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turiers, puis par les rentiers de l'Hôtel-de-Ville, auxquels on ne payait pas leurs rentes. La population tout entière se souleva : on débuta par assommer quelques agents du fise; puis tous les bureaux de perception furent pillés et brûlés : la maison du receveur général de la gabelle soutint un véritable siége pendant deux jours, et fut prise d'assaut et saccagée : les archers et mesureurs de sel, qui l'avaient défendue, furent massacrés. Le parlement, qui avait à Rouen « la police et le coinmandement des armes, » avait contribué à encourager indirectement l'émeute par quelques manifestations intempestives ; quand il vit les choses aller si loin, il intervint sincèrement, mais trop tard pour rien empêcher (août 1639).

Le gouvernement, toutefois, áccueillit d'abord assez bien les excuses et les protestations des divers corps judiciaires et administratifs de Rouen; et attendit de leurs efforts le rétablissement de l'ordre; mais, quand Richelieu vit qu'on ne faisait aucune justice des coupables, qu'on né rouvrait pas les bureaux de perception, qu'on n'enlevait pas même les barricades dressées dans les rues de Rouen, la colère succéda, chez le ministre, aux dispositions conciliantes. Il ne se hâta pourtant point de frapper les Rouennais : il résolut d'en finir d'abord avec les nudspieds de Basse Normandie, qui continuaient de battre la campagne et de rançonner, de piller, dé brûler tout ce qui, de près ou de loin, tenait au gouvernement ou au fisc. Au mois de novembre, le colonel Gassion , officier d'une activité, d'une vigilance et d'une audace à toute 'épreuve, qui s'était rendu la terreur des Impériaus dans les dernières campagnes, entra en Normandie avec un corps de six mille hommes, et se porta sur Caen, qui avait eu, comme Rouen, ses émeutes. Les bourgeois de Caen

se laissèrent désårher : les excès des nuds pieds avaient produit, dans les villes, une réaction favorable à l'autorité. Les nuds-pieds, pendant ce temps, essayaient de se saisir d'Avranches. Gassión y conrut avec quinze cents soldats et quelque noblesse. Lės núds-pieds s'élaient barricadés dans les faubourgs d'Avranches, et s'y défendirent avec fureur. Ils furent enfin forcés et passés au fil de l'épée. La potence, la roue et les galèrès achevèrent l'oeuvre du glaive. Il n'y eut de résistance en aucun autre liệu.

Gassion marcha ensuite sur Rouen : la terreur avait remplacé l'effervescence publique ; la petite aimée de Gassion occupa Rouen sans résistance. Le parlement avait enfin ordonné le rétablissement des bureaux du fisc, mais trop tard pour qu'on lui en sût gré. Deux jours après Gassion, le chancelier Séguier arriva à Rouen, investi de la pleine puissance royale, el réunissant en sa personne les pouvoirs judiciaire; adıninistratif et milie tairë (2 janvier 1640). Ce dictateur păr délégation femplit sans ménagement sa mission de rigueur : il interdit les cours souveraines, le corps-de-ville, tous les corps constitués de la ville et de la provirice, et les remplaça par des commissions royales; Rouen ét plusieurs autres cités perdirent tous leurs priviléges ; de nombreuses exécutions ensanglantèrent les places publiques ; des condám nés, beaucoup plus nombreux encore, allèrent compléter les chiourmes des nouvelles galères construites en Provence, et beaucoup de gens , compromis dans les troubles, s'enfuirent à Jersey, à Guernesey et jusqu'en Angleterre. Le commun peuple fut parlout désarmé. Rouen eut à subir une levée extraordinaire d'un million 85,000 livres. Tous les impôts ancieris et nou

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veaux furent restaurés, et l'arriéré, exigé. La Normandie resta plus d'un an comprimée sous ce régime d'exception; ce fut seulement en 1641 que le parlement de Rouen fut rétabli, mais partagé en deux sections semestrielles, et que les villes recouvrèrent leurs franchises ?.

La prompte soumission de la Normandie fit évanouir l'espoir que les ennemis de la France avaient fondé sur cette grande province. Pendant la crise, Richelieu, inquiet, avait fait quelques secrètes ouvertures de paix à Olivarez. Le ministre espagnol ne sut pas saisir le moment, et lorsqu'il envoya , à son tour, à Richelieu, au commencement de 1640, un agent porteur de propositions que le cardinal n'eût point acceptées, même vaincu, il fut repoussé avec dédain. Le gouvernement français était bien plus fort, et le tempérament du pays pouvait supporter de bien plus rudes épreuves qu'on ne le croyait au dehors ; la France avait des ressources inconnues des autres et d'elle-même, et, malgré des misères trop réelles, elle se soutint, elle resta une et debout, tandis que l'Espagne chancelait épuisée et se déchirait de ses propres mains, tandis que l'Angleterre se débattait en proie au génie des révolutions. Il devait suffire d'un cri de victoire pour faire oublier à la France tous ses maux, et les jours de victoire étaient proches. Le Dieu des combats allaitenfin couronner l'inflexible persévérance de Richelieu.

