roussillon, qui changent les moindres ruisseaux des montagnes en effroyables torrents et les vallées en lacs. Tous les bagages furent noyés. L'armée française se débanda complétement. Les Espagnols, quoique très-maltraités eux-mêmes par la tempête, gardèrent leurs positions et se hâtèrent d'achever leurs travaux. Lorsque Condé, au bout de trois semaines, revint avec quinze ou seize mille hommes rassemblés à grand’ peine, il trouva l'ennemi fortement retranché derrière des lignes qu'on essaya en vain de forcer : les assail

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lants furent repoussés en désordre (14 novembre). Le gouverneur de Salces, d'Espenan, se défendit encore jusqu'au 7 janvier 1640, et ne capitula que faute de vivres. La campagne de Roussillon se termina ainsi à l'avantage des Espagnols.

Cet avantage devait coûter cher à l'Espagne! Le bon accord, qui avait régné un moment entre l'armée espagnole et les populations catalanes et roussillonnaises, s'était complétement rompu durant le siége de Salces, et les moyens auxquels le cabinet de l'Escurial avait eu recours, afin de suppléer au zèle refroidi de la Catalogne, avaient excité dans toule cette province une colère qui den vait enfanter bientôt de grands événements. La fermentation était égale aux deux bouts de la Péninsule ibérienne, en Catalogne et en Portugal.

L’agitation était bien vive aussi parmi les classes labu rieuses de la population française, surchargées d'impôts qui grandissaient à mesure que décroissait l'aisance des contribuables. Tandis que Richelieu tâchait de préparer le soulèvement du Portugal et fomentait les troubles d'Ecosse, l'Espagne et l'Angleterre espéraient l'insurrection de la Normandie. Le gouvernement n'eût pas mieux demandé que de prendre aux riches, aux privilégiés, leur superflu au lieu d'arracher aux pauvres le nécessaire : en ce moment même, on tentait de tirer du clergé un impôt très-considérable; mais les difficultés étaient énormes, dans une société si mal constituée, pour faire ce qui était juste : il était plus aisé de suivre la pente des funestes et iniques routines en usage, de frapper de droits multipliés les professions utiles et les objets de commerce, de créer des offices sans nombre, impôt qui, levé d'abord sur la vanité des riches, retombait en définitive sur le peuple. La Normandie avait toujours été pressurée entre toutes les provinces du royaume, en raison de sa richesse et de sa fertilité. Le pouvoir, importuné de ses plaintes, respectait peu ses priviléges : ses États, annuels de droit, n'avaient pas été convoqués de 1635 à 1637, et les impôts anciens et nouveaux avaient été perçus d'autorité et sans octroi, ce qui devait paraître d'autant plus dur aux Normands que leurs voisins les Bretons étaient, au contraire, traités avec beaucoup d'égards. Il est vrai que les Bretons témoignaient un grand zèle : les États de Bretagne, dans l'hiver de 1638 à 1659, volèrent un subside de deux millions (Mercure, XXIII, p. 40). Les États de Normandie, assemblés en 1638 après une interruption de trois ans, adressèrent au roi le plus sinistre tableau de la situation du pays : ils montrèrent le commerce ruiné par les nouveaux droits, les campagnes désolées à l'envi par les soldats et par les agents du fisc, les prisons remplies par l'impitoyable gabelle, les villages déserts, les paysans s'enfuyant dans les bois. En admettant que les couleurs fussent un peu chargées, la réalité demeurait encore bien triste! Le système de la solidarité des habitants de chaque paroisse, depuis longtemps établi pour ce qui concernait les tailles, devenait une vraie tyrannie, à mesure que le nombre des insolvables augmentait et que leur part retombait sur leurs voisins : personne ne pouvait plus calculer ni ses charges ni ses ressources. La cour des aides de Rouen prit une résolution hardie, et, par un arrêt du 4 juin 1639, défendit d'exercer dorenavant des poursuites pour solidarité. L'arrêt de cette cour fut cassé par un arrêt du

1 Mercure françois, t. XXIII, p. 262-597. — Mém. de Montglat, ze sér., t. V, p. 8687. - Mém. de H. Campion, p. 125-159,

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conseil. Bientôt après, le bruit courut que des commissaires arrivaient pour établir la gabelle dans toute sa rigueur, le sel baillé par impôt, dans le Cotentin et dans quelques autres cantons de Basse Normandie, qui en avaient été jusqu'alors exempts. Un honnêle gentilhomme du pays courut trouver le roi, et peignit si vivement le désespoir populaire , que la commission fut révoquée.

Il était trop tard ; la rébellion avait éclaté. Des agents de troubles , soldés par l'Angleterre et par l'Espagne, firent passer pour le chef des monopoleurs et des maltôtiers, l'homme qui venait de préserver la contrée de la gabelle, et poussèrent le peuple aux derniers excès, afin de le compromettre irrévocablement. Le mouvement, commencé à Avranches, se propagea dans toute la Basse Normandie. Partout, une multitude furieuse courait sus aux officiers de finances, aux partisans et à leurs commis, saccageait leurs bureaux, démolissait ou brûlait leurs maisons. Il suffisait de crier au monopoleur sur le premier passant pour qu'il fût massacré à l'instant. Des bandes armées s'organisèrent dans les campagnes, et répandirent partout des proclamations menaçantes au nom d'un chef mystérieux qui s'intitulait le général Jean-nudspieds. Des aventuriers , des hobereaux ruinés , un prêtre, se donnaient comme les lieutenants de ce général imaginaire. La perception des impôts fut presque généralement interrompue (août-septembre).

Rouen, de son côté, avait donné à la Haute Normandie le signal de la révolte. L'émeute y commença par les procureurs et leurs clercs, puis par les drapiers et teio

1 Grotii Epist. 1238, 1302, 1335, etc. - Grotius rapporte que dis lettres, saisies à Caen, donnèrent la preuve des intrigues du gouvernement anglais. T. XIII.

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