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et ses annexes se donnaient à la couronne de France, «poury demeurer perpétuellement unies.» Le Roi Très-Chrétien, dit le traité, observera les usances, capitulations et toutes dispositions contenues au livre des Constitutions, et tous les priviléges, libertés et honneurs des églises, des trois états, des villes et des particuliers. Toutes les dignités, tous les offices et bénéfices ecclésiastiques et laïques, la vice-royauté exceptée, ne seront conférés qu'à des Catalans. Les villes conservent le droit de s'imposer elles-mêmes pour leurs nécessités, sans contrôle de la part du roi, si ce n'est en cas de fraude ou dol. Les conseillers de la ville de Barcelonne garderont la prérogative de se couvrir devant les personnes royales. La députation générale est maintenue dans sa souveraine juridiction civile et criminelle. Le conseil royal (conseil du vice-roi, ne pourra siéger qu'à Barcelonne : en cas d'infraction des priviléges publics ou particuliers, « venant du fait de Sa Majesté ou de son lieutenant, » le jugement souverain appartiendra à un tribunal formé de membres des trois états et de membres du conseil royal, non suspects. Le principat de Catalogne et les colités de Roussillon et de Cerdagne s'engagent à servir le roi « dans la province et non hors d'icelle, » avec quatre mille fantassins et cinq cents chevaux, sans préjudice d'autres plus grands services volontaires en cas de nécessité.

Parmi ces stipulations empreintes d'une fierté républicaine, éclate, comme une dissonance sinistre, l'article suivant : «Que le tribunal de l'inquisition demeurera en Cata

... et sera directement sujet à la congrégation de la sainte. inquisition de la cour de Rome.... »

Ainsi, ce peuple, en secouant le joug de ses tyrans, conservait précieusement le fléau que ses tyrans lui avaient apporté et que ses aïeux avaient autrefois tâché en yain d'écarter de leurs têtes : il brisait les chaînes matérielles de la Castille, mais il restait asservi à la pensée de Ximepez et de Philippe II. Ce fait dit tout sur la profondeur du mal moral qui dévorait l'Espagne'.

A peine le pacte élait-il signé, que les Castillans parurent devant Barcelone. Ils açcouraient sans artillerie et sans équipage de siége, croyant emporter cette capitale par un coup de main. On ne les attendit pas derrière les murailles : un brave officier français, nommé Sérignan, sortit avec tout ce qu'il y avait de cavaliers français et catalans dans la ville, et, soutenu par le feu des remparts, culbuta la cavalerie ennemie qui venait insulter les portes. Les Castillans, étonnés, se rallièrent et assaillirent, avec toutes leurs forces, le Mont-Juich, colline qui commande Barcelonne comme Montmartre commande Paris. Il n'y avait sur le Mont-Juich qu’une redoute inachevée : trois cents Français, commandés par lesieur d'Aubigni, et quelques centaines de Catalans, défendirent ce poste décisif avec tant de vigueur, et furent si bien secondés par une furieuse sortie des Barcelonais, que l'ennemi, après un assaut de quatre heures, fut obligé de battre en retraite. Dans la nuit, Los Velez ramena son armée découragée sur Tarragonne (27 janvier) : trois mille recrues désertèrent en chemin. La Motte-Houdancourt, qui avait commandé ayec tant d'éclat en Italie; l'année précédente, sous les ordres du comte d'Harcourt, vint se mettre à la tête des troupes franco-catalanes, et les Espagnols furent réduits à la

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1 Le traité dans Dumont, t. VI, p. 197 et suivantes. M. E. Sue a interverti les deux traités du 16 décembre et du 23 janvier en les reimprimant dans la Correspondance de Sourdis, t. II, p. 490-510.

défensive en Catalogne comme sur les frontières du Portugal,

Le gouvernement français avait d'abord projeté d'assiéger les portes de Collioure et de Roses, et d'assurer la conquête du Roussillon, avant de nettoyer le midi de la Catalogne; mais les Catalans réclamèrent si vivement l'attaque immédiate de Tarragone, que Richelieu crut devoir les satisfaire. On donna seulement au prince de Condé enyiron huit mille hommes pour tenir la campagne en Roussillon, et prendre Elne et quelques autres pelites places ; le reste des troupes assemblées en Languedoc joignit La Molte devant Tarragonne, et l'archevêque Sourdis eut ordre de compléter le bloeus du côté de la mer (fin ayril, commencement de mai). Sourdis vint avec la flotte du Levant, après avoir capturé sur son passage une dizaive de vaisseaux et deux galères'. La Motte, de son côté, eut le dessus, dans toutes les rencontres, sur le marquis de Botera, vice-roi de Valence, qui avait succédé à Los Velez dans le commandement des troupes castillanes et qui s'était établi sous le canon de Tarragonne avec huit à dix mille hommes, force à peu près égale à celle des assaillants. La Motte-Houdancourt brûlait d'égaler la gloire qu'avait acquise son ancien ches Harcourt devant Turiņ : la situation avait quelque analogie, et ce même Lleganez, qui avait tenté en yain le secours de Turin, rappelé d'Italie en Espagne, était précisément chargé, en ce moment, de secourir Tarragonne. La Motte fortifia si bien le col de Balaguer, sur le chemin de Tortose à Tarragonne, que Lleganez, qui formait un corps d’armée à Tortose, n'osa rien entrepren

