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sans l'inquiétude causée au ministre par les intrigues de Sedan et par la crise qui s'ensuivit. Il n'est donc pas besoin de chercher là-dessous une combinaison machiavélique de Richelieu, qui, alarmé du refroidissement du roi, voulait, a-t-on dit, se rendre indispensable à Louis en le précipitant dans une vaste et périlleuse entreprise. Cette entreprise était la conséquence logique et nécessaire de tout ce qui avait précédé.

Il est vrai, pourtant, que Richelieu était assiégé de nouvelles inquietudes, et que la mort du comte de Soissons ne lui avait point assuré un long répit. Jamais ce grand homme ne devait conpaître, nous ne dirons pas le repos, mais la sécurité dans l'activité, mais le bonheur d'être tout entier à son but.

Cinq-Mars avait été d'abord très-effrayé de la mort du comte de Soissons; cependant, lorsqu'il avait vu que sa complicité avec le comte ne se découvrait pas, le favori s'était prompiement remis de sa peur, et avait recommencé à disputer le terrain au ministre. Il était parvenu, en s'attachant sans cesse aux pas du roi, à se faire autoriser par Louis à rester en tiers dalis les conseils les plus secrets qui se tenaient entre le roi et le cardinal. Richelieu patienta quelque temps, puis éclata , fit signifier à CinqMars de ne plus se présenter au conseil, et, l'ayant rencontré un moment après, l'écrasa de sa colère et de son mépris. Le roi, soit qu'il eût été prévenu ou non, n'osa dédire son ministre ni rouvrir le conseil à Cinq-Mars. L'orgueilleux jeune homme, ulcéré jusqu'au fond de l'âme, ne rêva plus que vengeance, et se consola de son affront en agitant avec son confident Fontrailles le projet d'assassiner le cardinal, projet dont Fontrailles revendique l'initiative dans ses Mémoires.

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Cinq- Mars, dans ces tête-à-tête, ne parlait que de poignards et de pistolets; en réalité, il n'était point assez complétement perverti pour que le meurtre du vieil ami de son père, de son propre bienfaiteur, ne lui inspirât pas quelque répugnance et quelque effroi. Tuer Richelieu était, pour lui, une espèce de pis-aller : il ne désespérait pas que le roi, en secouant le joug, ne lui épargnât cette peine; le bon sens et la mauvaise humeur de Louie étaient toujours en guerre lorsqu'il s'agissait du cardinal : le roi cédait toujours, mais cédait en grondant à la hautaine et sévère raison de Richelieu, et s'en dédommageait en déchirant son ministre de compte à demi avec son savori, violant ainsi l'engagement qu'il avait pris jadis avec Richelieu de lui rapporter tout ce qu'il entendrait dire contre lui. Cinq-Mars voyait le roi applaudir à tous ses sarcasmes : il essaya de faire passer Louis des paroles à l'action ; Louis, alors, lui avoua qu'il ne pouvait se priver des services du cardinal, et lui laissa entendre que, Richelieu vint-il à mourir, ce ne serait pas lui, Cinq-Mars, qu'il prendrait pour premier ministre.

Cinq-Mars, fort désappointé, changea de batteries, et se lia étroitement au duc d'Orléans, afin d'agir de concert avec ce prince contre Richelieu, soit immédiatement, soit en cas de mort du roi, dont la santé était toujours chancelante. Frontrailles conseilla derechef au favori et au prince de ne pas attendre si longtemps, et de recourir à des moyens plus expéditils. Gaston n'en parut point éloigné; mais il fallait des alliés, une place de refuge. On jeta les yeux sur Sedan, et l'on tâcha de rengayer dans les conspirations le duc de Bouillon, qui en sortait à peine. Cinq-Mars avait déjà noué des relations avec ce duc par l'intermédiaire d'un ami commun, d’Augustin

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de Thou, fils de l'illustre historien de ce nom : c'était un homme d'esprit et de savoir, mais qui avait plus de coeur que de jugement, et qui était loin de posséder les qualités solides de son père : constant dans ses affections, il était si mobile dans ses habitudes et dans ses goûts, qu'on l'avait surnommé « Son inquiétude. » Il avait endossé tour à tour la robe et l'épée : d'abord protégé par Richelieu, qui l'avait nommé intendant d'armée', il s'était mêlé, fort mal à propos, de quelque cabale avec madame de Chevreuse ; Richelieu ne l'avait pas puni, mais avait cessé de l'employer. Depuis, il avait pris le ministre en haine, et s'était laissé séduire par les déclamations des partis contre « l'oppresseur de la France et le perturbateur de l'Europe. » Quand Cinq-Mars lui révéla le dessein d'attenter à la vie de Richelieu, il se récria et protesta de ne jamais tremper ses mains dans le sang ; cependant il ne se sépara point du complot, et consentit d'aller porter au duc de Bouillon, dans ses terres de Périgord, l'invitation de venir conférer à Paris avec Cinq-Mars. Le duc fut mandé à la fois par le favori et par le roi, ou plutôt par le ministre; Richelieu, voulant regagner Bouillon tout en l'éloignant de Sedan et de la cour, avait projeté de lui confier l'armée d'Italie. Le duc accepta en même temps l'offre du ministre et les propositions des conspirateurs, promit de recevoir au besoin Gaston et Cinq-Mars dans Sedan, et les pressa de traiter avec l'Espagne ; ils y étaient tout décidés d'avance. Il ne parait pas que Cinq-Mars ait vu la moindre différence entre une intrigue de cour et le crime de haute trahison.

