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guerre avait déjà recommencé en Roussillon. Le gouverneur de Leucate, d'Espenan, marcha au secours des insurgés roussillonnais avec un corps de troupes françaises, et fit lever le siége d'Ille au général espagnol don Juan de Garaye. L'envoyé du roi, du Plessis-Besançon, fut reçu à Barcelonne en audience publique par la Députation Générale, et rappela aux Catalans les antiques liens qui avaient uni à la couronne de France leur principat fondé par les Franks, par Charlemagne et ses successeurs.

Le gant était jeté. La Catalogne envoya au roi de France neus otages de sa foi, trois ecclésiastiques, trois nobles, trois bourgeois, et, le 16 décembre, les députés généraux signèrent, avec du Plessis-Besançon, un traité par lequel le roi s'obligeait de fournir aux Catalans des officiers pour commander leurs troupes, plus un corps auxiliaire de buit mille hommes, à leurs frais. La Catalogne et ses annexes, dans le cas où ils s'accommoderaient avec le roi d'Espagne, s'engagèrent à ne jamais participer à aucune attaque contre la France. Les ports de la Catalogne et du Roussillon seraient ouverts dorenavant aux flottes françaises'.

On reçut en même temps à Paris la nouvelle du traité de Barcelonne et celle d'un événement plus grand encore, de la révolution de Portugal.

Soixante ans d'union, sous un gouvernement humain et habile, eussent suffi, sans douie, pour enchaîner irrévocablement l'un à l'autre deux peuples que la nature a destinés à être unis, que les hasards des guerres du moyen âge avaient séparés ; et pourtant, après soixante ans, le

1 Dumont, Corps diplomatique, t. VI, p. 196. – Fr. de Melo, Guerra Cataluna, 1. I, c. 53-99 ; 1. II, passim ; l. III, c. 1-42. — Levassor, t. VI, p.1-21; 63-68. - Griffet, t. III, p. 278-289.

es

Portugal n'était pas plus espagnol que le premier jour. Au lieu de l'attacher à l'Espagne par les avantages réciproques de la communauté, on l'avait humilié, appauvri systématiquement. Son amour propre national, que tant de grands souvenirs rendaient légitime, avait été brutalement froissé ; ses intérêts avaient été incessamment lésés, soit par les impôts levés arbitrairement et dépensés au profit de la Castille, soit par les désastres maritimes et coloniaux de la monarchie, qui retombaient en majeure partie sur lui. La marine militaire et marchande du Portugal avait été presque détruite dans les guerres provoquées par le gouvernement de Madrid : les ports étaient déserts; les arsenaux, vidés par les Espagnols, qui employaient toutes les ressources du Portugal à armer la Castille, et qui laissaient les côtes portugaises sans défense et les colonies des Indes Orientales, du Brésil et de l'Afrique livrées aux invasions des. Hollandais et des Anglais. Tant que l'Espagne ne fut point engagée dans une guerre continentale, le Portugal souffrit en silence; mais, du jour où la France eut commencé une lutte mortelle contre les héritiers de Philippe II, le Portugal releva le tète, et son attitude devint de plus en plus menaçante. Dès 1638, on a vu que les relations s'étaient établies entre le ministère français et quelques personnages considérables du Portugal. Sans le caractère indécis du duc de Bragance, descendant des anciens Rois Très-Fidèles, et candidat destiné au trône par les patriotes' portugais, l'insurrection eût probablement éclaté dès cette époque; mais don Joâo de Bragance hésita longtemps

1 L'expression de bons patriotes a été employée pour la première fois, à notre connaissance, dans un manifeste des mécontents wallons en 1634. – Mercure françois, t. XX, p. 294. - Cette date nous a paru intéressante à signaler en passant.

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à jouer sa vie et ses grands biens que l'Espagne átalt laissés à sa maison. Il se décida enfin, excité par sa femme, la courageuse Louise de Gusmian, lorsque la cour de Madrid l'eut mandé avec l'élite de la noblesse portugaise, pour l'envoyer contre la Catalogne. Les Portugais imitèrent les Catalans au lieu de les combattre. Le 11 décembre, l'intëhdant du duc de Bragance, Pinto-Ribeiro, qui avait organisé la conjuration pour et quasi sans son indolerit maitre, donna le signal par un coup de pistolet tiré dans le palais royal de Lisbonné. La révolte triompha presque satis combat : le ministre dirigeant, Vasconcellos, arrogant et servil instrument de la týraninie castillatie, fut mis à inoil; la vice-reine Marguerite de Savoie, duchesse douairière de Mantoue', fut arrétée et gardée en otage, et le duc de Bragarce fut proclamé rui sous le nom de Jean ou João IV. Tout le royaume, puis toutes les colonies, suivirent le mouvement de Lisbonne. Les faibles détachements espagnols disséminés dans les possessions portugaises, surpris par la soudaineté et l'unanimité de l'insurrection, furent partout hors d'état d'opposer une résistance sérietise. De tout ce qui avait appartenu autrefois au Portugal, l'Espagne ne garda que Ceuta. Cette révolution, contraire au mouvement général qui porte les nations modernes å se compléter, et contraire surtout aux destinées providentielles de la Péninsule ibérique, mais rendue absolument inévitable par les aberrations et les iniquités de Philippe II et de ses successeurs, s'accoitplit avec une facilité qui fit bien voir à quel point l'Espagne était affaiblie!