De gigantesques efforts étaient encore nécessaires pour aiteindre ce but, vers lequel on avait fait des progrès

IV

1 Floquet, t. IV, p. 584 -637. – V, p. 1-103. — Le récit de M. Floquet est très-intéressant et plein de renseignements précieux; mais il faut se tenir en garde coptre les préventions de l'auteur, qui épouse un peu trop les passions provinciales , de tient aucun compte des terribles nécessités qui pressaient le pouvoir central, et impute à Richelieu des maux qui résultaient surioul de la mauvaise organisation de la société. - Mém. de Montglat, p. 87.

si lents, durant cinq années de terribles incertitudes. La guerre avait coûté 60 millions par an depuis 1635 : on en dépensa 70 en 1640, et l'on ouvrit la campagne avec plus de cent régiments d'infanterie et de quatre cents cornettes de cavalerie, faisant environ cent cinquante mille fantassins et trente mille cavaliers. On n'en devait pas même rester là : l'impôt grandit encore démesurément l'année suivante, et, de 80 millions environ où il était en 1639, s'éleva, en 1641, jusqu'à 118. Sous Henri IV et Sulli, il n'avait pas dépassé 45! Sans doute les ressources du pays s'étaient augmentées, et l'on doit aussi tenir compte du changement opéré dans la valeur respective du marc et de la livre : on taillait maintenant, dans le marc d'argent, non plus 20 livres, comme sous Henri IV, mais 25 (en 1636), puis 26 livres 10 sous (en 1640). L'accroissement des charges publiques demeurait toutefois effrayant, ces réserves faites ?!

Un des principaux expédients auxquels on eut recours, fut le rétablissement de cette pancarte ou droit du sou pour livre sur toutes les marchandises vendues, qui avait fait tant de bruit sous Henri IV. On le nomma la subvention du vingtième. Plusieurs provinces et beaucoup de villes se rachetèrent, par des voies d'entrée ou de sortie, ou par abonnement, de cet impôt fertile en vexations.

non

1 Succincte Narration, etc., a la suite des Ném. de Richelieu, dans la collect. Michaud, 2e série, t. IX, p. 345–348. – Testament Politique, p. 343. — Lcrassor, l. VI, p. 21. — Mém. sur l'état des finances, depuis 1616 jusqu'en 1644; ap. Arcbives curieuses, t. VI, p. 60. – Forbonnais, t. I, p. 229-235. E: 1640, à la suite de diverses opérations fort mal entendues sur les monnaies, on sortit de la confusion qui régwait dans celle matière, en décriant les espèces d'or trop légères et en les resondant en Louis d'or au même titre que les pistoles d'Espagne, qui valaient alors 10 livres ournois. La fabrication au moulin fut adoptée par l'influence du chancelier Séguier. - Les premiers écus d'argent furent frappés en 1645. On n'avait connu jusqu'alors que les écus d'or.

Tous les anoblissements accordés depuis trente ans furent révoqués; toutes les exemptions de tailles furent révoquées pour le temps que durerait la guerre; les officiers des cours souveraines et les secrétaires du roi furent seuls exceptés, avec les privilégiés qui avaient servi trois ans à la guerre ou y servaient présentement. Les gentilshommes qui étaient aux armées avaient récemment obtenu de ne pouvoir être poursuivis pour dettes durant un an. Le département des tailles entre les élections et les paroisses fut ôté aux trésoriers de France et aux élus, et attribué exclusivement aux intendants-commissaires du roi. On y trouva d'abord une grande économie; mais, après. Richelieu, ce fut une nouvelle source d'abus, et les tailles furent mises en parti comme les aides et les gabelles'. .

Les questions d'impôt furent l'occasion de débats trèsvifs entre le gouvernement et le clergé, débats qui offrirent des incidents d'un haut intérêt, et qui se compliqué rent d'une lutte assez sérieuse entre. Richelieu et la cour de Rome, Le cardinal voulait bien introduire les gens d'Eglise dans l'administration, dans la diplomatie, dans l'armée, partout; mais c'était à condition que le clergé fût dans: l'Etat, fût à l'Etat, et contribuật, dans une propurtion équitable, aux charges publiques.. Ilis'efforçait, et de dominer l'épiscopat, et de nationaliser le clergé régulier, trop habitué à chercher ses inspirations chez l'étranger. Il tâchait de concentrer dans ses mains la direction des principaux ordres ; depuis longtemps abbé général de Cluni

1 Forbonnais, t. I, p. 235–256. — Isambert, t. XVI, .p. 527-528. – On ne perdait pas entièremenç de vue les améliorations intérieures parmi lant d'embarras. L'achèvement du canal de Briare, celle importante création de Sulli, fut confiée à une compagnie par une ordonnance de 1639; Isambert, XVI, 488. - En: 4632 avait été publié un règlement pour rendre navigables les rivières d'Ourcq, de Yesle, d'Eure et d'Elampes. - Isambert, XVI, p. 369.

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