1 Deux vaisseaux et une palache (transport) français, demeurés en arrière, sa delendirent intrépidement contre dix-neuf galères ennemies, et parvinrent à les repousser. Correspondance de Sourdiş, l. 11, p. 592.

dre. Malheureusement, la ressemblance entre Tarragonne et Turin n'était pas complète : la situation maritime de la ville catalane donnait à ses possesseurs double chance de salut, et le blocus était beaucoup plus difficile par mer que par terre, les généraux français n'ayant pas les ressources nécessaires pour élever des forts sur les points principaux du rivage. L'Espagne fit des efforts désespérés, et engagea, comme enjeu, tout ce qui lui restait de marine. Dans la nuit du 15 juin, le général des galères, Ferrandina, essaya de forcer la garde, avec vingt et une galères espagnoles et génoises à la solde d'Espagne. Le premier vaisseau français que rencontrèrent les Espagnols mit leur galère capita ne hors de combat par sa première décharge, écarta les autres par son feu terrible , et donna le temps à la flotte française d'arriver à son aide. Ce vaisseau était commandé par un jeune huguenot dieppois, nommé Abraham Duquesne, déjà illustré par ses exploits dans la campagne navale de 1638.

Le 4 juillet, Ferrandina revint à la charge, renforcé par vingt galères de Naples et de Sicile. Les Français avaient une quinzaine de vaisseaux, dix-neuf galères et cinq brûlots. Douze galères ennemies pénétrèrent dans le port de Tarragonne : les vingt-neuf autres furent repoussées par la redoutable artillerie française. Duquesne et plusieurs autres capitaines français suivirent les douze galères dans le port, et lancèrent sur elles les brûlots. Une galère fut prise; sept furent brûlées ou coulées bas; trois, entièrement fracassées.

Les Espagnols ne perdirent pas courage : le duc de Ferrandina opéra sa jonction avec une flotte de trente-cinq vaisseaux armés à Cadix et à Carthagène, sous les ordres du duc de Maqueda, général des galions. La flotte fran

çaise du Levant, qui arrivait, sur ces entrefaites, à Lisbonne, était trop loin pour arrêter ou suivre Maqueda. Le 20 août, les armées navales furent de nouveau en présence devant Tarragonne. Les Français acceptèrent et soutinrent vaillamment le choc, malgré l'énorme supériorité des ennemis; mais il fut impossible d'empêcher que, pendant le combat, un grand nombre de brigantins chargés de vivres n'entrassent dans le port de Tarragonne. Le lendemain, les ennemis furent encore renforcés de cinq gros galions. Un calme plat, puis le vent et la nuit, ayant séparé les deux flottes, Sourdis et ses capitaines jugèrent téméraire de recommencer la lutte : la poudre et les vivres leur manquaient; le ravitaillement qu'on voulait empêcher s'était opéré. On se laissa porter au vent et l'on regagna les côtes de Provence.

Bien que les Espagnols n'eussent dû cet avantage, si chèrement acheté, qu'à la réunion de toutes leurs forces navales contre la moitié de celles de la France, Richelieu ne put voir sans une extrême colère le siége de Tarragonne manqué, ni surtout l'ennemi redevenu, même pour un jour, maître de la mer : son orgueil était blessé au vif ; son humeur, aigrie par les sourdes douleurs physiques qui ne lui laissaient guère de trève; il fit un crime à Sourdis de l'insuccès, el, cédant aux insinuations du ministre de Noyers et des nombreux ennemis que s'était faits, par son humeur difficile, le prélat au pied marin, il l'envoya en exil à Carpentras, et alla jusqu'à demander au pape des pouvoirs pour une commission d'évêques qui serait chargée de juger Sourdis. L'affaire traîna, et le règne et la vie du grand Armand finirent avant que son ancien ami eût pu se justifier et le détromper. La correspondance de l'archevêque-amiral et le témoignage de Duquesne et

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