Les Cortès portugaises, assemblées à Lisbonne le 28 janvier 1641, confirmerent solennelleinient l'élévation du duc de Bragance au trône, et déclarèrent que le roi de Castille, eût-il possédé des droits légitimes sur la couronne de Portugal, au lieu d'étre, comme il était, un usurpateur intrus, aurait perdu ses droits par sa tyraünie, les sujets pouvant, selon le droit naturel et humain, pourvoir à leur conservation et à leur défense en déposant un roi qui abuse de son autorité.

1 Belle-mère de la princesse régente de Manloue.

Le nouveau roi de Portugal se hâta de contracter alliance avec la France et la Hollande, qui lui promirent, chiacune, vingt vaisseaux de guerre pour l'aider à se défendre contre Philippe IV. L'Angleterre et la Suède le reconnurent égalemént, mais ne signèrent avec lui que des traités de commerce.

Le gouvernement espagnol, que l'insurrection des deux extrémités de la Péninsule pressait ainsi par les deux flancs, n'avait pas les moyens de reconquérir à la fois la Catálogne et le Portugal : il avait dirigé toutes ses troupes disponibles, une vingtaine de mille hommes, vers l'Ebre et la Sègre; il ne les rappela point, au bruit des événements de Lisbonne, et s'efforça d'étouffer d'abord la rebellion catalane, qu'il jugeait la plus dangereuse en raison du voisinage de la France. Le marquis de Los Velez, nommé à la vice-royauté de Catalogne , entra dans l'interieur de la province par Tortośe, qui s'était soumise, et s'avança, , le fer dans une main, la torche dans l'autre. Les pélits villes de Xerta et de Cambrils, ayant essayé de se défen

1 Dumont, Corps diplom., t. VI, p. 202-207 ; 214-218. – Weiss ; l'Espagne depuis Philippe It jusqii'à l'avènemeni des Bourbons, t. I, p. 376–386. – Mercure françois, 1. XXIII, p. 739-812. - Levassór, t. VI, p. 158-195. - Le différend relatif au Brésil et aux autres colonies fut ajourné à dix ans par la Hollande et le Portugal; les Hollandais finirent par rendre ce qu'ils occupaient au Brésil,

dre, furent, la première, emportée d'assaut, la seconde, forcée de se rendre à discrétion : l’une et l'autre furent brûlées, et leurs habitants, égorgés en masse. Le comte de Rocafuerte, commandant de Cambrils, un des premiers seigneurs de la Catalogne, fut pendu par les pieds aux crénaux du rempart. Los Velez se porta de là sur Tarragonne. A la nouvelle de la marche des Castillans, la députation générale de Catalogne s'était bâtée d'appeler les Français, et le gouverneur de Leucate, d'Espenan, avait franchi les Pyrénées avec trois mille fantassins et un millier de chevaux. D’Espenan courut à Tarragonne, où était le quartier général des Catalans; mais il trouva leur petile armée presque entièrement dispersée par la terreur panique qu'avait causée le massacre de Cambrils. D’Espenan ne crut pas pouvoir se maintenir dans Tarragonne; il capitula pour la ville et pour lui-même, et promit de reconduire ses troupes en France.

La cause de l'insurrection eût été perdue, sans l'énergie du dépulé général du clergé, Claris, chanoine d'Urgel, et de l'envoyé français du Plessis-Besançon. Le premier exhorta ses collègues et les habitants de Barcelonne à s'ensevelir sous les débris de cette grande cité, plutôt que d'en ouvrir les portes aux bourreaux de leurs frères : le second annonça de nouveaux et de plus grands secours au nom du roi de France, et organisa la défense avec une célérité el une intelligence admirables. La fureur avait succédé à l'épouvante : tout s'était armé, jusqu'aux moines ; les dé putés généraux et la ville de Barcelonne s'ôtèrent toute chance de pardon, et répondirent aux sommations du viceroi castillan par un second traité, non plus d'alliance, mais de réunion avec la France. Le 23 janvier 1641, furent arrêtées les conditions sous lesquelles la Catalogne

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