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quirent pas l'importance qu'avait eue l'insurrection normande, et ne troublèrent pas sérieusemeni la joie du gou. vernement français. L'intendant de Guyenne, avec un petit corps de troupes, dissipa les paysans soulevés de la Haute Gascogne. Quelques rebelles pris dans une escarmouche furent exécutés : une amnistie fit mettre bas les armes à tout le reste (Mercure, XXIII, 512). Les faibles agitations de la France passèrent inaperçues auprès des révolutions qui bouleversaient la monarchie espagnole, et dont le retentissement étouffait presque le bruit des victoires de Casal, d'Arras, de Turin et de Cadix.

Les antiques libertés des royaumes ibériens avaient successivement disparu , depuis un siècle, sous l'invasion croissante du despotisme. Charles-Quint avait vaincu les comuneros de Castille, et réduit les cortès castillanes à une complète nullité : Philippe II avait, d'une main, courbé violemment le Portugal sous le joug de l'Espagne, de l'autre, décapité la liberté aragonaise avec le justiza qui en était la personnification. Seules, aux deux extrémités de la chaine des Pyrénées, la Catalogne et la Biscaye étaient resu tées debout et libres au milieu de cel abaissement général. La Biscaye formait trois véritabses républiques sous la suzeraineté du Roi Catholique ; la Catalogne, avec ses annexes, le Roussillon et la Cerdagne, ne connaissait, dans le superbe monarque de l'Espagne et des Indes, que l'hérilier des comtes de Barcelonne, et s'estimait și peu une province castillane, qu'elle prétendait que ses envoyés fussent traités à Madrid sur le pied des ambassadeurs étrangers; elle avait conservé plus d'affinités avec le Languedoc et la Provence qu'un siècle et demi d'union ne lui en avait donné avec la Castille. La Catalogne et la Biscaye ne participaient nị aux charges ni aux avantages de la Castille, et se

voyaient exclues, comme étrangères, du commerce des deux Indes. L'esprit provincial et fédéraliste le plus extrême se trouvait ainsi en face de la monarchie la plus despotique. Philippe IV et Olivarez voulaient faire cesser cette anomalie et assimiler la vie exceptionnelle de ces contrées, non point à une vie plus générale, mais à la mort commune! En France, chaque pas du gouvernement central était un progrès de la civilisation et de la force nationale : en Espagne, c'était le contraire.

Les premières tentatives dirigées contre les franchises catalanes et basques avaient été repoussées avec vigueur par les magistrats électifs de ces contrées, et le cabinet de Madrid semblait avoir pris son parti relativement à la Bis caye; mais il continuait de faire une sorte de guerre sourde à la Catalogne, province beaucoup plus importante et dont les priviléges le gênaient bien davantage. Les Catalans, néanmoins, en 1639, témoignèrent d'abord un grand zèle pour la défense du Roussillon; mais le siége de Salces lassa bientôt ce zèle. La désertion éclaircit les troupes catalanes, peu aguerries et tourmentées tour à tour par les chaleurs et par les grandes pluies. Les corps municipaux (ayuntamientos) se relâchèrent dans le service des fournitures militaires. Le pouvoir royal, heureux d'avoir un prétexte de sévir, agit aussitôt avec la dernière violence. Olivarez manda au vice-roi de Catalogne qu'il forçat les honimes d'aller à la guerre, dût-on les y trainer garrottés, et les femmes de porter sur leurs épaules le blé, le foin et la paille pour l'armée ; qu'il ôtât les lits aux gentilshommes les plus qualifiés du pays pour le coucher des soldats !... On peut juger quel effet produisirent de tels procédés sur ce peuple aussi violent que la mer qui bat ses rivages, aussi fier et aussi dur que les rocs de ses montagnes.

Ce fut bien pis, lorsqu'après la reprise de Salces, au commencement de 1640, l'armée royale du marquis de Los Balbases sut mise en quartiers d'hiver dans la Catalo. gne et le Roussillon, contrairement aux priviléges du pays, et que les soldats castillans, napolitains, irlandais, stupidement encouragés par leurs chefs à mater la province, se mirent à piller les villages et même les églises, à outrager les femmes, à traiter ces populations mal endurantes comme on traitait les malheureux pays qui étaient le théâtre de la guerre générale. Sur ces entrefaites, Olivarez ordonna au vice-roi de lever six mille soldats dans la Catalogne et ses dépendances, pour faire voir du pays aux Catalans et leut apprendre à servir Sa Majesté Catholique, partout et contre tous, comme les autres sujets de la monarchie. A la nouvelle de cette violation des priviléges qui exemptaient les Catalans de servir hors de chez eux, les divertissements du carnaval furent interrompus à Barcelone : l'aspect du pays devint de plus en plus sombre, la fermentation croissant d'une part, les excès des troupes de l'autre. L'évêque de Gironne excommunia en masse les auteurs des violences et des sacriléges qui désolaient son diocèse. Le vice-roi sit arrêter deux des trois députés généraux qui représentaient les trois états de Catalogne et formaient le véritable pouvoir exécutif de la province. L'explosion ne se fit pas