1 Ceci prouve le peu de fondement de l'anecdote suivant laquelle Richelieu aurait poursuivi l'historien de Thou dans son fils, parce que l'historien avait maltraité, dans son livre, un oncle du cardinal.

On touchait à la fin de décembre, lorsque le roi tomba très-sérieusement malade. Pendant huit ou dix jours, tout fut en suspens. Le favori voyait le péril de son maître avec plus de joie que de crainte : Gastou lui faisait les plus belles promesses, et il avait servi d'intermédiaire entre Gaston et la reine , qui communiquait, d'un autre côté, par de Thou, avec Bouillon. Toutes les mesures étaient prises afin de disputer à Richelieu la régence et les enfants de France, si le roi les lui confiait par testament.

L'événement prévu n'eut pas lui. Louis se remit promptement, sinon complétement, et les préparatifs du voyage de Roussillon furent repris avec activité, malgré les insinuations de Cinq-Mars. Richelieu, sur ces entrefaites, tenta une dernière fois de se débarrasser, par une transaction, de cet ennemi domestique : il lui fit offrir le gouvernement de la Touraine. C'était « lui aplanir le chemin de la retraite. » Cinq-Mars refusa. Désormais ce fut entre eux un duel à mort. Le criminel dessein arrêté entre les conspirateurs avant la maladie du roi était en voie d'exécution : Fontrailles allait partir pour l'Espagne au nom de Gaston , de Cinq-Mars et de Bouillon , et à l'insu d’Augustin de Thou, qui, suivant le dire de Fontrailles, « était partout, mais ne voulait rien savoir, » ménageant les rendez-vous secrets des conjurés et s'abstenant d'assister à leurs conférences. De Thou, nourri dans les traditions parlementaires, n'eût pu se résoudre à participer directement à un traité avec les ennemis de l'Etat; mais ce serait pousser un peu loin la crédulité que d'admettre qu'il ne soupçonnait rien de ce qui se passait.

Richelieu, aussi, songeait à se préparer pour toutes les éventualités. Il avait, dit-on, projeté de mettre les enfants de France en mains sûres dans le château fort de VincenT. XIII.

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nes, et d'obliger la reine et le duc d'Orléans à suivre le roi en Roussillon; mais Anne obtint du roi de rester à Saint-Germain avec ses enfants, et Gaston, de demeurer dans son apanage. Du moins, le commandement de Paris et des provinces du nord fut confié au prince de Condé, sur qui Richelieu pouvait compter. Le roi et le cardinal, dans les derniers jours de janvier, prirent la route de Lyon, au bruit d'une nouvelle victoire.

Le comte de Guébriant, d'après ses instructions, s'était séparé des Suédois au mois de décembre et avait repassé le Rhin avec les Franco-Weimariens et les Hessois. Menacé d'être accablé entre deux corps d'armée ennemis, entre les Impériaux de Lamboi et les Bavarois de Hatzfeld, il prit son parti en héros : il courut attaquer Lamboi à Kempen), dans l'électorat de Cologne, avant que Hatzfeld eût pu le joindre (17 janvier 1642). Ni la supériorité du nombre, ni les levées et les palissades qui protégeaient le camp de Lamboi, n'arrêtèrent les Franco-Allemands. Les retranchements furent forcés : l'infanterie ennemie, acculée à un fossé profond, fut taillée en pièces ou mit bas les armes ; la cavalerie impériale, par deux fois rompue, sabrée, écrasée, laissa ses généraux et presque tous ses officiers au pouvoir de l'armée victorieuse ; le vainqueur de La Marfée, Lamboi, fut envoyé prisonnier à Paris, et cent soixante-deux drapeaux et cornettes furent appendus aux voûtes de Notre-Dame. Huit à neuf mille Impériaux étaient morts ou captifs. Hatzfeld, épouvanté, n'osa disputer la éampagne à Guébriant; qui occupa, presque sans résistance, une grande partie de l'électorat de Cologne et du duché de Juliers'.

1 Le Laboureur, Élist. dù mar. de Guébrlant , liv. Vi-vh. – Mercure français , . . XXIV, p. 818-820.

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