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Richelieu ne pouvait se mettre en route sous de plus heureux auspices ; cependant, son voyage fut plein d'ennuis et d'alarmes. Il suivait le roi à une journée de distance; son cortège était plus splendide et plus nombreux que celui du roi, les mêmes gîtes pouvaient rarement suffire aux deux équipages. De temps en temps, le roi et le ministre se rejoignaient dans les principales villes. A chaque entrevue, Richelieu remarquait avec anxiété l'aigreur croissante de Louis à son égard et les progrès de CinqMars. Le favori avait ressaisi l'espoir d'amener le roi à son but, et, au moment même où son agent passait les Pyrénées pour traiter avec l'ennemi , il se flattait derechef de n'avoir pas besoin de l'Espagne. Louis semblait fatigué au dernier point de son tyran, et montrait envers Richelieu un tel mélange d'aversion et de crainte, que CinqMars crut l'amener moins difficilement à laisser tuer le cardinal qu'à le disgracier, et osa lui en faire la proposition : Louis ne la repoussa pas trop vivement ! Un homme plus afferıni dans le crime que n'était Cinq-Mars n'en eût pas demandé davantage. Le favori s'assura de quelques officiers aux gardes ; mais, à l'instant de frapper, la main lui trembla : il manqua l'occasion de risquer le coup à Briare, et l'ajourna à Lyon. Il avait donné rendez-vous dans cette ville aux ducs d'Orléans et de Bouillon, afin de les associer au grand attentat qu'il méditait. Les deux princes voulurent lui en laisser la responsabilité, et ne vinrent pas. Il n'osa agir seul. Le voyage s'acheva sans encombre : le roi arriva à Narbonne le 10 mars, et Richelieu, le 12.

La campagne s'était d'abord mal engagée dans le Roussillon : le maréchal de Brezé, nommé vice-roi de Catalogne dans l'automne de 1641, n'avait pas su empêcher neuf

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mille Espagnols débarqués à Collioure de ravitailler Perpignan (fin janvier 1642). Cet échec devait retarder le succès des armes du roi. On se hâta de travailler à le réparer, et, dès le 12 mars, le jour même de l'arrivée du cardinal à Narbonne, le maréchal de la Meilleraie entra en campagne avec seize mille hommes d'élite et le vicomte de Turenne pour lieutenant général. Turenne, tout entier à ses travaux guerriers et plein de respect pour le génie du ministre, qu'il était si digne de comprendre, demeurait absolument étranger aux complots de son frère. On jugea nécessaire de commencer par fermer aux ennemis la voie de la mer, et l'on entama le siège de Collioure, le seul port par lequel les Espagnols pouvaient secourir Perpignan. La flotte française du Levant, aux ordres du bailli de Forbin, général des galères, vint compléter le blocus de Collioure.

La flotte espagnole n'étant pas prête, Olivarez enjoignit au marquis de Povar, qui commandait un corps d'armée à Tarragonne, de traverser la Catalogne et les Pyrénées avec trois mille cavaliers et deux mille cinq cents fantassins montés sur des chevaux, des mulets et des ânes, afin d'aller secourir Collioure par terre. L'entreprise était extravayante. Povar ne put pas seulement passer le Llobregat : serré dans les montagnes entre les troupes srançaises de La Motte Houdancourt, qui venait de recevoir cinq mille hommes de renfort, et les milices catalanes levées en masse au bruit du tocsin, il fut battu à deux reprises , à Martorell, puis à Villafranca , et obligé de se rendre prisonnier avec toute sa petite armée (fin mars). Pendant ce temps, La Meilleraie emportait d'assaut les hauteurs fortifiées qui défendaient les abords de Collioure, puis le corps de la place ; la garnison espagnole, forte de

trois mille hommes, se réfugia dans la citadelle, qu'elle rendit, le 13 avril, avec le fort Saint-Elme. L'armée française commença, aussitôt après, la cirvonvallation de Perpignan. La conquèle de cette importante cité, désormais complètement isolée de l'Espagne, n'était plus qu'une question de temps; aussi égargna-t-on le sang et la sueur des soldats. Le siége de Perpignan ne fut guère qu'un blocus. La Meilleraie avait été renforcé par des troupes françaises, catalanes et roussillonnaises. Ses vingt-six mille soldats", couverts, du côté de la mer, par une belle flotte et par la possession des ports, du côté de la terre, par la chaîne des Pyrénées et par le massif de la Catalogne, que gardait une armée victorieuse, n'auraient eu rien à craindre des efforts de l'Espagne, quand l'Espagne eût été conduite par un chef plus habile ou plus heureux qu'Olivarez. La Motte-Houdancourt, qui continuait de commander l'armée de Catalogne, pendant que le vice-roi Brezé était malade de la goutte à Barcelonne, ne se contentait pas de défendre la nouvelle province française ; il avait entamé l'Aragon par la prise de Tamarit et de Monçon, et envoyait des partis presque jusqu'aux portes de Saragosse.