1 Recueil d'Aubéri, t. II, p. 565-367. – D. Francisco Manuel de Melo, Guerra de Cataluna, l. 1, c. 71-77. Voyez les curieux détails donnés par Melo sur la violence des mœurs calalanes; c'était la chose la plus ordinaire du monde que d'aller à la montagne, c'est-à-dire de se faire brigand (bandolero), pour peu qu'on eût quelque chose à démêler avec la justice. On n'en était pas plus mal vu, et l'on n'y attachait aucune idée de déshonneur.

attendre. Aux approches de la Fête-Dieu, des bandes de monlagnards descendaient, chaque année, afin de louer leurs bras aux propriétaires de Barcelonne et des environs pour le temps de la moisson. Quand ces hommes à demi sauvages, qui ne marchaient jamais sans le trabuco (tromblon) en bandoulière et la navaja (couteau) à la ceinture, se virent réunis au nombre de plusieurs mille, rien ne put les contenir : ils entrèrent dans Barcelonne et coururent sus avec furie aux Castillans, aux étrangers. Le peuple de la ville se joignit aux montagnards. Tout ce qu'on pat saisir de Castillans fut mis en pièces. Le comte de SantaColoma, vice-roi de Catalogne, fut massacré au moment où il essayait de gagner le port et de s'embarquer (7 juin 1640). Toutes les villes de la Catalogne et du Roussillon suivirent l'exemple de la capitale. L'armée, qui ne comptait plus qu'environ huit mille hommes, fut acculée dans Collioure, Salces et Roses, et ne parvint à conserver, entre les grandes villes, qne Perpignan, qui s'était révoltée comme les autres, mais qui, écrasée de bombes par sa citadelle, fut obligée de laisser rentrer les Espagnols.

La cour d'Espagne, étourdie de cet éclat terrible, effrayée de l'agitation qui régnait en Portugal, en Aragon, dans les îles Baléares, dans la Sicile, dans le royaume de Naples, recula, au moins en apparence, et tâcha de substituer la ruse à la force : elle entra en pourparlers avec les envoyés de la Députation Générale de Catalogne et du conseil des Cinq (municipalité de Barcelonne), et remplaça le malheureux Santa-Coloma par le duc de Cardona, grand seigneur catalan assez populaire, qui partit de Madrid avec un ordre public d'accorder satisfaction à la province contre les soldats, et reçut à son arrivée un ordre secret de n'en rien faire. Le nouveau vice-roi, épouvanté

du chaos dans lequel on le précipitait, mourut bientôt de peur ou de chagrin. L'évêque de Barcelonne, qu'on lui donna pour successeur, se prêla aux desseins de la cour, et s'efforça d'amuser les Catalans, pendant qu'Olivarez travaillait à les diviser, amenait adroitement l'importante ville de Tortose à trahir la cause catalane, et s'assurait ainsi du Bas-Ébre. Les députés généraux de Catalogne ne furent pas dupes des artifices castillans : dès le mois d'août, ils adressèrent des propositions secrètes au gouvernement français par l'intermédiaire du gouverneur de Leucate, et, le 29 de ce mois, Louis XIII donna pouvoir au sieur du Plessis-Besançon de traiter avec les représentants de la Catalogne pour l'établissement d'une république catalane sous la protection française. Louis XIII éprouva peut-être quelque hésitation et quelques scrupules : Richelieu n'en eut aucun; partout, il traitait avec les révolutions populaires ; il faisait plus, il les provoquait, il reconnaissait leur légitimité; qu'on lui en fasse un mérite ou un crime, on doit reconnaître qu'il n'hésita jamais entre l'intérêt de l'État, de la grandeur nationale, et l'intérêt des principes monarchiques, lorsque ces deux intérêts se trouvèrent en opposition.

Les Bras (Brassos) ou Cortes de la Catalogne, assemblés à Barcelonne en sepiembre, tentèrent une dernière démarche auprès de Philippe IV, avant de rompre le lien de l'unité espagnole. Ils prièrent le Roi Catholique de rappeler les troupes qui occupaient le Roussillon et de contremander celles qui s'avançaient vers la frontière d'Aragon et le Bas-Ebre, et lui déclarèrent qu'ils défendraient leurs libertés jusqu'à la mort. Le roi fit arrêter les envoyés des Etats. Les Catalans expédièrent le manifeste de leurs griefs à tous les princes des états chrétiens: La

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