Ainsi, sur les Pyrénées comme sur le Rhin, la fortune des armes était fidèle à Richelieu, et justifiait ses vastes combinaisons. Triste contraste que ces prospérités extérieures avec sa situation intime! Son corps épuisé semblait près de succomber sous la réaction de la nature tant de fois vaincue. Saisi par la fièvre, le 18 mars, aux prises tout à la fois avec les angoisses morales et les douleurs physiques, il luttait contre la maladie et contre l'intrigue; il mesurait encore toutes les chances du présent et de l'avenir; il comptait ses partisans ; il empruntait la plume de ses fidèles secrétaires d'Etat, de Noyers et Chavigni, car son bras rongé par des ulcères lui refusait le service, pour écrire à tous ces généreux capitaines qui s'étaient formés sous son ministère, et qui, dédaigneux des cabales de cour, ne connaissaient que la France et le grand cardinal. On a conservé les lettres dans lesquelles il rappelle à Guébriant et à Gassion que sa cause est la leur : il sollicitait même l'intervention des alliés auprès du roi, et fit parler dans ce sens au prince d'Orange par le comte d'Estrades, ambassadeur de France en Hollande. Le prince Frédéric-Henri insinua au roi que, s'il était vrai que le cardinal dût quitter les affaires, les Provinces-Unies feraient au plus tôt leur paix particulière avec l'Espagne.

1 Dans ce nombre figuroient quinze cents volontaires nobles, commandés par lo duc d'Enghien, qui devait être bientôt le Grand Condé , et qui se trouvait, pour la première, fois à côté de Turenne.

Malgré l'opposition maladroite de Cinq-Mars, le cardinal fit envoyer le bâton de maréchal à Guébriant et à La Motte-Haudancourt, qui l'avaient si bien gagné. Ce succès, compensé par maintes contrariétés, ne consola pas Richelieu de ne pouvoir suivre le roi devant. Perpignan, lorsque Louis, que Cinq-Mars ne quittait pas plus que son ombre, se transporta, le 22 avril de Narbonne au camp de La Meilleraie, L'auteur de la Vie de Gaston raconte, d'après un ministre d'État témoin oculaire (probablement Chavigni ou de Noyers), que Richelieu , dans ses adieux au roi, parut très-fier et préparé à tout, excepté à mourir. « Sire, » lui aurait-il dit, « je ne vous parlerai ni de mes services ni de ma personne : c'est un objet désagréable que je veux éloigner de vos yeux. Votre Majesté peut exercer sur moi toute sa puissance royale, et me faire sentir les plus rụdes effets de sa colére; mais rien ne m'empêchera

jamais de paraltre où le besoin de l'État et le danger de votre personne me pourront appeler, »

On ne dit pas ce que le roi répondit. Plusieurs semaines s'écoulèrent, longues comme des siècles. Les souvenirs de La Rochelle devaient agiter cruellement le malade sur le lit où la souffrance enchaînait son héroique activité. Le mal opiniâtre ne cédait pas. Le 23 mai, le cardinal dicta son testament à un notaire de Narbonne. Il y réglait, d'après les principes du droit d'ainesse et des substitutions, le partage de sa riche succession entre les deux branches de sa famille, les Vignerod de Pont-Courlai, dont l'ainé devait prendre le nom et les armes des Richelieu, et les Maillé-Brezé. Parmi ces dispositions domestiques, dans lesquelles les habitudes nobiliaires reprennent le dessus sur les tendances politiques, on distingue quelques articles d'un intérêt plus général. Richelieu renouvelle le legs quil avait déjà fait du Palais-Cardinal au roi : il ordonne de remettre au roi une somme de 1 million 500,000 livres qu'il tenait en réserve pour les nécessités imprévues de l'Etat, « qui ne peuvent souffrir la longueur des formes de finances. » Cette clause est une sorte de liquidation entre sa fortune personnelle et la fortune publique, qu'il distinguait peu dans ses habitudes de monarque absolu. Il lègue sa bibliothèque au public, avec les conditions les mieux entendues et les plus libérales. Il termine par ces remarquables paroles :

« Je ne puis que je ne die, pour la satisfaetion de ma conscience, qu'après avoir véçu dans une santé languissante, servi assez heureusement dans des temps difficiles et des affaires très-épineuses, et expérimenté la bonne et mauvaise fortune en diverses occasions, en rendant au roi ce à quoi sa bonté et ma naissance m'ont obligé partious

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